TRANSFORMATION DES PROCESSUS APPÉTITIPS
Transformation des processus appétitifs en habitudes.
Selon certains philosophes, Thabitude est toujours un fait de passivité et, en définitive, d'inertie ; elle est Timpuissance même de changement, la conservation indéfinie et comme la routine deTêtre demeurant tel qu'il est. Pour d'autres, l'habitude est toujours un fait d'activité, une puissance acquise qui se trouve plus voisine de son acte et se déploie avec moins d'effort. Selon nous, toute habitude est à la fois passive et active, parce qu'elle suppose toujours action et réaction mutuelle de plusieurs éléments ; elle est un changement durable produit par Inaction et la réaction mutuelle des forces. L'inertie, la tendance de l'être à persévérer dans son être n'est qu'une des bases de l'habitude ; l'autre base est le pouvoir même de réagir et de changer, pouvoir que les philosophes n'ont pas assez remarqué : s'habituer, c'est s'adapter par réaction aux circonstances nouvelles, se mettre en harmonie par une nouveauté intérieure avec la nouveauté du dehors. La passivité est le côté statique de l'habitude, la réaction en est le côté dynamique.
Ce pouvoir de réaction, d'adaptation, d'organisation, en un mot d'évolution, existe partout : il existe jusque dans le monde inorganique; il se manifeste jusque chez les minéraux; il fait, en définitive, le fond de ce qu'on appelle l'égalité de la réaction à l'action. Si chaque particule matérielle ne réagissait pas, il est clair qu'il n'y aurait plus dans l'univers détermination réciproque ni modification possible de mouvement et de structure, ni organisation, ni évolution possible. Il n'en est pas ainsi : partout l'action et la réaction tendent à se mettre en équilibre, en harmonie ; les pierres de la mer polies par le frottement n'ont pas été purement passives sous Ténorme action de la mer : chacune de leurs molécules a rendu aux vagues le coup qu'elle en avait reçu.
C'est toujours le pouvoir de recevoir et de restituer le changement qui fait le fond de l'habitude ; c'est le réflexe mécanique qui se retrouve dans l'habitude mécanique, c'est le réflexe physiologique qui se retrouve dans l'habitude des êtres vivants ; c'est le réflexe mental et appétitif qui se re-
trouve dans Thabitude mentale. Par son côté mécanique, l'habitude est rinertie même et la mort apparente ; par son côté physiologique, elle est la vie ; par son fond psychique^ elle est l'appétit, germe de la volonté. C'est pour cela que le domaine de rhabitude est universel et non, comme le croyait Aristote, borné aux végétaux et aux animaux.
Les deux lois essentielles de Thabitude sont : affaiblissement du côté réceptif et accroissement du côté actif. En Î)remier lieu, pourquoi tout phénomène de passivité, comme a sensation et Témotion, diminue-t-il en se répétant? — C'est que la sensation vient des nerfs et que tout nerf fréquemment excité s'use. Regardez un objet très rouge, puis un objet blanc, le blanc vous paraîtra verdâtre; les nerfs du rouge sont émoussés, ceux du blanc et du jaune ne le sont pas ; de là prédominance des sensations de bleu et de jaune, couleurs complémentaires qui produisent le vert. L'usure est une désagrégation causée par les actions et réactions chimiques qui accompagnent Texercice du nerf. Toute excitation est un travail nerveux, qui tend à un équilibre, à une adaptation plus ou moins momentanée. Même quand nous nous habituons à la sensation dite passive, comme à celle d'une vive lumière, il y a une série d'actions et de réactions, et le nerf ne s'adapte qu'en s'exerçant, en dépensant de la force.
En second lieu, pourquoi l'activité s'accroît -elle par l'exercice? — Lorsque nous produisons un mouvement, nous lui creusons un lit dans notre organisme; les nerfs qui ont transmis ce mouvement lui ont d'abord résisté, mais ils ont cédé ensuite et se sont adaptés. Une partie du courant nerveux efférent a donc été d abord employée à vaincre la résistance; puis, après cette victoire, le supplément de courant est devenu libre et s'est précipité comme un torrent dans le lit qui s'était fait. 11 ne faut donc pas dire avec Aristote que ce qui crée l'habitude soit seulement la «répétition»; c'est l'excédent de l'action motrice sur la réaction des molécules organiques, c'est l'énergie de l'action. Suffisante, cette énergie peut produire à elle seule l'habitude; insuffisante, la répétition y supplée. Si le torrent est fort, le lit est creusé du premier coup ; si c'est un ruisseau, il y faut un plus long temps. La seconde loi de l'habitude revient donc à dire : la puissance s'accroît si la résistance diminue.
On peut déduire delà deux lois secondaires: 1® l'activité centrale, en s'exerçant, acquiert un besoin croissant d'ao-
tion. En effet, le réservoir central de force étant rempli et l'obstacle plus facile à vaincre, il en résulte une sorte de
S poussée, une tendance croissante, un besoin de dépenser la brce acquise dès que loccasion se présente. Alors reparaît, d'une manière manifeste, le fond appétitif qui se retrouve sous rhabitude comme sous tous les processus mentaux : il y a à la fois mécanisme physique et appétition psychique ; seulement Fappétition se trouve à l'avance endiguée et engagée dans un lit tout fait, sur une pente déterminante, et il suffit du moindre surplus d'excitation pour y faire couler le courant nerveux.
2® Les mouvements devenus habituels finissent par s'exécuter sans conscience. Cette loi a la même explication que les précédentes. Quand nous voulons produire un mouvement difficile, exécuter une action difficile, le milieu résistant nous repousse, comme si nous voulions marcher contre des flots aptes ou contre le vent ; alors se produisent dans le système nerveux des ondulations nombreuses qui s'étendent au cerveaUf provoquent une nouvelle intervention de la volonté consciente et de l'idée. Par l'habitude, les mouvements qui avaient d'abord été conscients dans le détail n'ont plus besoin de l'être ; au lieu du cerveau, ce sont les centres inférieurs, dans la grande société des cellules, qui se chargent des détails de la besogne ; il suffit à l'appétit ou à la volonté de donner le branle initial, l'idée première : la machine une fois montée marche ensuite toute seule. L'habitude, par l'adaptation de l'organisme, est alors descendue dans les organes; l'idée est redevenue virtuelle ou, comme on dit, organique, et c'esj; là le fond même de la mémoire.
En somme, tous les mouvements s'expliquent par la ligne de la moindre résistance, qui est psycnologiquement celle de la moindre peine, du plus grand plaisirhé à la plus grande action; l'orientation des cellules et molécules se fait selon cette loi. S'habituer, c'est se mettre dans la situation la plus favorable à la répétition avec moins de résistance ; et, comme la même loi régit toutes les molécules corporelles, l'habitude va s'étendant de proche en proche dans l'organisme. De là proviennent à la fin des actes automatiques. Le docteur Robin, après avoir ranimé par l'électricité la moelle épinière d'un homme décapité, gratta avec un scalpel le sein droit; aussitôt le bras droit du supplicié se leva et dirigea la main vers l'endroit blessé. Or, c'est là un mouvement de défense compliqué.
qu'un enfant ne sait pas faire et qui s'apprend par l'exercice. L'habitude acquise de ce mouvement et de son adaptation à une fin était descendue dans la moelle du supplicié, où elle se réveillait comme les actions réflexes natives. Nous voyons ainsi se produire des mouvements réflexes qui ne sont que des mouvements appétitifs devenus stables et mécaniques : ce sont les résidus aun ensemble d'effets qui avait eu d'abord pour premier moteur, primum movens, un appétit accompagné (l'une émotion plus ou moins confuse, comme la faim> la soif, la sensation de heurt, celle de la chaleur ou du froid, etc. Un ensemble de mouvements d'abord accompagnés de désir et d'aversion, ou même d'idées, peut donc, en se répétant, devenir un ensemble d'actes réflexes automatiques, grâce à l'appropriation progressive du mécanisme nerveux.
De plus, toute disposition naturelle ou acquise tend à se reproduire et à se perpétuer non seulement dans l'individu, mais encore dans ses descendants. Tantôt un être se reproduit par simple segmentation, c'est-à-dire par simple division en deux, et il n'est pas étonnant que les deux moitiés symétriques aient alors les mêmes propriétés. Tantôt un être se reproduit par bouture, et alors l'hérédité est encore facile à comprendre. Tantôt enfin il se reproduit par germe ; or le germe ne peut manquer de présenter dans sa constitution les caractères essentiels du grand organisme qui l'a élaboré. L'habitude peut donc devenir héréditaire, et il s'agit de savoir si ce n'est pas là l'explication de l'instinct.
Nature psychique et mécanique de l'instinct.
Entre Tintelligence et le mécanisme brut, il y a un intermédiaire dont le rôle n'a pas été mis dans tout son jour et qui, selon nous, explique l'origine de Tinstinet comme sa nature : c'est t appétit. L'appétit, — par exemple la faim, la soif, le besoin de mouvement ou de repos, — est une impulsion accompagnée de peine ou de plaisir vague; c'est bien, par conséquent, un état de conscience, sinon un acte d'intelligence; or l'appétit se retrouve au fond de tout instinct sous forme d'un oesoin demandant à se satisfaire. Quand le jeune écureuil, qui ne connaît point encore l'hiver, fait cependant d'avance sa provision de noisettes, il ne se représente point le résultat de son acte, il n'a ni l'idée de l'hiver, ni celle du froid, ni celle de la disette, il agit sans une intention préconçue ; mais il agit cependant en vertu d'une sorte de besoin, avec un certain plaisir à faire ce qu'il fait. Si donc il n a pas conscience du but de ses actes, il a quelque conscience de ses actes eux-mêmes à mesure qu'il les accomplit. De même, quand l'enfant mange, il ne se représente ni la digestion ni TassimUation, mais il a pourtant conscience du malaise de la faim et du plaisir qu'il éprouve à manger. L'instinct renferme donc tout d'abord, parmi ses éléments essentiels, un élément de conscience, l'appétit, accompagné de plaisir ou de peine; c'est là une première raison qui empêche de le confondre avec un pur automatisme. En conséquence, nous définirons l'instinct : un acte qui, ayant un résultat généralement utile, est accompli sans la représentation de ce résultat par tous les individus de la même espèce, sous l'impulsion d'un appétit et avec une émotion plus ou moins faible de plaisir ou de peine. Des fonctions absolument inconscientes pour l'animal, comme la formation des arbres de corail ou de la coquille d'un crustacé, ne peuvent être appelées proprement des instincts : ce sont simplement des résultats mécaniques accessoires.
Puisque ce qui caractérise l'instinct, c'est une tendance native à une certaine action déterminée, un appétit inné cherchant à se satisfaire, il reste à savoir ce qui provoque cet ap-
petit. Faut-il l'expliquer par des représentations toutes formées et héréditaires, par des sortes d'images ou idées innées? Fautil croire, par exemple, que l'oiseau naisse avec « l'idée du nid » qui hanterait son imagination comme un rêve tendant à devenir réalité? Cette opinion a été souvent soutenue. « Les penchants instinctifs de l'araignée, dit MûUer, lui représentent, comme en une sorte de songe, le thème de ses actions, la construction de sa toile. » Cuvier a cherché des éclaircissements à la nature de Tinstinct dans celle du somnambulisme : le somnambule est obsédé par une sorte de rêve perpétuel, par une vision qui le fascine, l'entraîne et lui fait accomplir certains actes particuliers. Le somnambule n^accepte de la vie ' réelle que ce qui peut entrer dans son rêve et en faire partie. De plus, durant son accès, il n'exécute que les actes qui lui sont habituels. — « Le poète, a-t-on dit, ne fait pas de la musique, le musicien ne fait pas de vers, et Condiîlac, qui était somnambule, ne s'est jamais surpris à broder (1). » Enfin, autre analogie, tous ces actes s'accomplissent sans réflexion. Si le somnambuUsme durait toujours et s'il était inné, il serait impossible, d'après Cuvier et ses partisans, de le distinguer de l'instinct (2). D'après cette explication, il y aurait dans le cerveau des animaux comme une hallucination permanente : l'animal vivrait non seulement dans le milieu que nous voyons, mais encore dans un autre milieu qui nous échappe et où il subit l'empire de suggestions analogues à celles de l'hypnotisme.
Cette théorie ne saurait nous satisfaire. D'abord, malgré certaines analogies, nous ne pouvons admettre que l'instinct soit du somnambulisme. Chez les animaux, il y a la même distinction que chez l'homme entre la veille et le sommeil. Les chiens, par exemple, rêvent; ils rêvent chasse et, tout endormis, poussent des aboiements comme s'ils apercevaient le gibier. Les animaux sont de plus soumis, comme l'homme, à certains états morbides du cerveau, à Tidiotie, à la folie, et même à certaines espèces de folie caractérisées. Enfin, le somnambulisme ne provoque dans l'imagination que le souvenir d'actes déjà accomplis une première fois et familiers au somnambule. Quant à l'hypothèse d'hallucinations natives, précédant l'expérience, on n^en peut citer aucun exemple. Toute représentation a pour antécédent nécessaire quelque percep-
1) Voir Th. Ribot, V Hérédité, p. 34.
2) Th. Ribot, ibid.
tion individuelle. Une harpe éolienne, dont les cordes sont tendues de manière à produire telle harmonie déterminée, fera entendre son accorà sous l'excitation du moindre souffle, mais ce n*est pas sous forme de son actuel que l'accord lui est inné. De même, l'enfant n'a qu'à ouvrir les yeux pour voir la lumière : l'organe de la perception lui est inné, la perception même ne Test pas, bien que, pendant une infinité de générations, ses ancêtres aient eu la perception permanente de la lumière. Nous croyons donc que ce ne sont pas les représentations mêmes qui sont innées dans l'instinct^mais seulement l'aptitude à les former dès que s'en présentera l'occasion. Cette aptitude implique seulement que certaines relations ou associations sont imprimées d'avance dans le système nerveux et établissent des communications plus faciles entre telles cellules qu'entre telles autres. Si les idées mômes ne sont pas héréditaires, les relations ou associations des idées peuvent l'être en une certaine mesure. L'idée de l'eau n'est pas innée chez le jeune canard, mais la première perception qu'il a de l'eau trouve dans son cerveau des voies toutes tracées vers les organes moteurs présidant à la natation, si bien que le besoin de se mouvoir et de s'avancer sur l'eau s'éveille immédiatejnent, avec une émotion de plaisir corrélative. Le seul contact de l'eau suffit ensuite à mettre en mouvement le mécanisme préformé.
Comme exemple d'association innée jointe à l'émotion, on peut citer la peur instinctive. Les oiseaux des îles où l'homme n'a jamais pénétré n'ont point peur de lui : aux îles Galapagos et Falkland, Darwin fit tomber un faucon d'un arbre en le poussant avec le canon de son fusil et les petits oiseaux buvaient à une tasse qu'il tenait dans la main. Après un certain nombre d'expériences fâcheuses, la peur devient héréditaire et instinctive chez les oiseaux, c'est-à-dire que la perception de l'homme trouve, dans le cerveau des oiseaux, une communication tout ouverte vers le mécanisme de la fuite ; de là une impulsion à fuir et V émotion corrélative à la fuite, c'est-à-dire la peur (1). Chez les enfants, la crainte produite par une forêt sombre ou par une caverne est instinctive quand ils ont atteint l'âge de six à sept ans ; elle ne se manifeste pas chez les en-
(1) Darwin a remarqué. que les grands oiseaux étaient plus farouches que les petits, parce qu'ils ont été plus constamment persécutés ; et Maudsiey ajoute que, dans son pays, parmi les petits oiseaux, le rouge-gorge est le moins peureux, parce qu'on inculque depuis longtemps aux enfants lopinion que le meurtre d'un rouge-gorge est un péché.
fants très jeunes. Selon les partisans de Darwin, cette crainte serait le résumé d'une multitude innombrable d'expériences humaines dans la vie des bois et des cavernes ; si elle ne se manifeste pas dès le bas âge, c'est que les différents instincts attendent, pour s'éveiller, les âges correspondant aux diverses périodes du développement de la race.
En somme, Tinnéité des instincts se ramène, selon nous, à l'innéité de certaines associations imprimées et réalisées dans un mécanisme héréditaire tout prêt à fonctionner. Le stimulant approprié, par exemple l'appétit de la faim, produit un courant qui se manifeste comme impulsion et émotion; l'impulsion et l'émotion s'emparent des idées ou représentations déjà acquises par l'individu, comme l'idée des animaux qui lui servent de proie, et enfin le tout se range dans un certain ordre fixe. La structure organique ne peut manquer de se refléter plus ou moins confusément dans la conscience générale de l'animal : lors donc que le stimulant approprié met en jeu tel ou tel ensemble de mouvements associés, le fonctionnement organique produit une émotion et une représentation correspondantes ; celles-ci deviennent de plus en plus vives et impérieuses à mesure que le fonctionnement organique acquiert plus d'énergie. La représentation dominante manifeste alors une force expuJsive à l'égard des autres représentations : elle devient une idée directrice et absorbante, qui détermine l'être à la réaliser par une action. On sait ce qui se passe dans les organes de la génération à l'époque de la puberté, les phénomènes qui s'ensuivent dans l'imagination et l'impulsion finale à l'acte. On ne naît pas avec la représentation toute faite de l'autre sexe, et c'est pourtant ce qui aurait dû se produire s'il existait des représentations vraiment innées : tout être devrait arriver à la vie avec l'image de l'acte qui l'a produit et a produit la série indéfinie de ses ancêtres. Mais ce qui est inné, ici encore, c'est simplement une structure organique qui, accumulant de la force dans les organes appropriés, tend à la dépenser; de là un sentiment de tension, une émotion correspondante de malaise, puis des excitations spontanées accompagnées de plaisir. Ce sont toutes ces sensations et émotions actuelles qui finissent par réveiller et induire les représentations déjà acquises d'individus d'un autre sexe ; à elles seules, elles ne susciteraient pas la représentation anatomique des organes vers lesquels elles tendent. Que, chez l'animal, une représentation de ce genre finisse par se produire, nous n'en avons aucune preuve; l'animal, il est vrai.