CHAPITRE VIII
Le mouvement transcendantaliste. Emerson et Parker.
Le transcendantalisme ; origine et signification du mot. — L'idéalisme allemand aux États-Unis. — Circonstances favorisant la substitution d'un rationalisme mystique au surnaturalisme sensualiste de l'ancienne théologie unitaire. — Ralph Waldo Emerson, « le prince des transcendantalistes ». — Ses opinions sur l'unité de la nature, sur la continuité du progrés, sur l'identité de la substance avec l'Esprit et de la Loi morale avec le but de l'univers. — Sensation produite par son discours à l'université d'Harvard, en 1838. — Le Club transcendantal et l'étatmajor du transcendantalisme. — Attitude des unitaires conservateurs. — Théodore Parker, le prophète du transcendantalisme. — Son sermon de 1841 sur l'élément transitoire et Vêlement permanent du christianisme. — Son isolement parmi les Églises unitaires. — Succès grandissant de sa px'édication à Boston. — Son rôle dans le mouvement ■ contre l'esclavage. — Sa double méthode : l'observation et l'intuition. — Sa théologie : immanence de Dieu dans la conscience et dans la nature. — Applications de sa doctrine à la morale et â la politique. — L'âge d'or de Boston. — Rapport entre le régne du transcendantalisme et la floraison intellectuelle de la Nouvelle -Angleterre. — Mort de Parker ; sa prédiction suprême.
L'ancienne école sensualiste faisait de l'âme une table rase, un miroirqui se borne à réfléchir les impressions transmises par les sens. J'ai rappelé comment Kant combattit cette psychologie négative en montrant que l'esprit humain possédait une organisation ])ropre, innée, indépendante de l'expérience et nécessaire à la formation même de la pensée. Cependant, de ce que la raison arrivait ainsi à saisir, sous forme de conceptions transcendantales (c'est-à-dire dépassant la sphère de l'expérience), les idées d'Absolu, d'Infini,
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d'Idéal, Kant ne déduisait pas l'existence réelle d'entités correspondantes à ces notions intuitives. Son disciple, Fichte, s'avança plus loin encore dans les voies de l'idéalisme subjectif, puisqu'il affirma notre impuissance à rien connaître avec certitude, en dehors de notre esprit et de ses lois. Jacobi, au contraire, et surtout Schelling, conclurent du fait de nos conceptions intimes à la réalité objective, tant du moude spirituel que du monde sensible. Ensuite Schleiermacher, plaçant l'origine de la religion dans le sentiment de notre dépendance vis-à-vis de l'Absolu, s'efforça de retrem-. per aux sources de la révélation individuelle la foi dans les dogmes du christianisme, sans voir qu'il les sapait dans leur base par sa doctrine de la communication directe entre l'âme et Dieu.
Après avoir conquis l'enseignement universitaire, renouvelé la théologie et illuminé la littérature allemandes, l'idéalisme transcendantal passa en France, où Cousin l'enchâssa dans sa brillante mosaïque, sous le nom deRaison impersonnelle, ainsi qu'en Angleterre, où Coleridge s'en fit l'apôlre, Carlyle, l'historien, et Wordsworth, le poète. Mais, si considérable qu'ait pu être son action sur le développement de la pensée européenne pendant la période littéraire la plus féconde et la plus enthousiaste de notre siècle, rien n'est comparable à l'influence qu'il exerça dans toutes les sphères de l'activité intellectuelle, religieuse et même sociale de la Nouvelle- Angleterre.
C'est par les œuvres de Coleridge et de Carlyle qu'il pénétra aux États-Unis, dès le premier tiers de ce siècle. L'intérêt qu'il y excita conduisit les écrivains