II. Un culte, privé et public, rendu à Dieu
III. Une vie de joie, et de gratitude s' affirmant par de bonnes actions.
Quelque empressement qu'eût mis M. Voysey à faire ressortir sa distinction des dogmes, qui sont nécessairement immuables par nature, et des croyances.
qui restent ouvertes à tous les progrès, cette adoption officielle du théisme, attribuant à la congrégation des vues qui étaient restées jusque-là personnelles au ministre, devait forcément en écarter les éléments sécularistes et agnostiques qui avaient soutenu M. Voysey dans sa lutte contre l'Église anglicane, mais qui n'eatendaient nullement accepter sa profession de foi. A quoi il faut ajouter que M. Voysey ne se gêne pas plus pour frapper à gauche qu'à droite, et que, contrairement aux habitudes de l'unitarisme, où l'on s'efforce d'éviter les poléaiiques doctrinales, il consacre un grand nombre de ses sermons à réfuler tantôt les défenseurs de l'orlhodoxie, tantôt les apologistes de l'incrédulité. Toutefois, les vides qu'il a ainsi provoqués parmi les adhérents originaires de son mouvement ont été, paraît-il, rapidement comblés par l'accession d'éléments nouveaux, et je dois constater que, lors d'une nouvelle visite, en 188IS, j'ai cru remarquer parmi les assistants beaucoup plus d'attention et de ferveur que huit années auparavant. Ce n'est pas la seule crise qu'ait eu à traverser la congrégation théiste. Un beau ma.tin, elle trouva les portes de sa salle fermées. Une congrégation évangéliqae s'était subrepticement entendue avec le propriétaire de St-George's Hall, sur le principe que l'argent n'a pas de culte, pour consacrer au Dieu de Calvin et deWesley cet antre dlnfidèles qui faisait scandale dans le monde dévot. M. Voysey trouva heureusement à s'installer dans un local du voisinage, au Langham Hall, qu'il occupe encore aujourd'hui. D'après les ren'îeignements qu'il a bien voulu me fournir, la
LES a RÉFORMATEURS RELIGIEUX INDÉPENDANTS » d33
congrégation compte actuellement de 5 à 600 membres, souscripteurs ou adhérents. En onze années, les cotisations, en dehors du building fimd, y ont produit plus de 1,300 livres sterling (3215,000 francs). Ses charités ont dépassé 27,500,000 francs. Elle n'a pas d'organe spécial dans la presse. Mais elle fait imprimer chaque semaine les sermoiis de M. Voysey et les répand largement dans le public. Le nombre total des brochures distribuées par ses soins a atteint récemment 450,000 K
En résumé, la congrégation de M. Voysey a victorieusement traversé les priacipales épreuves inhérentes aux débuts de toute Église nouvelle, et il est probable ^ue même la disparition de son fondateur n'amènerait plus aujourd'hui la dispersion de ses membres. Si, comme tout permet de l'espérer, elle arrive à réunir les fonds nécessaires pour se bâtir une église ""au cœur de Londres, cette expérience sera une réponse décisive à ceux qui contestent de nos jours Ja possibilité d'établir un culte sérieux sur les simples formules du théisme.
Il y a quelques années, je visitais à Londres une autre congrégation théiste, aujourd'hui disparue, — i'Églire libre {Free Church), organisée dans Newman street, par la Society of Independent Religions Re formers. Néanmoins, ici encore le titre pompeux d'Eglise libre ne décorait qu'un musîc hall de forme rectangulaire, avec une scène, un parterre et une galerie
^ V. Our Aims, Principles and Beliefs, eleventh anniversary sermon, preached at Langham Hall, Oct. l^t 1882, by Rev, Charles Voysey.
circulaire. Un imprimé qu'on me remit à l'entrée portait d'un côté le titre des sermons annoncés pour chaque dimanche du mois, de l'autre les statuts fondamentaux des Réformateurs religieux indépendants . Ils s'y donnaient pour objet : « 1» de réunir les personnes désireuses de cultiver le sentiment religieux dans une forme dépouillée de tout esprit dogmatique, de toute intolérance sectaire, de tout ferment sacerdotal; 2" de découvrir et de formuler les vérités conformes aux lois de la nature, aux progrès des intelligences et aux vies des hommes de bien, dans tous les temps et dans tous les pays; 3° de remplir leurs devoirs religieux envers la régénération de la société en coopérant aux efforts de toute association organisée pour abolir la superstition, l'ignorance, l'intempérance, l'inégalité politique ou tout autre des maux nombreux qui afiQigent actuellement la société » . — Toute personne, « mâle ou femelle », désireuse de concourir à ces divers objets, pouvait faire partie de la société sans avoir à signer aucune profession de foi, pourvu qu'elle s'engageât à payer une cotisation d'au moins 25 francs par an.
L'office se composait, comme partout, d'hymnes entremêlés de prières « au Dieu qui lit daus les cœurs » et relevés par une lecture ainsi que par un sermon ou discourse. Le sermon auquel j'assistai avait pour titre : « les Moyens et la gloire de répandre la connaissance de la religion » . L'orateur y parla un peu de tout, et insista particulièrement sur l'erreur des missionnaires chrétiens qui traitent en idolâtres, sinon en sauvages, des peuples fort avancés dans la
LES « HUMANITARIENS » 135
connaissance de Dieu, au lieu de se présenter, comme saint Paul aux Athéniens, avec la simple prétention de compléter les notions de leurs auditeurs sur l'Être suprême et sur l'âme immortelle. Le ton restait malheureusement un peu monotone et doctoral, sans compter que la prédication ne s'élevait guère audessus d'une critique historique. Malgré les intermèdes de chants, je me serais cru à un cours d'exégèse, à une conférence sur l'histoire des religions, plutôt qu'à la célébration d'un culte, même purement théiste. J'ajouterai que l'assistance ne prenait aucune part à l'office, qu'elle restait continuellement assise, ne se joignant pas même au chœur du bout des lèvres et qu'elle n'avait recours à aucun rituel pour suivre les phases de la cérémonie. Ainsi s'explique l'insuccès de cette congrégation qui, par ses principes, se rattachait évidemment de si près à l'Église du Rév. Gh. Voysey. Il fauf observer aussi que M. Voysey est arrivé à l'organisation de son culte par le dt>veloppement continu et logique de sa vocation spirituelle, tandis que l'Église libre des Réformateurs religieux indépendants attestait incontestablement l'inertie et la raideur des cultes imaginés à froid.
Parmi les associations théistes de Londres, il convient encore de mentionner, ne fût-ce que pour mémoire, la société des humanitariens. Un dimanche de 1875, comme je gravissais la côte de Pentonville pour me rendre à la charmante chapelle unitaire dlslington, Unity Church, je passai devant le hall de Glaremont, où une affiche annonçait une série de confé-
renées données par la Humanitarîan Socie/î/. Parmi les noms des conférenciers, il s'en trouvait plusieurs qui dénotaient une origine juive, germanique et même slave. Les sujets à traiter étaient des plus variés, depuis « la religion de Dieu » jusqu'à « la condition sociale des aveugles ». Assez intrigué, je m'engageai dans un couloir obscur, à la suite de deux jeunes gens qui conversaient en allemand, et je pénétrai dans une large salle remplie de bancs, où une vingtaine de personnes étaient assises fort à l'aise. A côté d'une estrade destinée à l'orateur se trouvait l'inévitable piano, qui frémissait déjà sous les doigts d'une jeime personne vêtue de noir. L'heure s'avançait. Un second air succéda au premier, puis un troisième, sans que rien décelât l'approche du conférencier. De guerre lasse, je finis par perdre patience et par battre en retraite, mais non sans qu'un respectable vieillard, placé près de la porte, m'eût glissé entre les mains une brochure portant ces en-tête alléchants : L'Age de la Lumière — Le Dieu de la Nature — Les mariages humanitariens — Quinze points de la Religion de Dieu, etc.
Quel ne fut pas mon étonnement de retrouver, sous les théories prêchées dans ce music hall de Pentonville, le système de Pierre Leroux, qui prétendait dégager de la philosophie païenne et même chrétienne la croyance à une transmigration des âmes dans les limites de l'humanité terrestre! Les humanitariens confinent peut-être davantage au panthéisme, en ce qu'ils définissent Dieu un être éternel et indivisible, dont l'essence pénètre tout l'univers sous la double forme
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de matière et d'esprit; mais leur théorie sur l'âme reproduit exactement les hypothèses du réformateur français.
Outre l'exposé de la « religion de Dieu », la brochure contenait des dissertations et des controverses assez curieuses; — une profession de foi qu'il suffisait de signer « consciencieusement » pour acquérir « le titre et les droits d'humanitarien » — quelques paroles de gratitude envers le « Dieu de la nature», intitulées : Prière des humanitariens, — des extraits de conférences en plein air « surpassant et remplaçant [superior to and superseding) les quatre premiers chapitres du Nouveau Testament, ainsi que le Sermon sur la montagne », — enfin, des rites pour la « solennisation humanitaire du mariage » . Il paraît que ces rites ont été appliqués pour la première fois, en 1873, à l'union de M. Joachim Kaspary, le principal apôtre, avec la fille du fondateur de la secte. Seulement, comme la législation civile, qui n'est pas encore « humanitarianisée », ne reconnaît pas les mariages célébrés dans leur temple de Claremont Hall, force^ fut aux conjoints d'emprunter pour la cérémonie une chapelle indépendante, dont le ministre, M. Moncure Conway, a pu se mettre en règle avec la loi.
Je croyais l'humanitarianisme disparu depuis longtemps, lorsque, dans l'été de 1882, je l'ai retrouvé établi au centre de Londres, dans une maison de Castle street, oii M. Kaspary, devenu par héritage le chef de la secte, a construit, dans l'arrière-cour, un petit temple en planches pouvant contenir une soixantaine de sièges. L'ofiSce m'a paru simplifié par la sup-
pression du piano et, cette fois, il commença à l'heure ponctuelle. Tout s'y borna, du reste, à une conférence apologétique et à une prière improvisée par M. Kaspary, avec un intermède de M°^® Kaspary, qui monta sur l'estrade pour donner lecture des « quinze préceptes de la Religion des humanitariens ». L'audit toire, peu nombreux, était exclusivement masculin.
Cependant, les humanitariens continuent leur apostolat avec une énergie qui témoigne de leur sincérité, joignant chaque semaine à leur office du dimanche des prêches en plein air — l'été, dans Regent's Park — l'hiver, sous les arches du pont de Chelsea. Ils font, en outre, annoncer leurs conférences de Castle street dans le Daily I\ews du samedi, et ils distribuent d'innombrables tracts, gratuitement ou à prix réduit.
Le. plus étrange, ce n'est pas qu'un individu invente ou formule des systèmes aussi hypothétiques que l'hur manitarianisme, mais qu'il se trouve des gens pour le croire, le suivre et le seconder. Jusqu'ici, à vrai dire, — sauf pour le mariage des adeptes, — la prédication des humanitariens a constitué l'unique manifestation de leur foi; mais nul doute qu'ils ne développent leur rituel à mesure que le besoin s'en fera sentir. On ne peut nier que nous n'assistions là au véritable enfantement d'une religion nouvelle. Si elle ne succombait pas dans cette période embryonnaire qu'on pourrait appeler sa phase métaphysique, on peut prévoir, d'après sa tendance à dogmatiser, qu'elle ne tarderait pas à se transformer en un culte positif, avec un cortège obligatoire de pratiques spontanées ou réfléchies, sinon avec toute une théologie basée sur