COUP D*CEIL SUR L ESPAGNE
Il considère que la fréquence des tremblements de terre a contribué à la superstition espagnole. Des populations sont exposées à un danger mystérieux, dont elles ignorent les causes et qui se produit inopinément.
Contre ce miracle menaçant, elles invoquent le miracle bienfaisant et elles demandent la protection des saints, de la Vierge. Elles font un marché avec les puissances surnaturelles, auxquelles elles offrent des prières, des cierges, et des cadeaux plus sérieux et plus' substantiels, par l'intermédiaire des prêtres et des moines.
Buckle a peut-être exagéré Finfluence des tremblements de terre ; mais le fait certain c'est que, si l'Espagne est un prolongement de l'Afrique, l'Espagnol a hérité des Maures le fatalisme musulman. « Lo que ha de ser no puede faltar w, dit-il. « Ce qui doit être ne peut manquer ». D'où la passion du jeu.
Bourgoing a défini l'Espagnol « un Gascon
tragique ». 11 est fier et constant dans la haine, dur pour lui-même, féroce pour les autres. « Borracho », ivrogne, est une injure sanglante. « Des olives, de la salade et des radis », voilà le vrai repas d'un chevalier.
Sancho Pança y ajoutait de l'ail, des oignons, et rêvait de pois chiches. Pendant des siècles, il y a eu des millions d'Espagnols qui ont été réduits pour tout aliment à « humer le soleil ». Le vide de l'estomac remplit la tête de spectres qui jettent ceux qu'ils hantent tantôt dans l'épouvante, tantôt dans la fureur. Les peuples sobres ne sont pas les peuples pondérés et bienveillants. 1
L'Espagne n'a pas de grandes plaines au bord de la mer et est formée de hauts plateaux qui lui donnent une altitude moyenne de plus de 700 mètres au-dessus du niveau de la mer, plus du double de celle de la France, qui cependant a des montagnes plus hautes sur son territoire que n'en a l'Espa-
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gne* Les plateaux des Castilles, qui occupent près de la moitié du pays, ont une altitude de plus de 600 mètres. Ils sont dépourvus de communications faciles avec la mer, sauf par la plaine du Tage qui est en Portugal et les campagnes du Guadalquivir.
Les régions dénudées des Castilles sont traversées pendant Thiver par le « norte »
qui vient de passer sur les neiges des Pyrénées ; en été, elles sont souvent desséchées parle « solano ». A Madrid, la température varie de 40 degrés au-dessus de zéro en été à 10 degrés au-dessous. « Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer », dit un proverbe.
D'après le recensement de 1887, l'Espagne, pour une superficie de 501.000 kilomètres carrés, tandis que celle de la France est de S28.000 kilomètres carrés, a une population de 17.365. 000 habitants, soit 35 par kilomètre carré, mais cette moyenne n'est atteinte que par les densités relativement fortes des plaines basses et étroites du littoral. Dans le Nord de l' Aragon, dans le Nord-Est de la vieille Gastille, dans toute la nouvelle Gastille, une partie de l'Estrama-
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dure et le nord de rAndalousie, la population est clairsemée.
D'après le recensement de 1877, 73 0/0 de la population serait engagée dans les occupations agricoles : d'après une étude de rinstitut géographique de Madrid en 1889, mais n'ayant pu établir les occupations que de la moitié de la population, la population agricole se montait à 4.8S4.000 habitants, la population industrielle à 243.000 et la population commerciale à 194.000. C'est pour proléger cette infime population industrielle que l'Espagne a refusé de laisser Cuba jouir de son autonomie économique !
L'agriculteur espagnol, loin d'avoir progressé depuis les Maures, a rétrogradé.
Malgré l'école d'agriculture d'Aranjuez, la plupart des Espagnols, fidèles à la maxime d'OUivier de Serres, n'ont point changé le vieux soc qui gratte la terre et ne retourne pas le sol. La principale culture est l'avoine.
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Le rendement en blé n'atteint pas 4 hectolitres à rhectare.
Sur les hauts plateaux, le pâturage est la principale industrie.
On estimait en 1895 à 2\nillions le nombre des bêtes de race bovine qui fournissent les courses de taureaux; à 1.900.000 les porcs noirs à moitié sauvages, et à 16 millions et demi les moutons qui, par dizaines de mille, remontent tous les étés vers le nord en traversant la moitié de l'Espagne et en détruisant tout sur leur passage. Jusqu'en 1836, ces troupeaux étaient protégés par la « Mesta », qui non seulement leur assurait le droit de pâturage sur leur parcours, mais allait jusqu'à interdire la culture qui pouvait le gêner.
Ces procédés ont fait de terribles solitudes. Non seulement la destruction des arbres est la conséquence de ce mode d'exploitation du sol, mais les paysans espagnols les extirpent systématiquement, parce que, disent-ils, ils protègent les petits oiseaux ; et ils exterminent les petits oiseaux comme ils ont exterminé les juifs et les
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Maures. « L'Espagne aux Espagnols », et l'Espagnol ne veut pas même le partage du moineau. Il a si bien réussi qu'un proverbe dit : « L'alouette traversant les Castilles doit emporter soft grain. »
La vie pastorale est contraire aux habitudes de travail régulier et assidu. Le berger est un flâneur et un rêveur qui contracte avec ses chiens et son troupeau des habitudes de tyrannie. Il a peu d'idées, mais d'autant plus inextirpables ; peu de passions, mais d'autant plus farouches qu'elles se sont toujours alimentées de la même substance. Il a une vie instable, car tout élevage comporte de nombreux risques. Il croit aux sorts qui frappent ses bêtes et aux miracles qui peuvent les sauver.
Un des caractères du progrès est la transformation par l'homme du milieu dans lequel il agit, de sorte qu'il arrive à soustraire son individualité aux causes physi-
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ques, si puissantes sur celui qui ne peut les modifier. L'Espagnol n'a pas amélioré son milieu. S'il a participé à quelques-uns des progrès qui ont caractérisé la seconde partie du XIX* siècle, c'est grâce au concours des étrangers et des capitaux étrangers. Mais l'administration et la politique espagnoles, loin d'y aider, les ont plutôt entravés. L'Espagnol ne s'est pas réformé lui-même.
En 1857, l'instruction primaire fut déclarée obligatoire. Mais la loi n'a jamais été sérieusement appliquée. D'après le recensement de 1877, le quart de la population ne^ savait ni lire ni écrire ; et quelles sont les lectures des Espagnols qui savent lire ?
L'exemple du peuple espagnol est utile à méditer par les Français.
Ils doivent se méfier des gens qui voudraient transformer les compatriotes de Voltaire en compatriotes de Torquemada.