DEGRÉS DE LA CONSCIENCE
de soi est faible. Si j'éprouve une multitude de sensations fortes, par exemple douloureuses, je ne puis plus ressaisir mon moi. La conscience a deux pôles : l'un objectif et l'autre subjectif; plus l'un attire d'éléments dans sa direction propre, plus l'autre en perd ( 1 ) .
Jusqu'à présent, l'observation ne nous a révélé que deux sortes de phénomènes : 1° des faits physiques inconscients; 2° des faits mentaux de conscience claire ou obscure , distincte ou confuse, spontanée ou réfléchie, non rapportée au moi ou attribuée au moi. — Mais la conscience même, a-tron dit, est une affirmation qui consiste essentiellement à distinguer l'intérieur du monde extérieur; elle est donc une attribution au moi, un jugement par lequel on classe les phénomènes. Et comme tout jugement, d'après Wundt, est lui-même la conclusion d'un raisonnement, la conscience est le résultat de ce raisonnement : elle est le jugement qui établit le rapport de l'objet perçu au sujet percevant. Ce qui tombe dans la conscience, ce n'est que ce résultat, ce jugement. « Le processus de raisonnement qui le produit est en dehors de la conscience : s'il était conscient, le fait de conscience ne serait plus possible ; car, puisque le résultat lui-même est la conscience, il fautbien que tout ce qui précède ce résultat soit hors de la conscience. La conscience ne contient donc jamais les processus psychiques eux-mêmes et ne donne que leurs résultats (2). » — Cette déduction nous semble suspecte d'une pétition de principe. — Puisque, nous dit-on, le résultat lui-même est la conscience, il faut bien que ce qui le précède soit inconscient; — mais la question est précisément de savoir si la conscience est simplement un résultat, et un résultat de choses toutes différentes d'elle-même. Un certain degré, une certaine direction et une certaine forme de la conscience peuvent fort bien résulter d'états antérieurs enveloppant une moindre intensité de conscience , une autre direction et une autre force. La conscience de soi, en particulier, présuppose qu'on se trouve en possession préalable de phénomènes sentis ou représentés, et qu'on les attribue tantôt au moi, tantôt au non-moi; cette sorte de polarité ne peut se produire qu'au sein d'une conscience plus générale, non encore différenciée en sujet et en objet : la conscience générale n'est pas pour cela une inconscience.
i. Voir Boem, Contributions à la théorie de la conscience. 2. Voir l'exposé de la doctrine de Wundt, dans la Psychologie allemande de M. Ribot.
III. — Abordons maintenant les arguments plus scientifiques qu'on a proposés en faveur des faits mentaux inconscients. Ici, au lieu d'invoquer l'observation, on a recours au raisonnement et au calcul ; on imite les procédés féconds de la physique ou de l'astronomie pour démontrer l'existence de choses invisibles. En dehors du spectre solaire vous ne voyez plus que de l'obscurité, et pourtant il y a encore de la lumière : vos yeux ne l'aperçoivent pas, mais on peut contraindre votre esprit à l'affirmer. En effet, les rayons invisibles qui avoisinent le spectre visible produisent, comme les autres, des réactions chimiques sur les corps sensibles à la lumière. L'effet patent trahit la cause latente. De même, en astronomie, les perturbations aperçues dans un astre observable, Uranus, ont révélé un astre inconnu, Neptune, et permis même de calculer sa place dans le ciel. Un calcul analogue çeut s'appliquer aux faits intérieurs. Nos sentiments, nos idées, nos volontés subissent parfois des perturbations sans cause appréciable pour la conscience. J'étais joyeux tout à l'heure; pourquoi suis-je devenu triste? Quel nuage a passé en moi sans que ma conscience Tait aperçu? Au dehors, rien n'est changé; pourquoi tout est-il changé au dedans? Maine de Biran expliquait ce fait par ce qu'il appelle la réfraction morale. La conscience est enveloppée d'une atmosphère de petites perceptions inconscientes venues de nos organes, et tout ce qui arrive du dehors ne pénètre en nous qu'en se réfractant à travers ce milieu : un changement dans la sphère inconsciente produit dans la conscience le changement dont nous ne voyons pas les raisons. — C'est par des raisonnements de ce genre, souvent appuyés sur des calculs et des expériences physiologiques, qu on est arrivé à concevoir un domaine qui ne serait ni le pur mécanisme matériel, ni l'esprit conscient, mais de l'esprit inconscient. Hamilton, s'inspirant en partie de Leibniz, a voulu démontrer a priori l'existence des éléments inconscients de la perception, par une série de raisonnements et de calculs qui rappellent les discussions relatives à la divisibilité des quantités continues. M. Taine, allant plus loin encore, soutient qu'une perception consciente est formée d'une infinité de perceptions inconscientes, parce que, s'il n'y avait pas de petites perceptions, il n'y en aurait pas de grandes, et qu'ime portion de la cause doit produire une portion de l'effet (1). Par exemple, le minimum visible pour nous est composé de parties, et ce minimum produit sur notre vue une
i. Voir M. Taine, l Intelligence.