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CHAPITRE TROISIÈME

La conscience saisit-elle des termes réels ou seulement :

i° Des apparences inefficaces et les phénomènes d'une substance cachée. 2° Des relations également inefficaces par elles-mêmes. Portée et limites de la réflexion psychologique. — Critique de la relativité essentielle des états de conscience-.

I. — Tandis qu'Auguste Comte etMaudsley considèrent l'observation interne comme étrangère à la réalité des choses et vraiment extérieure à cette réalité, d'autres philosophes (Ueberweg, Brentano, et chez nous les disciples de Biran) la considèrent comme absolument infaillible et saisissant la réalité absolue.

Il importe de montrer les vrais privilèges et aussi de déterminer les vraies limites de l'observation par la conscience.

On représente généralement la physique, la chimie, la physiologie, la cosmologie comme des sciences plus purement expérimentales que la psychologie. En réalité, les sciences de la matière partent d'un postulat , à savoir Y existence même de la matière comme différente de nous-mêmes. Bien plus, elles supposent toutes une substance qu'elles construisent au moyen d'attributs et de caractères hypothétiques : activité, permanence, simplicité (comme l'indivisibilité des atomes). Cette notion de substance matérielle, par les progrès de la science, pourra constituer une hypothèse de plus en plus apte à rendre compte des fait* de l'expérience extérieure, mais jamais la substance matérielle elle-même ne pourra être objet d'expérience. La substance des physiciens conservera donc toujours, comme Wundt l'a montré, un caractère métaphysique. Il ne faut pas pour cela la confondre avec le noumène de Kant. Le noumène n'est soumis ni aux lois fondamentales de l'intuition (temps et espace), ni aux lois logiques de l'entendement (causalité, etc.) : il ne peut donc servir à

rendre représentable la liaison objective des données de l'expérience externe ; la substance des physiciens, au contraire, est une hypothèse en partie métaphysique, puisque ses derniers éléments ne pourront jamais être transformés en faits d'expérience, mais pourtant soumise» aux lois de l'intuition et de la pensée logique : c'est pour cela qu'elle peut rendre représentable la liaison dernière des faits d'expérience extérieure.

La psycho-physique, qui s'occupe des relations de l'esprit et de l'organisme, a encore besoin (comme Wundt l'a montré) de se faire un concept de la substance matérielle et de son mode de liaison avec les faits de conscience. Seule, la psychologie proprement dite se trouve affranchie de tout postulat et de toute hypothèse métaphysique sur la substance. Elle n'a pas besoin de postuler son objet, c'est-à-dire les faits de conscience : ils sont immédiatement et directement donnés, et tous les autres faits ne peuvent être donnés que par leur intermédiaire. Elle n'a pas besoin non plus de supposer, derrière les faits intérieurs, un substrat pour les soutenir, une substance à la fois hypothétique et métaphysique.

Sans doute c'est là une tentation à laquelle, généralement, les psychologues n'ont pas résisté; mais, en y cédant, ils transportaient indûment aux faits immédiats de conscience un procédé qui n'est applicable qu'aux faits médiats de l'observation sensible. Comme il est clair que ces derniers ne nous sont point connus en eux-mêmes, mais en nousmêmes, par leur effet sur nous, il y a toujours lieu de se demander ce qu'ils sont en eux-mêmes, dans leur cause et substance, indépendamment de nous. La psychologie pure, au contraire, prend pour points de départ les faits les plus immédiats, les plus directs et les plus simples de l'expérience intérieure ; or, ces faits peuvent bien avoir des conditions cachées ; mais une pensée, un plaisir, une douleur, une volition ne sont pas différents, comme tels, de la conscience même qui les constitue pensée, douleur, plaisir, volition. Il appartient à la psycho-physique de chercher les lois qui les relient à des faits extérieurs, mais la psychologie doit, avant tout, constater et analyser les faits de conscience comme tels. Et elle peut le faire sans chercher derrière eux un mode caché d'existence, car, encore une fois, comme faits de conscience immédiats, ils ne peuvent avoir un être « en soi » différent de ce qu'ils sont en nous : il faut bien arriver à un point de coïncidence où ce qui est en nous est comme il y est, et c'est là, là seulement qu'est l'objet de la pure psychologie.

Quand donc on dit : — « Les faits immédiats de conscience peuvent n'être que des apparences, » on est toujours dupe de l'illusion qui transporte à la conscience les caractères de l'observation extérieure. Les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, les résistances., le chaud, le froid, ne deviennent des apparences qu'en tant qu'on les considère comme signes d'une réalité externe, d'une substance matérielle inconnue en soi. Ce sont, à ce point de vue, desphénomènes, c'est-à-dire des manières d'apparaître. Mais, pris en eux-mêmes et tels qu'ils sont donnés dans la conscience, les sons, les couleurs, les odeurs, les peines, les plaisirs, les pensées ne sont plus des phénomènes, des signes, des apparences manifestant autre chose qu'eux. C'est par une assimilation vicieuse du prétendu sens intime au sens externe que Kant a pu transformer ainsi en phénomènes les données immédiates de la conscience; nous n'avons pas de sens intime, la conscience n'est pas un œil différent de ce qu'il regarde, une vision distincte de ce qui est vu, sinon quand il s'agit précisément des substances extérieures. C'est aussi par une hypothèse toute métaphysique, et en même temps toute physique, qu'on imagine un dessous de la douleur ou du plaisir, qui différerait duphénomène de douleur ou de plaisir. Quand on exclut de la psychologie, comme l'exige au début la véritable méthode, toute hypothèse inutile, soit métaphysique, soit physique, soit psychique, on ne doit parler ni de substance ni de phénomènes : les faits de conscience ne sont ni des postulats, ni des hypothèses, ni des apparences, ni des signes, ni les modes d'une substance, ni « les phénomènes d'une chose en soi ; » ils sont des données immédiates et actuelles de la conscience. En ce sens on peut, avec Aristote, les appeler des actes. Il n y a pas lieu non plus de chercher au delà d'eux des puissances ou facultés : ils sont des actualités, des faits présents à eux-mêmes, où il est impossible de distinguer l'existence réelle de l'existence consciente.

Aussi peut-on dire que les sciences physiques tendent à devenir, sous certains rapports, de moins en moins expérimentales, à donner une part de plus en plus large à ces constructions et déductions dans lesquelles, dit Wundt, la* métaphysique et la mathématique joueront un rôle croissant; la psychologie pure, au contraire, tend à devenir de plus en plus expérimentale, en ce sens qu'elle cherche de çlus en plus à dégager par l'analyse les données de la conscience les plus immédiates, les plus directes, les plus irréductibles. Elle cherche à prendre sur le fait, flagrante delicto, les actes mêmes

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