CHAPITRE XII
Les réformes sociales du Brahma Samâj.
Keshub Chunder Sen, — Son influence sur l'activité religieuse du samâj de Calcutta. — Abandon graduel des distinctions de caste. — Brahmaïstes progressistes et conservateurs. — Conflit de Keshub avec Debendra NâthTâgore sur la portée sociale delà réforme brahmaïste.
— Déchirement du Brahma Samàj en Âdi Samâj et en Samâj de l'Inde.
— Exubérance de vie religieuse parmi les néo-brahmaïstes. — Les Brahmostàbs. — Inauguration du nouveau Mandir . — Campagne de Keshub pour faire reconnaître la validité des mariages brahmaïstes, obtenir la suppression des mariages prématurés, introduire le consentement de l'épouse, etc. — Institution du mariage civil à titre facultatif par le Native Marriage A et de 1872. — Fondation, par Keshub, de Vlndian Reform Association. — Participation de cette société à tous les mouvements pour la régénération sociale de l'Inde. — Établissement d'écoles, émancipation des femmes, répression de l'ivi^ognerie. — Moyens de propagande et progrès rapides du brahmaïsme dans les provinces.
— Institutions caractéristiques des différents samajes.
Keshub Chunder Sen naquit en 1838 dans une famille de la caste vaidya. Son père, qui avait rempli des fonctions importantes dans le gouvernement du Bengale, était un sectateur de Vishnou, célèbre par l'éclat des fêtes qu'il donnait dans sa maison en l'honneur du dieu. C'est de ce milieu, peu favorable aux tendances monothéistes, qu'était sorti le jeune Keshub, comme autrefois RâmMohunRoy; mais la fréquentation du collège anglo-indien de Calcutta exerça sur ses convictions la même influence que l'enseignement du collège mahométan de Patna sur les idées religieuses de son devancier. A peine âgé de vingt ans, Keshub avait déjà groupé un certain nombre
de jeunes gens, avides, comme lui, de s'instruire dans la littérature et la philosophie occidentales. C'est alors qu'une brochure du Brahma Samâj, tombée par hasard entre ses mains, lui révéla l'existence, dans son propre pays, de l'Église idéale qu'il rêvait. Son adhésion ne se fit pas attendre, et, à l'instar de Debendrâ Nâth Tagore, il se fit suivre par le petit groupe qui était déjà habitué à le considérer comme un guide spirituel.
ce II V a deux sortes de déisme, — a écrit un des disciples les plus fidèles de Keshub, le babou Protâb Chunder Mozoumdar, — le déisme philosophique, engendré par l'action des phénomènes uaturels sur les facultés de l'homme, et le déisme révélé, produit par l'action de l'esprit divin sur l'âme humaine. Le premier reste exposé aux attaques- de la philosophie et varie avec notre conception des lois naturelles ; le second- échappe aux atteintes de la science et de la philosophie ordinaires. Le premier, c'est l'homme qui va à Dieu; le second, c'est Dieu qui va à l'homme.^ » — C'est cette seconde forme de déisme que Keshub inculqua au Brahma Samâj, en s'attac liant à ce que miss S. D. Collet nomme le côté augustinien de la religion, c'est-à-dire « la soif de Dieu, un profond sentiment de la fragilité humaine, une faible estime pour le mérite des œuvres et pour la moralité extérieure, un ardent désir de s'abîmer dans l'océan sans bornes de l'amour divin. »
Keshub avait, du reste, un vrai tempérament de réformateur. Énergique et convaincu, doué d'une éloquence limpide et persuasive, en même temps que
1 Indian Mirror du 25 avril 1875.
INFLUENCE DE KESHL'B CHLNDER SEN 301
colorée et entraînante, il joignait au prestige du talent et du savoir cet ascendant inné qui donne la clé des cœurs et des consciences. Également versé dans la connaissance des dialectes indigènes et de l'anglais, il combinait la gravité et la douceur des manières orientales avec une simplicité de formes et une activité d'esprit tout européennes.
Si je m'en rapporte à l'impression qu'il m'a produite quelques années plus tard, c'est certes, de tous les personnages que j'ai eu l'occasion d'entrevoir dans l'Inde, celui qui m'a paru le mieux personnifier la génération indigène formée par l'action des idées européennes sur les tendances de la société hindoue. Ses adversaires mêmes n'ont jamais contesté qu'il ne fût un homme exceptionnellement doué. Pon grand tort, comme on le verra plus loin, a été peut-être de le croire et de le dire lui-même.
Sous son impulsion apparut bientôt, dans cette Église rationaliste, une intensité de vie religieuse qui partout ailleurs semble être restée le monopole des sectes stimulées par une théologie miraculeuse. Les assemblées du Brahma Samâj devinrent plus fréquentes et mieux suivies; nombre de visages nouveaux s'y montrèrent, attirés par la réputation du jeune prédicateur et retenus par le charme pénétrant de sa parole. Ce fut un véritable réveil, dont la première conséquence fut de donner aux membres de l'Église brahmaïste l'énergie nécessaire pour rompre définitivement avec les pratiques de l'hindouisme.
Debendra Nâth Tâgore prêcha d'exemple au mois de juillet 1861, en célébrant le mariage de sa propre
fille sans aucun des rites idolâtriques sanctionnés par la tradition des brahmanes. L'année suivante, il faisait disparaître l'idole domestique qu'il avait tolérée jusque-là sous son toit et, sur l'initiative de Keshub, il se dépouillait du cordon symbolique de la caste dans la célébration de l'office divin.
Mais Keshub voulait aller plus loin encore dans cette voie, et, le jour où il fut choisi comme ministre adjoint du Brahma Samâj de Calcutta, il oublia qu'il était un vaidya de naissance et il vint dîner avec sa femme à la table de Debendra Nâth Tâgore, qui, dans la hiérarchie brahmanique, n'était qu'un pirali.Or, un brahmane peut s'associer à des individus de clans ou même de castes inférieurs pour les entreprises et les objets les plus divers, mais il ne peut participer à leurs repas sans encourir une excommunication qui le met au ban de sa famille, le dépouille de ses biens et le chasse de sa maison. Vainement voudrait-il se rattacher au groupe dont le contact lui a fait perdre son rang : la naissance seule peut donner la caste. Il tombera donc, au-dessous même des soudras, dans cette tourbe de gens sans caste, outcasts, qui ne comptent plus dans la hiérarchie minutieuse de la société hindoue.
Autrefois, c'est à peine si la moindre infraction, même involontaire, à l'étiquette des castes, pouvait se racheter au prix de longues pénitences et d'énormes amendes payées aux prêtres . Mais la domination anglaise n'a pas inutilement passé sur l'Hindoustan : les sympathies que le ministre adjoint du Brahma Samâj rencontra dans sa disgrâce, chez ses concitoyens les plus