INCIDENTS DU MARIAGE
« Nous sommes de pauvres femmes sans appui. Vous êtes sage et puissant. L'honneur et le prestige de notre maison se trouvent entre vos mains. Nous réitérons nos supplications pour que vous n'envoyiez pas en Angleterre, contrairement au vœu de tous, un prince qui est encore mineur. Ses serviteurs ont tous pris la fuite; son cuisinier refuse de le suivre, et nous ne pouvons pas lui en trouver d'autre parmi les hommes de sa caste. Si vous n'êtes pas insensible à cette dernière considération, si importante au point de vue de notre caste et de notre religion, nous vous prions de transmettre immédiatement cette pétition au gouverneur du Bengale, Quand la vie présente et la vie future sont également en danger, tout impuissantes et isolées que nous sommes, nous en appellerons, s'il le faut, jusqu'au trône brillant de l'impératrice de l'Inde. » — Il convient d'ajouter que les autres parents du rajah s'étaient même abstenus de paraître à son mariage ^
Tous ces incidents, si ridicules et futiles qu'ils puissent apparaître à distance, n'ont rien d'étonnant pour quiconque réfléchit au caractère profondément formaliste de l'antique société hindoue, subitement mise en contact avec les influences dissolvantes de la civilisation européenne. Quand on voit les difficultés, sinon la défaveur, que rencontrent les unions mixtes, même dans un grand nombre de pays où existe l'institution du mariage civil, on ne peut être surpris de l'importance attachée aux moindres formalités qui devaient faire de cette union princière un mariage hindou ou
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im mariage brahmaïste. On ne s'étonnera pas davantage d'apprendre qu'orthodoxes et réformateurs se trouvèrent également désappointés du résultat. Les hindous se plaignaient qu'on eût omis, au profit d'un culte hérétique, certaines formalités essentielles de leur liturgie; les brahmaïstes déploraient qu'on eût sanctionné un mariage prématuré, transigé avec l'esprit de caste et subi les rites de l'idolâtrie.
A mon avis, il ne faut pas juger avec trop de sévérité la conduite de Keshub dans cette circonstance, car il lutta de son mieux, bien que sans succès, pour maintenir l'intégrité des principes brahmaïstes. Il parvint à obtenir que le mariage ne serait pas consommé avant le retour du mahârâjah dans l'Inde, et lorsque celui-ci revint d'Angleterre, le jeune couple fut définitivement uni à Calcutta, d'après le rituel brahmaïste ^ Mais Keshub n'en avait pas moins manqué à ses propres principes, et là où un simple particulier serait excusable d'avoir cédé aux exigences du milieu et du moment, un chef d'école est tenu à une logique plus rigoureuse. Le premier soin de quiconque veut exercer un ascendant religieux ou politique sur ses concitoyens, doit être de conformer sa vie privée à sa vie publique, ses actes à ses enseignements.
En violant, dans sa propre famille, les règles qu'il avait préconisées à l'usage des autres, le réformateur qui s'était séparé de l'Adi Samâj avec tant d'éclat, parce qu'on ne s'y montrait pas assez dégagé des iraditions et des préjugés hindous, avait commis
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un3 de CCS inconséquences que la nécessi'é même ne suffit pas à jistifîer, et ce fut pis encore lorsque, poir se défendre des attaques qui l'assaillirent, il se retrancha derrière sa fameuse doctrine de ïâdesh, affirmant avoir agi suivant l'inspiration directe de Dieu. Devant cet étrange plaidoyer, nul, même parmi ses adversaires, n'a révoqué en doute sa bonne foi, et c'est à coup sir un dos plus beaux hommages qu'on ait rendus à son caractère ; — mais sa sincérité même ne faisait que mieux ressortir les périls d'un pareil système e' l'urgence de le répudier hautement.
Sur cinquante-sept samâjes qui firent connaître leur opinion en cette circonstance, il s'en trouva cinquante pour blâmer la conduite de Keshub; vingt-six d'entre eux demandèrent même sa déposition immédiate. Finalement, le 2ll mars 1878, les brahmaïstes de Calcutta, à la suite d'un meeting que Keshub avait luimême convoqué, adoptèrent une résolution le déclarant ce impropre à remplir les fonctions de minis're dans le mandir de Calcutta ». Mais il contesta la validit) de cette décision, sous prétexte d'irrégularité dans l'insoription des votants, et lorsque, le dimanche suivant, les opposants se présentèrent pour prendre possession du mandir, il parvint aies repousser avec l'aide delà police.
Les dissidents résolurent alors de sortir du Bhâratbharsia Samâj pour former une organisation nouvelle, le Sâdhâran Samâj (Samâj universel). Dès le 15 mai, les bases en furent arrêtées, dans les termes suivants, par une réunion de plus de quatre cents brahmaïstes :
Nous tenons pour naturelle à l'homme la croyance en Dieu
et en la vie future; nous considérons les rapports entre Dieu et l'homme comme directs et immédiats, c'est-à-dire que nous ne croyons à l'infaillibilité d'aucun homme, ni d'aucune Ecriture; tout livre qui renferme des vérités capables d'ennoblir l'esprit ou d'élever le caractère est une Écriture sainte pour le brahmaïste; quiconque enseigne ces vérités est à ses yeux un guide et un maître. Nous attachons une égale importance à la culture de la raison, de la conscience, du sentiment et de la foi. Nous considérons comme une calamité toute autorité absolue d'un homme dans une association religieuse, et, loin de réprouver la liberté de penser, nous la regardons comme une sauvegarde contre la corruption et la décadence. Toute doctrine qui fait d'un individu l'instrument du salut ou le lien nécessaire entre Dieu et les hommes nous parait indigne d'un théiste, et nous repoussons de nos rangs quiconque la professe. Enfin, nous considérons comme un blasphème envers Dieu de revendiquer le privilège de l'inspiration divine en faveur de tout acte contraire aux injonctions de la raison, de la vérité et de la morale K
A la fin de septembre, le travail du comité provisoire était terminé et le Sâdhâran Samâj se constituait définitivement avec le double caractère de congrégation brahmaïs!e pour Calcutta et de centre pour les congrégations affiliées de province. Toute son organisation était, du reste, calquée sur celle du Bhâratbharsia Samâj, sauf qu'il remettait la direction suprême de ses affaires à un comité de quarante membres, directement élus par l'assemblée générale, plus un membre délégué par chacun des samâjes affiliés.
L'article ^ de ses statuts définit ainsi les principes auxquels doivent souscrire les membres du Sâdhâran Samâj : 1*^ l'existence d'un Créateur infini; â° l'im-
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morlalité de Tâme; 3^ le devoir et la nécessité de rendre à Die;i un culte spirituel; 4° le rejet de la croyance que le salut s'obtiendrait par l'intermédiaire d'un livre ou d'un homme infaillibles \
Le 2â janvier 1881, le Sâdhâran Samâj inaugurait solennellement le vaste mandir qu'il s'était édifié à Calcutta, dans la rue Cornwallis. Dès l'aube, la congrégation s'était réunie dans son local provisoire, où, après les prières, le pandit Sivanâth Sâstri lui rappela « comment il fallait chanter le nom de Dieu dans les rues, sans en faire parade ». Après quoi les assistants se rendirent processionnellement au nouveau temple, en chantant un hymne de circonstance. Chemin faisant, leur nombre s'accrut si bien qae le cortège, au dire d'un témoin oculaire, formait «une mer de tètes découverte^-, s'avançant avec lenteur dans la même direction ». Douze et même quinze cents personnes assistèrent continuellement aux exercices pieux ainsi qu'aux solennités de l'inauguration, qui prit deux journées entières ^.
On voit si les adhérents du Sâdhâran Samâj méritent l'appellation de brahmaïstes sécularistes que leur a ironiquement décerné le parti de Keshub. Bien au contraire, ce sont eux qui représentent dans toute son intégrité le véritable idéal du brahmaïsme. Il convient d'ajouter qu'ils ont déjà reproduit ou développé les principales institutions réformatrices qui s'étaient groupées autour du Bhâratbharsia Samâj, écoles et
1 The New Bispensation and the Sâdhâran Brahmo Samâj, par le pandit Sivanâth Sâstri. Madras, 1881, page 90.
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collèges pour les deux sexes, bibliothèques, Sangat sabhâs, missions et conférences, sociétés philanthropi- ([ues, journaux en plusieurs langues, associations de femmes, etc. Sous le rapport de l'émancipaUon féminine, ils sont même en avance duBhâratbharsiaSamâj, qui, tout en réclamant pour les jeunes filles le bienfait d'une éducation intf'grale, ne va pas cependant jusqu'à leur accorder la liberté d'allures caractéristique des mœurs occidentales K Enfin, comme nous l'avons vu, il a organisé d'une façon complète et sincère le principe du self-government dans les affaires de l'Église.
1 SivanAth Sâstrt, op. cit. , page 74.