PROPAGANDE DE LA SOCIÉTÉ THÉOSOPHIQUE
vue religieux, ils rejettent la croyance à un dieu personnel, proclament que tous les hommes doivent se reconnaître comme l'effet temporaire d'une cause incréée, universelle, infinie, repoussent le surnaturel et prétendent se maintenir sur le terrain de la science pure. Mais, en même temps, ils soutiennent qu'à côté des faits établis par les procédés ordinaires de l'observation et de l'induction, il y a des phénomènes et des lois occultes dont la connaissance peut seulement être obtenue par un certain usage de la volonté, par la contemplation, l'abstraction, le jeûne et l'extase.^
Cette doctrine semble plus hindoue qu'américaine . Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle ait obtenu quelque faveur parmi les adeptes dn vêdântisme, lorsqu'on 1879 la Société théosophique des États-Unis envoya dans rinde quatre de ses membres, parmi lesquels le colonel H. Olcott et la comtesse Blavatsky ^. Ces ce missionnaires » s'étaient assigné pour but « de prêcher la majesté et la gloire de toutes les anciennes religions, ainsi que de prémunir l'Hindou, le Cingalais, le Parsi contre la subs'.itution d'une foi nouvelle aux enseignements des Vêdâs, du Tri-pitaka et du Zend Avestâ ». Leur action ne s'est pas bornée à l'Inde proprement dite, et des observateurs impartiaux rap-
1 Eints on Exoteric Theosophy. Calcutta, 1882. — The Theosophical Society a7id Us Foimders. Bombay, 1882. —V. aussi \V. G. Fink, Theosophy, Exoteric and Esoteric^ dans la Calcutta Review d'avril 1883.
2 Une notice sur un ouvrage de cette dame, Isis dévoilée, qui a dû paraître à New-York en 1877, nous apprend que l'auteur, « né en Asie, a passé son enfance chez les Kalmouks, les ïartares, les Persans et autres peuples orientaux; son âge mûr parmi les Hindous, les Cingalais, les Thibétains, les Égyptiens, ce qui lui a donné l'occasion d'étudier les langues, les littératures, les traditions, les mythologies des peuples orientaux ». — V. la Revue politique et littéraire du 24 novembre 1877.
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portent que, dans l'île de Ceylan, ils ont ramené au bouddhisme des milliers d'indigènes convertis par les missionnaires chrétiens ^ La Société théosophiqiie de l'Inde, qui centralise aujourd'hui cette propagande, a pour organe The Theosophist, qui se publie à Bombay.
Il y aurait peut-être d'autres mouvements encore à signaler non seulement dans l'hindouisme, mais aussi parmi les autres cultes de l'Inde. Il s'est formé sur plusieurs points, surtout parmi les brahmanes, des Dharma-Saahâs (Association de la Loi), qui ont pour objet le retour aux traditions et aux rituels des Vêdâs. En apparence, il y a là un réveil d'orthodoxie; mais, en réalité, ces associations, comme le constate M. Barth, sont le produit de l'esprit critique et concourent à développer des sciences qui tendent à détruire la superstition ^ — On peut en dire autant des anjumans, sociétés mi-littéraires et mi-religieuses, qui se sont établies parmi les populations musulmanes de l'Inde pour répandre le goût des lettres et des arts, la pratique de la poésie et l'étude des sciences religieuses.
Il n'est pas jusqu'aux populations non aryennes, encore à demi sauvages, qui ne semblent travaillées
1 Fifty-eighth Atinual Report of the British dnd Foreign Unitarian Association. Londres, 1883, page 48. — La section bouddhiste de la Société théosophique a récemment publié un "catéchisme bouddhiste à l'usage des Cingalais, avec une préface du colonel Olcottoù se lisent ces lignes: «Les signes abondent qui font prévoir que de toutes les grandes croyances du monde, le bouddhisme est destiné à être dans l'avenir la religion dont on parlera le plus et qui se trouvera présenter le moins d'antagonisme avec la nature et la loi. Qui oserait dire que le bouddhisme ne sera pas la religion qui sera choisie? » Ce catéchisme, rédigé en cingalais et en anglais, est revêtu de l'approbation du grand-prêtre de Sripada. {Revue de l'histoire des religions, tome VIII, nfi 1, 1883.)
* A. Barth, op. cit., page 62.
CRISE DE l'hindouisme 373
par des besoins de réforme religieuse. Ainsi, landis qu'une partie d'entre eJles abandonne graduellement ses croyances fétichistes pour se convertir à l'Islam, au catholicisme ou à l'hindouisme, on a vu récemment surgir parmi lesBhils, tribu des monts Vindhyas, un gourou, nommé Jourgi, qui prêche l'existence d'un Dieu unique, interdit l'usage des liqueurs fortes et condamne la destruction de tout être vivant ^
Que va-t il sortir de cette fermentation? Le polythéisme hindou, bien qu'il compte encore près de deux cents millions d'adeptes, présente des signes incontestables de décrépitude. Il est possible, probable même, que son agonie se prolongera longtemps; mais ses jours n'en sont pas moins condamnés par les progrès de la civilisation. Le moment viendra donc où l'on devra compter avec cette question que M. Barth posait récemment sans entrevoir de réponse: « Quelle sera la foi de l'Inde, le jour où ses vieilles religions, condamnées à périr, mais qui s'obstinent à vivre, se seront définitivement effondrées ^? »
Il faut se garder ici d'une tendance qui, nulle part, n'est plus de nature à égarer les jugements portés sur l'avenir. Je veux parler de la fâcheuse habitude qui nous entraîne si souvent à conclure du particulier au général. Ainsi, de ,ce qu'à Calcutta un indigène de talent, Dwarka Nâth Mitter, avait mis sa parole et sa plume au service du comtisme, on s'était hâté de prédire que rinde allait d'un bond passer de l'idolâtrie
1 Garcin de Tasst, Revue de la littérature hindoustanie, 1876, page 92, * Barth, op. cit., page 175.
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à la religion d'Augusfe Comte ^ De même, les sccularistes anglais ne sont pas éloignés de regarder l'Inde comme leur conquête prochaine, parce qu'il existe à Madras un petit groupe de libres penseurs indigènes affiliés à la National Secular Society. Enfin, chaque fois qu'une Église chrétienne parvient à faire quelques recrues de valeur, on ne manque pas de dire que l'Inde est à la veille d'embrasser, suivant le cas, le catholicisme ou le protestantisme.
Il est évident que le christianisme dans ses diverses formes — tout comme le comtisme et le sécularisme — agissent et continueront à agir sur l'évolution religieuse de l'esprit hindou; mais il est peu probable qu'elle emprunte à l'un ou l'autre'de ces facteurs son expression générale et définitive.
L'introduction des idées européennes, en bouleversant les anciennes croyances de l'Inde, a produit, dans plus d'un cas, surtout au sein de la classe lettrée, une complète indifférence religieuse, parfois même un dédain de l'idéal et une recherche exclusive des jouissances matérielles qui trouvent leurs antécédents dans la philosophie matérialiste des Cârvâkas^ D'autre part, l'hindou a toujours eu un faible pour les théories de l'illusion universelle, — la màyâj — qui se rencontrant au fond des systèmes athées aussi bien que panthéistes. Hume lui-même et ses continuateurs
ï Dwarka Nâth Mitter mourut en 1874, près de Calcutta. L'Église positiviste de Londres lui a dédié une tablette avec l'inscription suivante : Dwarka. Nath Mitter.
Primipilo délia santa milizia Nell' Oriente.
• MoNiEB Williams, Hindoidsm, page 225.
TENDANCES MYSTIQUES DE l'eSPRIT HINDOU 375
actuels ne vont pas aus^^i loin, dans leur nihilisme philosophique, que l'auteur du Byom Sâr et du Souni Sdr, le poète contemporain Bhaktâwar. On lit dans la premièie de ces compositions : « Le commencement de tout est dans le vide; vides aussi sont la fin et le milieu. C'est de rien que tout procède, c'est en rien que tout finit; même l'espace illimité du ciel est un pur vide. Ce qui seul n'a ni commencement, ni fin, et qui cependant possède une réalité, c'est le vide. » Le Souni Sâr est pins explicite encore : « Tout ce qu'on voit n'est rien et, en réalité, n'est pas vu; Maya n'est rien, Brahm n'est rien, le maître n'est rien, ni le disciple; tout est fausseté et illusion. Le moi et le non-moi ne sont également rien. Rien, le temple et le Dieu; rien, par conséquent, le culte de rien, rien aussi la prière adressée à ce qui n'est rien ^ »
Mais la majorité des classes éclairées reste profondément religieuse de cœur et d'esprit. On peut dire des hindous ce qu'on a dit des Allemands, que, lorsqu'ils se donnent pour matérialistes ou athées, ils restent encore métaphysiciens, idéalistes, voire quelque peu mystiques. Ceux qui, fascinés par la science européenne, déclarent se rallier à l'un des systèmes actuellement en vogue parmi nous, semblent surtout gagnés par les côtés synthétiques'de ces doctrines. Même l'école vêdântine paraît avoir pris de nouvelles forces au contact de la culture européenne ^, et rien ne s'oppose
* V. F. -S. Growse, Mathura, a District Memoir. Agra, 187'4, part. I, page 19.
2 V. une intéressante défense de la philosophie vêdântine publiée, par le professeur Praraadâ Dâsa Mittra, dans le lO** volume du Journal of the Soyal Asiatic Society (1878).
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à ce qu'elle s'émancipe complètement des superstitions populaires, sans rien perdre de ses aspirations religieuses ni même de ses tendances mystiques.
On peut se demander, dès lors, si les hindous ne se borneront pas à remplacer leur ancienne foi par l'une ou l'autre des religions qui existent déjà aujourd'hui dans l'Inde. Voyons donc quelles sont l'importance relative de ces cidtes et leurs chances d'avenir ^
Les Parsis constituent un groupe trop peu nombreux pour qu'on doi\e en tenir compte dans un calcul de ce genre. Du reste, la religion de Zoroastre, qui est peut-être la plus vieille du monde, ne révèle aucun esprit de prosélytisme. — Les Sikhs ne sont plus guère qu'une secte de l'hindouisme. — Quant aux bouddhistes, qui constituent également une faible minorité dans l'Inde actuelle , ils ne pourraient reprendre l'ascendant qu'à une double condition : d'une part, une réforme radicale de l'Église bouddhique; de l'autre, un développement de tendances pessimistes que rien ne fait encore prévoir. — Restent les religions du Coran et de la Bible.
1 Voici, en ce qui concerne les religions, les résultats du recensement décennal, arrêté au 17 février 1881, dans l'Inde britannique (abstraction faite des États indigènes) :
Hindous 187,937,450
Mahométans 50,121,585
Bouddhistes 3,418,884
Chrétiens (y compris les étrangers) 1,862,634
Sikhs 853,426
Fétichistes 6,426,511
Autres cultes ou sans religion spécifiée . . . . 4,279,026
Total , . . 254,899,516
l'islam dans l'inde 377
L'Islam compte dans l'Inde britannique cinquante millions d'adeptes, d'où l'on a pu dire que l'Angleterre était la première puissance musulmane du monde. On sait que les sectateurs de Mahomet se partagent de nos jours en trois grandes sectes : les sunnites, de beaucoup les plus nombreux, qui se soumettent à l'autorité spirituelle du sultan de Constantinople ; les shiites ou partisans d'Ali, qui dominent surtout en Perse; les wahabis, d'origine récente, qui ont leur principal centre en Arabie. Ces sectes ont pour principes communs : 1*^ la foi en un seul Dieu créateur et conservateur de l'univers; 21° la croyance à une vie future où les bons seront récompensés et les méchants punis; 3° l'acceptation d'une révélation divine par l'intermédiaire des prophètes et, en dernier lieu, de Mahomet, révélation qui porte non seulement sur les matières spirituelles, mais encore sur tous les objets de l'activité humaine; 4*^ la conviction que le Coran est la parole littérale de Dieu.
Les sunnites étendent même le privilège de l'inspiration divine aux premiers califes et aux principaux docteurs de l'Islam; aussi se prétendent-ils les orthodoxes par excellence ; ils comptent cependant une école libérale, les shafiteSj qui admet la possibilité du progrès religieux et professe à l'égard des infidèles une tolérance basée sur la morale universelle. — Les shiites refusent toute autorité aux décisions des califes qui succédèrent à Mahomet; ils proclament les droits de l'interprétation individuelle pour ce qui concerne le texte du Coran; mais ils semblent moins strictement attachés au monothéisme, en ce qu'ils admettent la
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personnification des douze principales qualités divines et qu'ils escomptent la venue d'un Messie. C'est de leurs rangs qu'est sortie en Perse l'école des sofis, dont la doctrine mystico-panthéiste n'est pas sans analogie avec la philosophie vêdântine. — Les wahabis, qu'on a nommés non sans raison les puritains de l'Islam, n'accordent d'autorité qu'au Coran et aux paroles du prophète; ils condamnent les pèlerinages, ainsi que le culte des saints et des reliques; leur idéal est de ramener le monde islamique à l'état où il se trouvait à la mort de Mahomet.
Dans l'Inde, on ne compte guère que cinq millions de shiites. Quant aux wahabis, si faible que soit leur nombre, ils ont, à plus d'une reprise, encouru, par leur fanatisme, les rigueurs du gouvernement anglais. En général, l'islamisme des classes inférieures est plus ou moins imprégné des superstitions hindoues; chez les musulmans instruits, au contraire, il règne un certain esprit de libéralisme qu'a fortement concouru à développer l'institution des avjumans. Non seulement on y trouve un goût des plus prononcés pour l'étude des sciences, mais encore un sincère désir d'épurer la religion de Mahomet en la débarrassant de ses excroissances parasites, et aussi un certain éclectisme religieux, maintenu, il est vrai, dans les limites des rectes islamiques. C'est ainsi qu'en 1877 un des esprits les plus distingués de l'Inde musulmane, le saïd Ahmed Khan, ancien juge à Bénarès, a fondé, à Aligouih, un grand collège oriental, ouvert aux shiites comme aux sunnites. Il a été suivi dans cette voie par le regretté Salar Yung, le ministre de Nizam, qui a tant fait