Le Siècle, 28 juin
Ils avaient si bien ruiné le pays qu'ils devaient occuper qu'ils n'y trouvaient rien.
Leur histoire n'est que l'histoire de leur misère.
Les rois sont toujours à bout de ressources ; et pour s'en procurer, ils ont recours aux moyens qui doivent achever leur ruine.
Alphonse X (1261) fait de la mauvaise monnaie et établit une loi de maximum. Henri V (1390-1406) était réduit à une telle misère que son maître d'hôtel ne trouvait aucun crédit dans Burgos et ne pouvait le nourrir.
Mais Christophe Colomb aborde à Cuba en 1492. Est-ce que l'Espagne n'a pas été le grand réservoir qui a reçu les trésors du Nouveau- Monde ? Il est exact que, pendant le xvi® siècle, elle a reçu des sommes considérables.
Mais c'est se faire une singulière illusion, de croire qu'elles l'ont enrichie.
D'abord, de 1492 à 1520, le mouvement des métaux précieux est peu important. Ce qu'on apporte, « c'est un misérable butin souillé de sang, des ornements arrachés aux indigènes >>.
D'après Lexis, la production des métaux
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précieux au Mexique et dans TAmérique du Sud a été, de 1493 à 1600, de 330,000 kilos d'or qui, à 3,444 francs le kilo d'or fin, donnent 1.136 millions de francs et de 13.100.000 kilos d'argent qui, à 222 francs le kilo, donnent 2.908 millions de francs. Ce serait donc une somme de 4 milliards de francs qui serait entrée en Espagne, soit un peu moins de 40 millions par an.
Cet afflux de métaux entraîne des hausses de prix qui provoquent des plaintes universelles, font fixer un maximum sur le prix du blé, interdire la sortie des objets manufacturés pour l'Amérique, la sortie des laines (1552), et ils s'écoulent par l'intermédiaire des banquiers génois, des conseillers flamands, et pour les besoins de la politique impériale dans les Pays-Bas et en Allemagne.
Si le centre des échanges monétaires n'est plus l'Italie, ce n'est pas l'Espagne non plus, c'est Anvers qui prend la place de Venise et de Florence.
M. W. A. Shaw, dans \ Histoire de la monnaie (traduction de M. Arthur RaflFalovich) dit (p. 80) :
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« Les dépouilles mal gagnées, souillées de sang qui arrivaient dans ses ports, servaient seulement à alimenter une vanité intraitable et à rendre la nation encore moins propre à la vie industrielle et commerciale. Cette influence désastreuse de Tempire si court de TEspagne s*est perpétuée pour elle qui est toujours aussi peu apte que jamais, par tempérament et par éducation, à la vie commer- ,ciale. C'est là la pénalité que lui a value sa dot . d or et d'argent du Nouveau-Monde.
Trouvant qu'elle pouvait tout acheter avec €et or et cet argent, elle se jeta dans la voie des conquêtes et laissa échapper le commerce. »
Le hidalgo n'est hidalgo qu'à la condition d'avoir un cheval et de ne pas travailler. Le mépris du travail, du commerce, de toutes ' les professions utiles peut être fort bien porté mais pousse ceux qui le mettent en pratique au pillage de ceux qui travaillent et à leur propre mine. La littérature de Lope de Véga • et de Cervantes, les romans picaresques nous montreût l'Espagne dévorée par la misère, le brigandage sans scrupule. Les proverbes
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montrent la mentalité de gens toujours afiamés : « Il y a plus de jours que de saucisses. Il n'y a pas de peine accompagnée de pain. »
Charles-Quint dit : » En France tout abonde, tout manque en Espagne. »
Dès le début du règne de Charles-Quint, les Certes ne cessent de gémir sur la misère de l'Espagne, sur les dilapidations de la Cour, sur les sommes immenses que la Cour de Rome tirait de l'Espagne, sur l'absorption des propriétés par le clergé.
Quoique l'empereur essaye de reprendre quelque chose au clergé en lie considérant comme un agent fiscal quidoit payer une commission, l'empereur n'est pas plus riche que ses sujets. Philippe II, après ks victoires de Saint-Quentin et de GMvel<^te, est incapable de continuer la guerre faute de ressources. Il fait argent de tout : ventes de titres de noblesse, d'offices, de lettres de légitimation aux fils de prêtres, aliénation de justi-
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ces perpétuelles. Quiconque, même Juif ou Maure, peut devenir noble pour 5,000 ducats.
En 4559, Philippe II déclarait que « tous les revenus étaient engagés » . Se [considérant comme maître de la fortune de ses sujets, il s'empare, quand il en a besoin, des métaux précieux que les marchands recevaient à la Casa de contratacion de Séville. 11 cherche la pierre philosophale. Les Cortès, pour remettre les finances en état, demandent des lois somptuaires, Tinterdiction de Timportation d'objets de luxe fabriqués à l'étranger. Et cependant elles signalent bien une des causes du mal quand elles disent :
« Comment peut-on se livrer à un commerce quand on est obligé de payer 300 ducats pour un capital de i.OOO ducats ? »
Un projet, cité par Cervantes, a pour objet d'obliger tous les Espagnols à un jour de jeûne par mois et de faire verser le produit de l'économie qui en résulterait dans le trésor royal.
Un peu plus d'un siècle après le premier voyage de Colomb, le 20 novembre 4596 > Philippe II leva toutes les assignations qu'il
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savait accordées à ses créanciers sur les revenus publics : « les deniers qui en provien- •draient seraient mis dans ses coffres ». C'était la banqueroute éhontée. Il dut subir ensuite les conditions les plus dures. Les Génois ne iui prêtèrent 8 millions de livres qu'à gros intérêt Le roi qui se croyait maître de la fortune de tous ses sujets, est réduit à solliciter un don gratuit.
Les Cortès crient : « le royaume périt ».
Un Anglais définit l'Espagne, une « fontaine ^d'orgueil dans une vallée de misère ».
Philippe IV vend 60.000 offices municipaux et fait lâchasse aux concussionnaires.
C'est là un des signes auxquek on reconnaît un gouvernement de désordre et obéré. Il fit des règlements sur les maisons de débauche, sur la qualité des repas, sur la forme des habits. Il régla la hauteur des cols de chemise et il s'imagina que, par de tels moyens, il pouvait assurer la prospérité de l'Espa- :gne.
Les soldats, sans solde et sans vivres, ne vivaient que de pillage. Leurs habitudes •étaient telles qu'un auteur dit : « Le soldat
volerait Feau du puits plutôt que de ne rien prendre. »
En 1518, la dette était de 100 millions de^ doublons. Le doublon d'or, à 50 par marcda 230 grammes aux 989 millièmes de fin^ égale 15 fr. 25. La dette augmente toujours, malgré des banqueroutes successives, comme celle de 1660 qui la réduit de moitié. Les.
impôts indirects arrêtent la circulation:
TAlcavala, qui prélevait sur toutes les marchandises 10 0/0 à chaque vente,^ est élevée à 14 0/0 sous Philippe IV. Le « millonès » frappe l'entrée et la circulation des denrées de première nécessité. Les droits de^ douanes maritimes et terrestres s'élèvent à 30 et 45 0/0 sur les marchandises étrangères. On ne cesse de créer des monopoles : Sel,, poivre, mercure, cochenille, cartes à jouer ,^ plomb, soufre, salpêtre, cire, gomme, eaude-vie, papier blanc, chocolat, conserves, tabac, papier timbré.
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L' Aragon, la Catalogne, la Navarre, Valence, les^rovinces basques échappaient en partie à Timpôt qui pesait sur les royaumes castillans : les classes riches, clergé, nobles, étaient partiellement exempts.
Environ quatre millions de roturiers castillans en supportaient Técrasant fardeau.
Les grands d'Espagne en 1660 étaient au nombre de 90 ; les nobles titrés étaient peu nombreux et très riches ; tous se ruinaient en fêtes, en cadeaux, et en traînant à leur suite des multitudes de pages, de gardes, de domestiques de tous rangs. La petite noblesse, endettée, était réduite à se mettre à leur solde et à vivre de mendicité.
Les paysans sont épuisés ; la culture est sacrifiée à la Mesta, compagnie des grands propriétaires de troupeaux à qui est livrée la campagne» Les Gortès affirment, au commencement du xvn* siècle, que la moitié des terres est en friche.
Si la paresse des habitants ne développe pas rindustrie, une réglementation officielle qui détermine les conditions de la fabrica-
tion et le prix des objets, la prohibition de l'exportation, ne provoquent point leur activité. Les fabriques tombent partout, les foires sont en décadence. Il n'y a que des étrangers qui,^ dans les ports, donnent quelque activité à TEspagne.
Sous Charles II (1665-1700), TEspagne est mise au pillage par Marie-Anne d'Autriche et par Marie-Louise de France, puis par Marie-Anne de Neubourg et leur entourage.
C'est le gaspillage et la misère. La reine croit faire le bonheur de ses sujets et mériter la reconnaissance du monde en distribuant aux portes du palais 14,000 rations par jour à une armée de mendiants. Les gardes du palais mendient et les domestiques s'en vont faute de gages. On continue la politique de Philippe II et de Philippe IV : altération des monnaies, taxes somptuaires, (Jiïïiinution des traitements qui ne sont même pas payés, ventes de titres de noblesse et de pri-
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vilèges municipaux, ventes de domaines, saisie à bord des galions des métaux précieux appartenant à des particuliers, souscriptions dites volontaires, dons gratuits imposés aux villes, taxes extraordinaires sur les personnes aisées, réduction de la dette des trois quarts, emprunts aux banquiers génois à 23 et 40 0/0.
A la mort de Charles II, il faut que le cardinal Porto Carrevo prenne à ses frais les messes qui devront être dites pour lui.
Sur 8 à 9,000 hommes de troupes en temps de paix, de 13 à 20,000 hommes en temps de guerre, il n'y a pas, en 1696, 4,000 Espagnols. Dans les effectifs figurent des soldats fictifs. On compte plus de généraux que de régiments, mais il n'y a ni armes, ni artillerie, ni fortifications, ni marine. En 1700, à parties galions destinés au service des Indes Occidentales, on ne trouve que deux vaisseaux en médiocre état.
Les grands vivent dans l'ignorance, la mollesse, le gaspillage, toujours àla curée des pensions, des charges, de tous les moyens d'exploitation que peut donner le pouvoir.
On estime y en 1700, que FEspagne ne compte que 4 à 5 millions d'habitants, si maigres, si abattus qu'ils ne paraissent subsister que de ce qu'on appelle ici « humer le soleil tomar el sol », écrit la marquise de Villars^
Pendant lé dix-huitième siècle, l'Espagne se relève un peu grâce aux réformateurs français, italiens ou espagnols, imbus des idées françaises qui la gouvernent: mais que d'efforts pour peu de résultats ! et que de réformes pusillanimes qui montrent leur impuissance !
Le roi, surtout depuis Philippe II, était dieu : mais il devait tout voir, tout savoir, tout prévoir et s'occuper de tout. La division du travail était inconnue. Au lieu de diriger le travail des autres, il devait tout faire par lui-même. Il était toujours perdu dans les détails de la paperasserie. Son administration se modelait sur lui. La
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bureaucratie espagnole, de ce peuple qui se présente toujours dans Tattitude du matamore le poing sur la hanche, la main sur la garde de son épée, est de toutes la plus tracassièrci la plus prolixe, la plus solennelle et la plus lente. Gampomanès qui devait la connaître, ayant été assesseur de l'administration des postes, membre du conseil des finances, puis président du conseil de Castille, a tracé, dans ses Lettres politico économiques^ la satire la plus vive de ces gratte-papiers, Caga Tintas,
Ensenada (1 743-1 7S4) est un grand ministre parce qu'il réduit les dépenses du palais de moitié : il change la perception de l'impôt, il amortit la dette, il laisse une réserve de 60 millions de francs, il abolit les droits qui empêchaient la circulation des céréales, il autorise l'exportation dés métaux précieux, moyennant un droit. Les ministres italiens, Grimaldi et Squillace (1754-1766) essaient de réduire les empiétements du clergé dont les possessions étaient évaluées au cinquième du sol. Le peuple appelait ces ministres des hérétiques, les nobles haïs-
saient ces légistes étrangers. En 1766, Squillace proscrit les capes, qui servaient à cacher les armes, et les sombreros, à dissimuler les visages. De là une émeute qui force Charges III à le renvoyer.
Alors viennent Àranda et Gampomanès.
Ils se consument à empêcher Fabsorption des propriétés et de la population par le clergé. Ils modifient les lois civiles, ils revisent les lois criminelles ; mais ils tombent dans des minuties de police quand ils veulent réformer les mœurs par des règlements sur les théâtres, Tivrognerie, les gitanos, les baladins, et modifier certaines coutumes populaires. La grande préoccupation, c'est la proscription des mendiants, des vagabonds, l'extinction de la mendicité et de la misère, l'organisation de maisons de travail dans un pays oii l'exemple de la noblesse et du clergé affirmait le mépris du travail.
Quand on voit des hommes d'État donner à leur politique ce caractère de police et de bienfaisance, ils affirment leur impuissance de concevoir les véritables moyens qui mettent l'individu à même de se soustraire à la
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misère par son propre effort et de trouver l'occupation qui lui convient le mieux.
Floridablanca et Gampomanès (1776- 1791) sont obligés de porter la dette de 150 à 560 millions de francs, de créer la loterie royale, l'impôt de « frutos », impôt de 5 0/0 sur le revenu, qui resta à l'essai pendant quinze ans, et qu'on ne put appliquer, et d'élever le budget de 50 à 200 millions ! Il est vrai qu'ils abolirent la « boUa » qui, en Catalogne, frappait toutes les ventes d'un droit de 15 0/0.
Jovellanos, en 1795, montrait, dans un rapport soumis à la Société d'Économie politique de Madrid, tous les obstacles qui s'opposaient aux progrès de l'agriculture : interdiction de la culture des terres vaines et vagues, défense de clore des propriétés, taxes sur la circulation les produits ; privilège de la Mesta pour le parcours des troupeaux ; inaliénabilité des biens d'église, majorats, etc. Il démontrait que toute l'organisation sociale, faite au profit de la noblesse et de l'Église, est anti-économique.
Pendant le xix* siècle, de toutes les nations européennes, c'est TEspagne qui s'est traînée le plus péniblement à la suite des progrès accomplis ; et les progrès, qui ont été réalisés chez elle, ne l'ont été que grâce au concours des étrangers et de leurs capitaux.
L'état misérable de l'Espagne, depuis que les Juifs et les Maures ont ëté chassés de la presqu'île ibérique, montre ce que deviennent les peuples qui veulent se confiner dans des traditions séculaires. Ils en sont restés à la conception du mépris du travail, de toutes les professions utiles, de la civilisation productive. Ils ont continué à croire que la seule manière noble de vivre pour un hidalgo était l'exploitation politique du pouvoir, soit en obtenant des charges publiques, soit en pressurant les populations vivant dans les colonies. Ils ont fermé l'Espagne à toute concurrence matérielle et
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intellectuelle. Ils ont méprisé les méthodes d'investigation basées sur Tobservation ; ils en sont restés à leurs conceptions repo* sant sur la foi dans certains mots et dans certaines pratiques, sur la croyance aux miracles provoqués par des prières ou des offrandes. Au lieu de regarder vers l'avenir, ils se sont attachés désespérément à un idéal d'un passé misérable et odieux. Ils ont voulu assurer chez eux la prédominance de la civilisation sacerdotale et guerrière sur la civilisation scientifique et productive. Tous ceux qui seraient tentés d^avoir en France la même conception ou de se laisser séduire par les charlatans ou par les dilettantes qui en vantent les mérites, doivent réfléchir à Teffrayant exemple que nous donne l'Espagne.