‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les Anglais, les Américains et les HindousChapitre 63 sur 146 · CONCILIATION DE SPENCKR ET DE COMTE · texte numérisé non relu

CONCILIATION DE SPENCKR ET DE COMTE

général du bonheur individuel et qu'il voit dans ce dernier le mobile direct ou indirect de tous les actes ; d'où cette conclusion que le devoir est une illusion et l'esprit de sacrifice une duperie. Les positivistes, au contraire, placent en première ligne la nécessité de poursuivre le bonheur général, dont le bonheur individuel n'est à leurs yeux qu'une conséquence et un corollaire. Sous ce rapport, nul peut-être, mieux que M. Harrison, n'a saisi, dans la morale de Spencer, le défaut de la cuirasse : « Un Pouvoir, dit-il, qui a pour mission de nous réconforter, de nous contrôler, de nous unir — et tout Pouvoir qui doit exercer sur nous une influence religieuse doit nous réconforter, nous contrôler et nous unir — , ne peut être qu'un Pouvoir conçu comme apparenté à nos âmes humaines, un Pouvoir moral et non physique, un Pouvoir sympathisant, agissant, vivant, non un groupe de phénomènes ou une loi de la matière... Il est aussi difficile de faire sortir la vertu d'une théorie sur la persistance de la force que de nourrir un enfant avec la loi des binômes ^ »

Je dois, toutefois, signaler une tentative pour unifier, dans la même conception religieuse, l'Inconnaissable d'Herbert Spencer et le Grand-Être d'Auguste Comte. Bien qu'elle soit l'œuvre d'un positiviste amé-

1 Pantheism and Cosmic Emotion, dans la, Nineteenth Century d'août 1881. — Parmi les positivistes du continent, notamment dans l'école de Littré, la philosophie de M. Spencer est traitée bien plus durement encore. Dix ans après la publication de l'article où M. Laugel dépeignait Spencer, dans la Revue des Deux Mondes, comme se résignant à l'obscurité et à la pauvreté, par attachement pour des spéculations impopulaires, la Revue positive, de Paris, l'accusait « d'avoir tourné le dos à l'immortel Stuart Mill, pour sacrifier au veau d'or, source de toute popularité, en compagnie de Darwin, Lubbock, Tyndall, Huxley ». {Le transformisme devant le positivisme , dans la Revue positive de janvier-février 1875.)

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ricain, M. William Frey, je crois préférable de la résumer ici, parce qu'il serait impossible de mieux conclure cet exposé du positivisme en général et du comtisme en particulier.

Dans une étude publiée pnr Vlnlex du 8 août 188^, M. Frey établit, avec une grande puissance de raisonnement et une véritable hauteur de vues, que la source principale de nos sentiments religieux se trouve dans notre dépendance de l'univers. Mais, ce Pouvoir mystérieux dont il se sent dépendre, l'homme a toujours éprouvé le besoin de le représenter sous des formes concrètes, tangibles, humaines. Bien que l'idée de Fin fini, comme le démontre M. Spencer, se soit graduellement dégagée de tous ses attributs anthropomorphiques, pour aboutir à la notion indéterminée de l'Inconnaissable, on doit reconnaître que l'importance de l'élément humain dans l'objet du culte, non seulement n'a pas diminué, mais a même augmenté, à mesure que la conception de la divinité devenait plus vague; seulement les hommes ont reporté sur des médiateurs les attributs enlevés à l'Inconnaissable, ainsi que l'attestent la formation et le développement des grandes religions les plus récentes.

Herbert Spencer accepte la nécessité de représenter l'Infini sous une forme concrète; tout ce qu'il demande, c'est que cette forme soit tenue pour un symbole « sans ressemblance aucune avec ce dont il tient la place ». Mais, se demande M. Frey, quel est le symbole de ce genre susceptible d'éveiller en nous les sympathies qui jouent un rôle si prépondérant dans le caractère complexe du sentiment religieux ? ce Le

Pouvoir inscrutable, sévère, inflexible dans ses voies mystérieuses, réclamant une soumission complète à ses volontés, punissant tonte transgression de ses lois, peut être comparé à un autocrate qui ne témoigne de partialité envers personne, qui met toi:t le monde sur le même pied et a les mêmes châtiments pour les meilleurs et pour les pires de ses sujets. Un pareil pouvoir peut inspirer l'humilité, la crainte, l'effroi religieux — les mêmes sentiments qui prédominaient dans la religion de l'homme primitif — mais jamais un sentiment sympathique. Les enfants n'aiment leur père que lorsqu'ils ont conscience d'être aimés en retour et protégés dans leur faiblesse ou aux heures de trouble. Le Pouvoir inscrutable des agnostiques ne peut donc, avec son cœur de pierre, inspirer à l'homme l'amour, l'abnégation, la dévotion. » Il ne suffît pas, ajoute M. Frey, de connaître les lois de la science; il faut encore un stimulant qui nous donne la volonté de nous y conformer et qui nous serve de guide là où la science cesse de remplir ce rôle. L'homme le plus égoïste peut accepter sans hésitation toutes les déductions d'Herbert Spencer sans en devenir meilleur. Bien plus, il pourra trouver dans les derniers axiomes de la science, relatifs au combat pour la vie et à la survivance des plus aptes, une apologie des actes les plus contraires à la justice et à Ihumanité.

Heureusement, ce qu'il y a d'incomplet et même de pernicieux dans cette conception peut êîre corrigé par la grande découverte d'Auguste Comte, qie, entre l'homme et l'univers, il y a l'humanité : « Nous voyons dans l'humanité la source de toutes nos félicités ; c'est

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à elle que nous devons nos connaissances et nos aspirations; c'est seulement par elle et avec elle que nous pouvons vivre et nous perfectionner. De même que nos corps, qui se nourrissent des produits de la terre, ne périssent pas, mais retournent à la terre et vivent à jamais avec elle, ainsi nos perfectionnements, nos activités, nos influences ne périssent pas, mais retournent à l'humanité et y vivent à jamais, en contribuant à son développement fijtur. Vue sous ce jour, l'humanité cesse d être uniquement un maître ; elle devient un protecteur et aussi un soutien. De là un sentiment de gratitude qui, combiné avec un sentiment de devoir, nous contraint de vouer notre vie à l'amélioration et au perfectionnement de la société. »

La conception de l'humanité comme organisme vivant, continue M. Frey, donne la clef des problèmes moraux les plus ardus. Elle explique pourquoi l'homme ne peut atteindre le vrai bonheur s'il ne vit pas pour autrui. Elle place les fondements de la morale, non dans le libre arbitre ou dans la fatalité, mais dans l'instinct de conservation qui appartient à l'humanité, ainsi qu'à tous les organismes . Au point de vue religieux, elle ne peut manquer de provoquer au plus haut degré tous les effets que réalise la présence d'un élément humain dans les anciennes religions : « Si plus d'un tiers de la race humaine se prosterne devant Bouddha, si des millions de chrétiens adorent un homme de bien, supplicié comme un criminel, si un nombre aussi considérable de musulmans tirent leurs inspirations de Mahomet, nous pouvons bien nous incliner, avec admiration et amour, devant l'Humanité

prise comme la pléiade de tous les hommes illustres, ainsi que de toutes les nobles pensées et actions qui aient jamais exalté 1 ame de l'homme. »

S'ensuit-il que, à l'instar de certains positivistes, éblouis par la grandeur de cette découverte, il faille tenter de mettre l'humanité à la place de Dieu? Ici, Herbert Spencer a dit avec raison : « Rien de pareil à l'humanité ne peut écarter, sauf temporairement, l'idée d'un pouvoir dont l'humanité est simplement le faible et fugitif produit, d'un pouvoir qui, dans le cours de ses manifestations toujours changeantes, a existé longtemps avant l'humanité et qui continuera à se manifester sous d'autres formes quand l'humanité aura cessé d'être. » (Study of Sociology, p. 312.) M. Frey se soumet donc à la nécessité d'admettre et l'existence de l'Inconnaissable et notre dépendance vis-à-vis de ce pouvoir mystérieux, en même temps que notre impuissance à en pénétrer le mystère : a Nous ne différons des agnostiques purs, à la façon d'Herbert Spencer, dit-il, que lorsque nous en venons à la solution de cette question toujours brûlante dans les religions : Qui sera notre révélateur et notre sauveur? » — La science, répondent les agnostiques, qui confinent aiosi la religion dans son élément mystérieux.— Non, réplique M. Frey; ce sera l'Être concret, vivant, supérieur, qui représente de la façon la plus pure et la plus haute l'élément humain de la religion : « Le vide laissé dans nos âmes par l'omission d'un Dieu personnel est désormais rempli par l'image de l'humanité sous les traits d'un protecteur et d'un guide paternel. Nous adorons l'humanité comme le média-

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leur entre Thomme et l'Infini pour tous les âges à venir, et, en servant Ihumanité, nous avons tout ce qui est nécessaire pour unir, dans une même fraternité religieuse , les ] ersonnes les plus différentes de goût, de tempérament, de dispositions. »

D'une part, l'agnostique ne peut éprouver aucun scrupule à accepter une religion ainsi comprise, puisque l'humanité n'est pas un produit de l'imagination, mais un fait vérifiable par la science. D'autre part, quelle objection cette conception pourrait-elle soulev* r chez les positivistes qui adressent leur cuKe à l'humanité, sans tenir compte de l'élément mystérieux de la religion? « Le vif sentiment de gratitude et d'adoration qu'ils portent à l'Humanité ne pourra que devenir plus profond et plus fort, si elle est considérée comme un médiateur entre les hommes et l'Inconnaissable, parce qu'alors entrera en jeu la corde la plus puissante du sentiment religieux, l'aspiration de l'homme vers l'Infini. Dans l'humanité, nous verrons donc, non seulement un Être qui s'impose par luimême à notre vénération, mais encore la seule image que nous puissions concevoir de llnfini, et les lois morales que nous faisons découler de notre relation avec cette humanité deviendront un reflet des lois suprêmes de l'univers, auxquelles tous nous devons obéir, si nous voulons éviter des châtiments. »

Enfin, ici encore, se trouvera le joint de jonction entre les écoles tant d'Herbeit Spencer que d'Augus!e Comte, et le groupe de ceux qui croient trouver une philosophie de la vie dans les inspirations de la conscience individuelle. « L'erreur de ces esprits libres et

généreux est de mesurer les autres à leur propre taille et de s'imaginer tout le monde en possession d'une nature suffisamment droite et forte pour découvrir et réaliser le bien en toute circonstance. Or, la moralité a toujours reposé, non sur des formules abstraites, mais sur quelque chose de concret et de tangible, supérieure l'individu, en même temps que susceptible de séduire le cœur et de le contraindre à la perfection » . Sans doute, beaucoup d'hommes remplissent inconsciemment leur devoir vis-à-vis du grand Être, en faisant le bien, au lieu de le prêcher seulement. L'acceptation de la religion que préconise M. Frey ne changera rien à leur conduite; elle ne fera que leur donner un stimulant nouveau et leur assurer un ascendant irrésistible, en ajoutant aux séductions de la bonté naturelle l'attrait d'une philosophie solide, rationnelle et ennoblissante.

En résumé, conclut M. Frey, « la religion de l'humanité est la seule forme d'agnosticisme qui puisse résister à tous les assauts des sceptiques et poursuivre la tâche des anciens cultes. On peut s'y rallier sans aucune crainte. Elle représentera toujours une incarnation du progrès, puisque, basée sur la science, elle n'a pas de dogmes stationnaires qui puissent recevoir un démenti de l'avenir. Elle est le seul port assuré pour ceux qu'ont également lassés les divagations métaphysiques de l'idéalisme et les arguments sophistiqués de l'égoïsme. Sous sa bannière se rallieront tous ceux qui sont à la recherche de la vraie religion, qui, en notre âge de dollars, aspirent à une nourriture spirituelle et qui savent par expérience combien sont

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futiles les réformes les mieux combinées, quand elles ne sont pas illuminées et sanctifiées par le sentiment religieux. »

Il est vraisemblable que si la religion de l'humanité est destinée à s'étendre, ce sera sous la forme indiquée par M. W. Frey . Dt^à — sauf le formalisme comiiste — c'est la religion à la fois pratique et élevée qu'on professe chez M. Moncure Conway, ainsi que parmi un certain nombre de congrégations unitaires. Dans les termes où elle est présentée par le positiviste américain, elle répond à une double tendance de l'esprit moderne : d'une part, l'aspiration à une certitude qui, dans l'ordre spirituel, ferme l'ère des controverses métn physiques; d'autre part, le désir de diriger l'activité religieuse vers l'amélioration individuelle et sociale du genre humain.

On vient de voir — après un culte qui rend facultative la croyance en Dieu — un autre culte qui la supprime de la façon la plus formelle. En voici un troisième — si culte il y a — qui, cette fois, proscrit jusqu'au sentiment religieux. Je veux parler du sécularismCj, qui, il est vrai, s'est donné une liturgie pour toutes les circonstances solennelles de l'existence, mais qui s'abstient de chercher son point d'appui dans le sentiment, c'est-à-dire dans ces facultés émotionnelles et affectives où les positivistes eux-mêmes vont puiser l'élément essentiel de la religion.

Lesécularismeiend à concentrer l'activité de l'homme sur les choses de ce monde qui peuvent être contrôlées par l'expérience. Il part de ce principe que nous ne

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pouvons rien savoir sur l'existence de Dieu et la réalité d'une vie future; en conséquence, il refuse de s'en occuper, soit pour les affirmer, soit pour les combattre. Le but qu'il assigne à la vie, c'est le bonheur individuel, que, du reste, il ne sépare pas du bonheur général. Mais ce double objet ne peut s'atteindre que par l'effort humain basé sur la science et l'expérience; il exige, en premier lieu, la liberté de penser la plus absol: e, en second lieu, l'emploi de cette liberté à la recherche de la vérité dans la sphère de l'observation sensible. Tonte spéculation qui s'écarte de ce terrain est déclarée oiseuse et, par conséquent, nuisible.

Cette doctrine essentiellement utilitaire se retrouve, surtout à l'état de tendance, chez la plupart des nations contemporaines. Mais nulle part, que je sache, sauf en Angleterre, on n'a prétendu en faire une religion. Ce furent les deux frères Holyoake qui donnèrent corps au sécularisme, vers 1846, en fondant laNational Secular Society, destinée à devenir un centre de groupement et de propagande. Mais cette association, qui a pour organe le National Reformer de M. Bradlaugh, finit par se laisser compromettre dans les campagnes philosophiques, politiques et socialistes du fameux aoititenr, si bien qu'après la mort d'Austin Holyoake, en 1874, les chefs les plus renommés du sécularisme s'en allèrent fonder une société rivale, la British Secular Union sur les principes suivants :

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