VII. — LES BONS ET LES MAUVAIS CÔTÉS DU RÉGIME FÉODAL
Le régime féodal n'est en aucune façon spécial à TEurope. Nous l'avons rencontré, sous une forme plus ou moins parfaite, en Polynésie, dans l'ancien Mexique, en Abyssinie, à Ma* dagascar, en Malaisie, dans la Chine ancienne, au Japon, etc. Ce régime s'établit partout où le chef guerrier, roi ou prince, doit compter soit avec ses compagnons de fortune, soit avec des vaincus, qu'il ne saurait complètement asservir. Un contrat intervient alors entre le maître et ceux qu'il ne peut absorber. On accorde à ces derniers la souveraineté vassale de certains districts, l'usufruit de certains domaines, d'abord viagèrement, puis à titre héréditaire, en échange d'obligations bien définies, de redevances, surtout d'un concoui*s militaire pour les incessantes guerres du suzerain. Dans leurs domaines respectifs et abstraction faite des services convenus, les vassaux guerriers deviennent des réductions de souverains.
L'organisation féodale suppose donc l'existence d'une aristocratie militaire. Elle a pourtant quelques utiles ré-' sultats, surtout celui d'endiguer la capricieuse volonté du maître suprême. En régime féodal, un Xei*xès est impossible. D'autre part, cette hiérarchie féodale, où les droits de chacun se combinent avec des devoirs étroits, relie les individus entre eux, en fait réellement les membres d'un même
corps; mais il en résulte une société rigide, rebelle à tout progrès, où le degré de pouvoir et de richesse est héréditaire et nullement subordonné à la valeur sociale des individus. En outre, la féodalité est presque toujours fille de la conquête; toujours elle s'établit à des époques de barbarie; toujours elle a pour base l'oppression des petits : le servage ou Tesclavage. Notre féodalitéeuropéenne, peut-être la moins oppressive de toutes, est encore bien près de nous; nous savons quelle en a été la grossièreté, la bigoterie, l'ignorance, l'injustice. Nos codes féodaux assimilent tout uniment la masse des serfs aux animaux domestiques, et la chevalerie, dont on nous a chanté les beautésen prose et en vers, faisait complètement abstraction des vilains, des manants, de la piélaille. Aussi voyons-nous le régime féodal disparaître forcément avec les progrès de la civilisation. La Chine l'a remplacé par le mandarinat lettré; les pays civilisés à l'européenne, par le parlementarisme et surtout l'aristocratie d'argent, qui est trop rarement supérieure à l'autre. Ces études sont à la fois ethnographiques et sociologiques, mais nullement historiques. Je laisserai donc en dehors de mon enquête les temps modernes, que tout le monde connaît. Mais j'aurai bientôt à résumer le sens général de cette longue investigation analytique, à me demander même quelle sera ou pourrait être la constitution politique des sociétés futures? Auparavant il me reste à parler encore d'abord de l'impôt, puis de la guerre.