IV. — DE l'anarchie a LA TRIBU MONARCHIQUE
Les anciennes légendes nous parlent souvent de magiciens, de pythonisscs, qui ont le pouvoir d'évoquer à volonté les ombres des morts. Sans aucune magie, par simple incantation scientifique, j'essaye de ressusciter dans ces études la période énormément longue, qui a précédé dans l'humanité l'éveil de la conscience historique. L'inépuisable matériel des documents ethnographiques fournit la plupart des renseignements nécessaires à ce travail de synthèse. Puis les observations recueillies touchant les faits et gestes des animaux permettent de pousser plus loin encore dans le passé les inductions rétrospectives.
En eifet, aujourd'hui, nous nous contentons de sourire, quand de prétendues révélations mythiques racontent la création instantanée de l'espèce humaine. C'est par une très lente et très graduelle série de modifications physiques et mentales que l'homme en est arrivé à se différencier des autres primates. Quand il y parvint, si peu que ce fut, son pauvre cerveau avait déjà acquis des plis moraux, des instincls indélébiles. Les ancêtres animaux de l'homme avaient vécu en hordes, le plus souvent polygamiques et gouvernées par un mile robuste, parfois en troupeaux où dorai naientles habitudes de promiscuité, mais oiï régnait certai-
i. Bancroft, Xa'ive Raoer, I, lOS-109.
ncment la loi du plus fort. Dans les unes et les autres, on s'était habitué à s'incliner devant la force, et cette habitude était comme une semence psychique, d'où devait plus tard sortir sans peine le régime monarchique.
Les hordes monogamiques ne pouvaient guère devenir nombreuses. Les familles nomades et misérables des Bochimans les plus inférieurs, des Veddahs de Ceyian nous en montrent encore aujourd'hui des échantillons. Celles qui se développèrent le ptus facilement furent les hordes vivant en polygamie ou mieux encore en promiscuité. En effet, elles pouvaient croître en nombre jusqu'à la limite des subsistances et former des clans consanguins, à parenté confuse, qui essaimaient, en engendraient d'autres, avec lesquels elles se confédéraient en tribus républicaines. Telle a sans doute été l'origine sociale des Australiens et des Peaux- Rouges avec leurs clans démocratiques, gouvernés par des conseils d'anciens.
Quelles causes détruisirent ces petites communautés primitives? L'ethnographie nous les montre encore aujourd'hui à l'œuvre. Ce fut tout d'abord le grand fléau de l'humanilé, la guerre. Pour razzier ou délnjire ses voisins, il fallut s'organiser militairement, obéir au moins transitoirement à un chef, sacrifier la liberté à l'amour du butin, à la haine de ses rivaux; mais, comme les expéditions guerrières étaient très fréquentes, on finit par rester courbé en tout temps sous le joug aristocratique ou monarchique.
La guerre eut encore un aulre résultat an tiégali taire; elle créa la première propriété accumulabie entre les mains d'un individu : l'esclave. A son tour, le travail servile engendra d'autres valeurs d'échange, quand on eut des animaux domestiques, quand on se livra à l'agriculture. Dès lors, il y eut des riches et des pauvres, et la richesse relative fut la raison d'être, l'équivalent du pouvoir personnel. Nous avons
ht L'ÉVOLUTION POLITIQUE.
VU que, même dans les tribus républicaines des Peaux- Rouges, la richesse était la condition presque nécessaire du pouvoir politique. En même temps et pour les mêmes causes, la petite famille se dégageait du clan à consanguinité confuse; la qualité de chef devenait héréditaire; on était mûr alors pour la tribu monarchique.