NOTION GÉNÉRALE DE LA DOCTRINE DBS IDÉES-FORGES
On est porté de nos jours à étudier révolution sans y introduire aucun facteur de Tordre mental : les faits psychiques , sentiments , pensées , désirs , n'apparaissent que comme des « résultats collatéraux » sans influence propre, des phénomènes surajoutés et superficiels, incapables de contribuer en rien au cours des choses. Telle est la conception à laquelle se sont arrêtés Bain, Maudsley, Huxley, Spencer lui-même dans sa grande construction philosophique. Si ce sont les vues d'ensemble, comme a dit un de nos écrivains , « qui distinguent les esprits supérieurs », ce sera sans doute Thonneur de Spencer de n'avoir poursuivi rien moins que l'esquisse et même le développement général de a la science unique » . Mais en fait, chez Spencer,
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la théorie de révolution manque d'unité. Comme ' l'eut bien vu la plupart des critiques, elle laisse ' l'esprit en présence de trois termes dout le lien échappe : d'abord un incounaissable, puis deux séries de faits connaissahles {faits physiques et faits psychiques) dont la seconde vient se surajouter on ne sait comment à la première, au moment de l'évolution où, dans la matière jusqu'alors insenj sible , un changement à vue fait surgir des êtres sentants. La vie et le sentiment ne vont point pari passu, car, avant ce que l'on pourrait J appeler 1' « époque » psychologique de l'histoire n universelle, Spencer admet un âge biologique d'une longueur indéterminée pendant lequel il n'y a pas eu, selon lui, la moindre lueur de sentiment chez les animaux inférieurs, à plus forte raison chez les végétaux, parce qu'il leur manque " un système nerveux ». Le résultat de cette philosophie par tronçons, chez uu esprit visant à la synthèse et à l'unification du savoir, c'est de ne plus laisser place qu'à deux hypothèses, qu'il rejette cependant toutes les deux : le dualisme spiritualiste ou le monisme matérialiste. — Vous reconnaissez en maint endroit, lui dii'ont les spiritualistes, que le seutiment et la pensée ne peuvent se déduire des phénomènes mécaniques; donc, quand la pensée apparaît, c'est qu'elle vient d'ailleurs et d'eu haut, comme un rayon vivifiant descendu d'un monde supérieur, comme un prin-
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cipe dijBFérent de la matière qu'il anime. — Et les matérialistes diront à leur tour : — Vous admettez dans d'autres endroits, contradictoires d'ailleurs avec les premiers, que les faits physiques sont transformables en faits mentaux, qu'ils «se dépensent» pour les produire, que l'inconscient peut s'organiser en conscience; reconnaissez donc que le mental peut être un des eflFets accidentels du physique, que l'épiphénomène de la pensée peut naître d'une rencontre heureuse de phénomènes physiques, comme jaillit de la rencontre du zinc et de l'acide, dans la pile, le courant électrique qui vient se manifester en une visible étincelle. — Ainsi Tévolutionnisme, tel que Spencer l'a exposé, demeure partagé en sens contraires, tantôt panthéistique, tantôt matérialiste, tantôt spiritualiste, tantôt criticiste, positiviste, agnosticiste. Les facteurs de l'ordre mental étant entièrement éliminés du nombre des facteurs primitifs et actifs de l'évolution, il en résulte, en premier lieu, un infranchissable hiatus entre l'inorganique et la vie, en second lieu, un hiatus plus in&anchissable encore entre la vie et la pensée, entre la biologie ei la psychologie.
La conséquence finale à laquelle aboutit tout évolutionnisme exclusivement mécaniste est la théorie de l'homme automate, où les faits de conscience et les idées ne sont plus que des reflets sans aucune efficace. Il y a déjà quelques
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idées, de nos sentiments, de nos volontés. La forme du problème est nouvelle, le problème est ancien* Si nous pouvions nous transporter plus de deux mille ans en arrière chez les Grecs, au temps de Socrate, ej; assister aux derniers entretiens du sage dans sa prii^n, nous entendrions ce même problème posé et deux solutions indiquées. Tune toute mécanique, l'autre psychologique. Socrate, en effet, disait que les partisans du mécanisme universel, si on leur demandait pourquoi il était assis dans sa prison, prêt à boire la ciguë, ne manqueraient pas de répondre : — C'est que les muscles de Socrate, agissant de telle manière sur ses os et sur ses membres, aboutissent à telle et telle situation de son corps. — Et Socrate ajoutait : — La vraie raison, c'est que j'ai l'idée du bien, et j'aime mieux mourir que vivre infâme et parjure. Nos savants d'aujourd'hui, s'ils n'étaient retenus par quelque respect, ne manqueraient pas de comparer ici Socrate à la grenouille-philosophe de Huxley et de dire : — La cause que vous invoquez n'en est pas une. Vous êtes victimes d'une illusion quand vous croyez accomplir un acte sous l'influence d'une idée, d'un sentiment, d'une volition : vous prenez le reflet du mécanisme pour le ressort. Illusion naturelle et universelle, nous en convenons. Nous croyons tous, par exemple, choisir nos mets par anticipation du plaisir; nous nous imaginons que le sentiment de satisfaction ou de dégoût sert
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à régler Dotre choix; nous croyons que toutes nos actions volontaires sont aussi causées par quelque désir. Mais le désir et l'aversion, le plaisir et la peine sont les simples indices psychologiques de mouvements corporels rpii ont seuls refficacité. Si donc vous demaudez : — Mon sentiment de faim ou de soif a-t-il quelque pai't dans mes mouvements pour manger ou boire? le sentiment de l'honneur et du devoir avait-il quelque part dans le mouvement de Socrate pour saisir la coupe et boire la ciguë, ou ce résultat aurait-il eu lieu (juand mcme il n'aurait existé aucun sentiment de ce genre? — Spencer répoudra par l'affirmative, avec Huxley, Bain et Maudsley. Les faits de conscience sont des « aspects subjectifs et accessoires » de l'automate vivant. Supprimez le plaisir, la douleur, le désir, l'idée, et le mécanisme de la vie se développera de la même manière, par l'elfet des forces purement naturelles; l'animal-machine et l'hommemacbine fonctionneront avec la même précision mathématique ; seulement on pourra dire d'eux avec raison ce que Malebranche disait à tort de son chien : « Cela ne sent pas. h Nous, nous sentons [comme le cliien de Malebranche, d'ailleurs), et nous pensons même; qu'en faut-il conclure, sinon que nous sommes des " automates conscients » ? Aiusi, dans cette philosophie, la conscience est le paralytique et le corps est l'aveugle ; seulement l'aveugle marche comme s'il y voyait clair et le paralytique