‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 3)Chapitre 66 sur 84 · L'IDÉE-FORCE DANS L'INSTINCT · texte numérisé non relu

L'IDÉE-FORCE DANS L'INSTINCT

mental des organes mêmes : l'animal enfante une œuvre de forme déterminée, comme il procrée d'autres êtres de forme déterminée : sa fécondité intellectuelle est aussi esclave que sa fécondité physique, d'autant plus que la première est souvent au service de la seconde, par exemple dans la nidification. L'instinct, en un mot, offre l'exemple de l'idée-force à type fixe, tandis que l'inspiration humaine offre l'exemple de l'idée-force à type variable (1).

(1) Quelques psychologues ont prétendu qu'il n'y a point d'instincts proprement dits chez l'homme, sous le prétexte qu'il n'y a pas chez lui de représentations innées et naturellement associées ; mais nous venons de voir qu'on ne saurait réduire l'instinct à des représentations innées, qui n'existent probablement pas chez les animaux eux-mêmes. Ce qui constitue l'instinct, c'est une impulsion native vers des actes déterminés; or, en ce sens, l'instinct existe aussi chez l'homme (instinct de sucer, de téter, de tendre les bras, de porter le doigt dans la bouche). L'instinct s'y montre même souvent sous une forme anormale : la passion de boire poussée jusqu'à la manie ou dipsomanie, la luxure, la passion du vol, du vagabondage, de l'assassinat, du jeu, la monomanie du suicide, les hallucinations, la folie, les vices et les maladies mentales, comme la plupart des maladies corporelles, sont fréquemment des impulsions instinctives transmises par hérédité. On voit des enfants, élevés par d'autres que leurs parents et ignorant l'histoire de ceux-ci, reproduire cependant aux mêmes âges les mêmes passions extraordinaires, par exemple l'envie presque irrésistible d'avaler de la terre, le penchant à tuer sans aucun intérêt et pour le plaisir de tuer, etc. Ils sont voués par leur naissance à telle scène de drame particulière, aussi déterminée que l'instinct de l'abeille ou de la fourmi.

Origine psychique et mécanique de l'instinct.

Nous avons vu la nature de l'instinct ; tirons-en les conr séquences relatives à son origine. Deux opinions principales sont ici en présence. Les uns croient trouver une explica-r tion purement mécanique de l'instinct dans les actions réflexes et dans les accidents de la sélection naturelle : selon eux, par son origine comme par ses éléments, l'instinct est encore du mécanisme transformé. Les autres, sans nier la part du mécanisme, jugent qu'une explication psychologique est aussi nécessaire, mais ils font appel surtout à l'intelligence pour expliquer la genèse de l'instinct : ainsi, d'après Lewes, tous les instincts seraient nés par la substitution graduelle du mécanisme à l'intelligence ; ils seraient de l'intelligence transformée et dégradée, lapsed intelligence. Selon nous, le terme d'intelligence, qui indique la prévision, l'adaptation à une fin préconçue, exprime un état mental trop élevé pour être placé à l'origine de tous les instincts ; c'est, à nos yeux, Tappétition et l'émotion qui sont le vrai point de départ : l'instinct est pour nous de X appétit transformé. Essayons donc de montrer que l'origine des instincts est la substitution graduelle du mécanisme à l'appétit et à la conscience, par l'effet de l'habitude et de l'hérédité. Cette théorie n'exclut d'ailleurs aucune des deux autres, mais elle les rattache à un principe plus véritablement primordial.

Selon Spencer, nous l'avons vu, l'instinct naîtrait par la complication de mouvements réflexes purement automatiques. Cette doctrine, telle du moins que Spencer l'a exposée, ne peut être admise, parce que Spencer prend pour point de départ le réflexe absolument mécanique sans mélange de sentiment ni d'appétition. Nous croyons, au contraire, qu'à l'origine tout mouvement dans les êtres animés était appétitif (1). Considérons par exemple les mouvements du cœur. Aujourd'hui, le cœur bat au moyen d'actions réflexes sans participa-* tion de la conscience interne; pourquoi? C'est que, grâce au perfectionnement de la circulation, le stimulus de l'organe,

(1) Voir plus loin, n» V.

c'est-à-dire le sang, est perpétuellement renouvelé ; aussi n'y a-t-il plus aujourd'hui aucun appétit, aucun besoin distinct

Îui, (fans notre conscience, réponde à la circulation du sang, our la respiration, il n'en est pas ainsi : dès qu'elle s'arrête, le besoin se fait manifeste ; c'est un instinct qui n'est pas encore complètement mécanique. Les appétits s'accompagnent de sensations nettes dès qu'il s'agit des fonctions proprement dites de nutrition et de reproduction : notre machine corporelle n'est pas assez perfectionnée pour se nourrir toute seule ni pour se reproduire toute seule. C'est d'ailleurs dans ce vaste domaine de la nutrition et de la reproduction que les premiers instincts sont nés, et ils s'y sont conservés sous forme d'appétits, avec participation du sentiment et de la conscience. Les instincts des animaux sont toujours mis en action par un stimulant sensible venu des organes de la nutrition ou des organes de la génération ; le mécanisme structural aurait beau exister chez eux, il ne fonctionnerait pas sans le moteur de l'appétit : il faut la faim, il faut la soif, il faut des sensations viscérales pour exciter l'instinct de la chasse, la poursuite de la nourriture ; il faut des sensations dans les organes sexuels pour exciter l'instinct de reproduction. Chacun sait que si, au moment où la poule veut couver, on lui plonge le ventre dans l'eau froide, l'instinct du couvage cesse de se manifester; de même, la mutilation de certains organes produit généralement la disparition des instincts reproducteurs. Si donc il y a dans l'instinct un mécanisme automatique, il y a aussi, comme primura movens, une excitation consciente et actuelle au début de la série d'actes dont le mécanisme est le déroulement ultérieur. On en peut induire que, dans l'origine, chacun des moments de l'action instinctive en voie de s'organiser était conscient et appétitif. C'est par la répétition et l'habitude que les divers mouvements sont devenus automatiques, d'abord chez Tindividu, puis dans l'espèce. L'automatisme actuel de l'abeille ou de la fourmi est de l'expérience accumulée, de l'appétitioD et du sentiment emmagasinés par des séries innombrables d'individus. L'instinct, en un mot, est un produit psychique et non pas seulement mécanique ; l'élément psychique y subsiste encore, au début sous forme d'appétit, au milieu sous forme de conscience plus ou moins vague, à la fin sous forme de satisfaction et de plaisir. Seule la série des moyens est devenue automatique et se déploie aujourd'hui sans représentation intellectuelle. * De même qu'un mécanisme d'actions réflexes dépourvu

de tout élément psychologique ne pourrait, à lui seul, produire l'instinct, de même la sélection purement mécanique à travers les âges y serait impuissante. La sélection naturelle, en fixant les accidents utiles, a sans doute joué un rôle considérable dans le développement des instincts particuliers. « Quand les conditions de vie se modifient, dit Darwin, il est au moins possible que de légères modifications d'instincts puissent se trouver profitables à une espèce, et si l'on peut montrer que les instincts varient, si peu que ce soit, je ne vois pas de difficulté à admettre que la sélection naturelle doit conserver et accumuler sans cesse des variations d'instinct, tant qu'elles sont profitables. Les effets de l'habitude sont, dans bien des cas, d'une importance moindre que ceux de la sélection naturelle, de ce que Ton peut appeler les variations spontanées de l'instinct, c'est-à-dire des variations produites par les mêmes causes inconnues et accidentelles qui produisent les légères déviations de structure du corps. » Ainsi, selon Darwin, ce serait principalement par l'accumulation lente et toute mécanique de variations heureuses que les instincts auraient pris naissance. Nous croyons que cette théorie, malgré ce qu'elle a de vrai, donne trop de place aux « accidents heureux » et au mécanisme du hasard. De plus, la sélection mécanique présuppose toujours à l'origine quelque appétit fondamental. C'est donc à tort que Romanes admet des instincts explicables par la seule sélection naturelle, sans élément psychologique. Les exemples qu'il cite, comme l'instinct du couvage, sont précisément défavorables à cette théorie. Il est impossible, remarque Romanes, que jamais un animal ait gardé ses œufs à une température tiède avec le dessein intelligent d'en faire éclore le contenu : l'instinct de l'incubation a donc dû avoir pour origine « certaines attentions des animaux à sang chaud pour les œufs, analogues à celles que manifestent souvent les animaux à sang froid pour les leurs ». Ainsi, les crabes et les araignées prenaient leurs œufs avec eux pour les protéger; « si, à mesure que les animaux sont devenus des animaux à sang chaud, quelque espèce a adopté une coutume analogue, cette coutume a entraîné réchauffement des œufs et, par cela même, une durée moindre de l'incubation. » Les individus qui promenaient le plus leurs œufs et les gardaient le plus avec eux ont dû le mieux réussir à élever leur progéniture. De là Romanes conclut que l'instinct de l'incubation a pu naître de l'instinct de protection, et se développer sans la moindre intervention de l'intelligence. Mais,

si cette explication ne suppose pas chez l'animal un « dessein intelligent, » elle suppose cependant un penchant sensitif déjà préexistant, comme l'instinct de « protection, » où Romanes voit l'origine du couvage, « l'attention » des animaux pour leurs œufs, etc. ; elle implique par cela même bien autre chose qu'un pur mécanisme. Ce ne sont donc pas des mouvements automatiques qu'il faut prendre pour premier point de départ dans l'explication des instincts : c'est, encore une fois, l'élément le plus rudimentaire de la vie mentale, l'appétition accompagnée d'émotion sourde et de sourde conscience. Quant à l'intelligence proprement dite, c'est seulement plus tard qu'elle intervient.

S'il en est ainsi, appliquons au facteur primitif de l'appétit et au facteur secondaire de l'intelligence les lois de l'habitude, de l'hérédité et de la sélection naturelle : nous aurons ainsi tous les éléments d'une théorie complète.

La première explication de l'instinct, ce sont les modifications introduites par les lois de l'habitude même dans l'appétit et dans ses moyens de satisfaction. D'abord nécessaire, 'émotion de plaisir ou de douleur, qui donnait le branle à 'appétit, disparaît peu à peu par l'habitude : ce qui n'est plus efficace s'élimine soi-même dans la nature, ou se reporte ailleurs. Dès que les voies sont devenues perméables, le courant nerveux coule sans secousse, les contrastes de la conscience disparaissent, l'automatisme commence.

En second lieu, grâce aux lois de l'hérédité, le mécanisme acquis se transmet de génération en génération. Telles et telles habitudes données par l'homme au chien sont devenues innées dans la race. Knight a soigneusement observé, il y a cinquante ans, les chiens d'arrêt, en prenant soin qu'ils ne reçussent aucune instruction de leurs parents. Dès le premier jour, l'un d'eux resta tout à coup immobile et tremblant, les muscles tendus et les yeux fixés sur des perdrix, exactement comme on l'avait enseigné à ses ancêtres. Un jeune chien terrier, d'une race dressée à la chasse des fouines, entra dans la plus grande agitation la première fois qu'il vit une fouine, tandis qu'un épagneul resta parfaitement calme et indifférent^). Romanes cite l'exemple de chattes qui, habituées à demander leur nourriture en posture dressée comme font les

(1) Au reste, un instinct général, par exemple celui de la peur, peut en dominer un autre plus particulier. Nous avons eu un jeune chien des Pyrénées, d'une race habituée à garder les moutons, qui prit la fuite devant le premier mouton qu'il aperçut.

chiens, ont produit des petits qui prenaient spontanément cette position et «mendiaient» leur nourriture, sans avoir vu jamais leur mère leur donner l'exemple. L'accent gascon, marseillais, castillan, anglais, basque, se retrouve par hérédité chez les sourds-muets de divers pays, qui ont pourtant appris d'un même professeur parisien à parler d'une manière artificielle, sans entendre et sans s'entendre, par une simple imitation des mouvements visibles de la bouche. L'habitude produit, dans les cellules affectées soit aux opérations mentales, soit aux mouvements, une orientation nouvelle, qui s'étend d'une partie du corps aux parties similaires par une sorte de contagion. La méthode d'écriture d'Audoyer consiste en ce que l'élève repasse avec la plume au moins vingt fois de suite sur les lettres tracées au crayon; le physiologiste Weber a observé, chez ses enfants, que la main gauche apprenait un peu à écrire en même temps que la main droite, mais écrivait à rebours : il a donc fallu que la partie droite du cerveau s'exerçât sans que la main gauche fit de mouvement, et que l'habitude s'étendît par contagion d'un hémisphère à l'autre. Une contagion analogue peut s'étendre par hérédité du cerveau des parents à celui des enfants : c'est ce qui fait revenir l'accent paternel et ancestral dans la voix du sourd-muet, c'est ce qui fait aussi reparaître dans certaines familles des traits caractéristiques d'écriture. Il y a aussi dans l'espèce humaine des tics héréditaires très analogues à des instincts dépourvus d'utilité. L'habitude et la transmission des tics est plus accentuée chez les enfants dont le développement mental est arrêté, par exemple chez les idiots. Si l'on voit, dit Romanes, un enfant qui se balance incessamment ou exécute d'autres mouvements rythmiques, « on peut être assuré que le cas est grave. » La transmission de certaines habitudes très spéciales doit donc être plus marquée encore chez les bêtes que chez l'homme, surtout quand ces habitudes, au lieu d'être inutiles, se trouvent précisément utiles à l'espèce. Les mouvements habituels étant plus faciles pour l'individu, une certaine jouissance est liée à l'accomplissement de ces mouvements, où se dépense l'activité ; de là le penchant à les reproduire : il en est de même quand l'habitude est héréditaire. Ainsi s'expliquent un grand nombre d'instincts chez les animaux. Par exemple, quelques fourmis se sont mises à faire la guerre : c'est devenu pour elles une habitude; cette habitude, elles lont transmise à leurs descendants, qui sont devenus de plus en plus aptes à combattre,

mais de plus en plus incapables de se livrer à toute autre besogne. — Pour les nations, remarquons-le, la loi est la même : les peuples exclusivement belliqueux deviennent plus ou moins incapables des travaux de la paix. — Parmi les fourmis encore, quelques-unes ont deviné, peut-être par l'odeur, que les cadavres de leurs camarades corrompaient l'air : elles les ont alors transportés dans un autre endroit, qui est devenu comme une espèce de galerie des tombeaux ; ce qui n'était d'abord qu'un acte individuel s'est transformé ensuite,

Eour l'espèce, en un instinct. L'instinct est donc une habitude éréditaire, à la fois mentale et physique, qui s'est développée sous l'influence d'un appétit.

Outre l'appétit, l'intelligence a joué aussi un rôle important dans la formation des instincts. Cuvier et ses partisans, comme H. Fabre, ont voulu établir un rapport inverse entre l'instinct et l'intelligence, mais cette opposition n'a rien de fixe ni d'universel. Beaucoup d'animaux riches d'instinct, comme les singes, les chiens, etc., sont riches aussi d'intelligence. C'est seulement à la longue qu'un rapport inverse s'établit entre l'intelligence et l'instinct. Quand l'intelligence d'un être est de plus en plus spécialisée, elle finit par devenir automatique et en quelque sorte inintelligente. Cela est vrai même de l'homme : le géomètre, le métaphysicien, par exemple, s'enferment dans un certain ordre de connaissances dont ils ne peuvent plus sortir, et ils finissent quelquefois par ne plus guère comprendre ce qui n'est pas du domaine de leurs études. La même remarque s'applique à la société : certaines institutions qui étaient d'abord très utiles sont devenues, avec le temps, de plus en plus immuables, et finissent par offrir une résistance au progrès, comme l'excès d'administration dans certains pays. L'animal n'échappe point à cette loi universelle : son organisation finit par s'imposer tellement à lui qu'il ne peut plus s'en affranchir : telles sont les fourmis amazones. On se souvient qu'Huber mit une trentaine de ces amazones, habituées à voler les œufs des autres, dans un tiroir vitré, avec quelques larves et un peu de miel dans un coin. Elles prirent les larves et les emportèrent çà et là pour les abandonner ensuite, mais elles ne surent pas même se nourrir, malgré la miellée qui était à leur disposition : plusieurs d'entre elles moururent de faim. Huber introduisit alors une seule fourmi auxiliaire, ou, comme on dit aussi, esclave (formica fusca). Aussitôt celle-là se met à l'œuvre, prodigue ses soins aux jeunes larves, développe plusieurs nymphes prêtes

à sortir du cocon, donne la pâture aux fourmis amazones, enfin les sauve de la mort qui les menaçait. Est-ce à dire que Ja fourmi amazone n'ait pas d'intelligence? Non. Dès qu'il s'agit de guerre, elle emploiera habilement la ruse, dressera des embuscades ; elle montrera enfin une intelligence réelle, bien qu'appropriée à une seule fonction. Ainsi l'intelligence et l'instinct, sans s'opposer d'une façon absolue, peuvent manifester à la fin des oppositions relatives et accidentelles.

Par le mécanisme où elle s'incarne et s organise, l'intelligence prend, jusque chez l'homme, une forme spontanée qui se rapproche de l'automatisme. Pour faire sortir l'instinct de l'intelligence même il suffirait, en premier lieu, de réduire l'intelligence à quelques actes spéciaux en la resserrant dans d'étroites limites ; en second lieu, de diminuer la conscience ou plutôt la réflexion. « Supposons, dit à ce sujet Th. Ribot, que chez un peuple très civilisé, chez qui la division du travail est poussée très loin, il y ait des architectes, des ingénieurs, des musiciens, etc., qui ne soient capables que d'un seul et unique travail, celui qui constitue leur spécialité; que l'architecte ne puisse faire que des maisons et telle sorte de maisons, l'ingénieur des ponts et telle sorte de ponts ; supposons de plus qu'il fasse cela sans conscience ; » — mieux vaudrait dire par une inspiration irréfléchie, par une conscience spontanée de l'acte présent sans calcul des résultats à venir, — c< ces actes ne seront-ils pas considérés comme instinctifs et ne pourra-t-on pas rapprocher l'architecte du castor, l'ingénieur de l'abeille et de la fourmi?» C'est ainsi que, chez les animaux, les cellules ganglionnaires finissent par devenir incapables d'autres mouvements que ceux qui sont utiles à leurs actes particuliers. Dubois-Reymond compare justement les animaux doués d'un instinct accompli et désormais invariable à cette ouvrière de Newcastle à qui on demandait, dans le bureau d'émigration de New-York, quel travail elle savait faire : « Emballer des limes, » dit-elle. Les animaux acquièrent une perfection unique qui fait croire qu'ils n'ont jamais rien appris, parce qu'ils ne peuvent plus rien apprendre ; mais c'est que l'intelligence est chez eux stéréotypée et immobilisée (1).

(i) La consolidation des instincts par l'hérédité leur donne une durée et une fixité telles, qu'ils persistent, comme Va montré Darwin, après un changement radical dans les conditions de vie auxquelles ils étaient d'abord adaptés. Les jeunes porcs, dit Darwin, s'accroupissent quand ils sont effrayés et croient ainsi se cacher, même sur un terrain libre et nu, comme s'ils étaient au milieu des champs. L?$

Ces caractères de l'instinct n'excluent cependant pas une certaine variabilité, qui était plus grande à l'origine qu'aujourd'hui et qu'on a nommée avec raison la plasticité de l'instinct. Le loriot, par exemple, emploie dans la construction de son nid des fils tissés par la main de l'homme ; mais l'homme n'a pas toujours existé ni tissé : voilà donc un instinct évidemment acquis par cet oiseau. De même, sous l'influence de la domesticité, les animaux modifient leur instinct. Des chiens qui avaient été apportés jeunes en Europe de contrées telles que l'Australie et la Terre de feu, où les sauvages ne possèdent aucune espèce de poules ou de moutons, ne cessaient de les poursuivre; les chiens civilisés, au contraire, respectent notre basse-cour : c'est un instinct acquis. En Amérique, on avait dressé des chiens à la chasse aux Indiens et on les avait accoutumés à prendre les malheureux par le ventre : c'est une habitude qu'ils ont conservée. Il y a donc des modifications apportées dans l'instinct par l'homme. On sait aussi que l'instinct originel du chien est de hurler ; son instinct acquis, possédé depuis si longtemps qu'il lui est devenu naturel, est d'aboyer. Il y a même, chez les chiens, des manies d'aboiement qui ressemblent à des tics, comme l'habitude d'aboyer autour des voitures qui passent. Il y a enfin des changements produits dans l'instinct par les lieux : le castor d'Europe ne difière point des castors d'Amérique, mais celui d'Amérique construit sur l'eau, celui d'Europe, qui habite les affluents du Rhône et du Danube, construit sous la terre de longues galeries, comme la taupe, pour échapper à la poursuite des hommes. Ainsi, devant la civilisation et le danger croissant d'être saisi sur les fleuves pour sa chair succulente ou sa chaude toison, le castor a changé d'instinct plus vite que de forme. A New-York, le baltimore fait un nid feutré à 1 abri du froid ; à la Nouvelle-Orléans, il fait un nid à cJ airevoie où l'air passe librement et diminue la chaleur. Des perdrix du Canada, qui se couvrent d'un petit auvent à Compiègne, ont, sous un ciel plus doux, supprimé cet abri qu'elles

jeunes dindons, lorsque leur mère jette le cri d'alarme, se sauvent et essaient de se cacher comme les jeunes perdrix et les jeunes faisans, afin que la mère puisse s'envoler, ce dont elle a perdu la faculté depuis longtemps. Le chien, même bien nourri, enterre souvent, comme les renards, des aliments superflus; il tourne plusieurs fois sur le même point avant de se coucher sur une surface unie, comme s'il voulait écraser de l'herbe pour se faire une couchette. Les agneaux et les chevaux montrent, encore aujourd'hui, les traces de leurs habitudes alpestres d'autrefois, en se rassemblant et en bondissant sur les rochers les plus escaroés. Charles Vogt raconte qu'un jeune chien, qui n'avait jamais vu de loup, tomba en convulsion lorsqu'on lui fit flairer un lambeau de peau de loup.

jugeaient inutile. Ainsi la variabilité existe dans l'instinct, mais il faut peut-être plusieurs milliers de siècles pour qu'un changement notable se produise. Il en est des modifications de l'instinct comme de la formation de la terre; notre globe a passé dans la suite des siècles par plusieurs époques géologiques, et l'apparente immobilité des choses aujourd'hui ne prouve nullement qu'autrefois elles n'aient pas changé.

Une fois formé, l'instinct devient une sorte de mémoire héréditaire ; il offre les mêmes caractères que la mémoire automatique et l'association automatique des idées. C'est une série de mouvements qui, une fois commencée, tend à s'achever par les voies ordinaires. Si l'on répète quelque chose par cœur, ou si Ton joue un air, chacun sait qu'après une interruption il est aisé de repartir un peu en deçà du point où l'on est arrivé, mais très malaisé de reprendre le fil de la pensée ou le cours de l'acte à un point situé au delà ; Darwin a montré que cette loi de la mémoire se retrouve dans l'instinct. Huber a décrit une chenille qui, en s'y reprenant à diverses reprises, se fait un cocon très compliqué pour ses métamorphoses : si l'on prend une chenille qui a construit son cocon jusqu'à la sixième période de la construction, par exemple, et si on la replace dans un cocon construit seulement jusqu'à la troisième période, la chenille n'est pas embarrassée; elle recommence les quatrième, cinquième et sixième périodes de la construction. Mais si une chenille, prise dans un cocon construit jusqu'à la troisième période, est placée dans un cocon achevé jusqu'à la neuvième, avec la plus grande partie de la besogne déjà faite, loin de sentir cet avantage, la chenille est très embarrassée : elle recommence à partir de la troisième période, où elle en était restée. C'est ainsi qu'un chanteur ne peut se rappeler un couplet qu'en répétant le couplet précédent. Un chronomètre ne peut marquer les heures à rebours. L'enregistrement organique de la mémoire et celui de l'instinct sont analogues.

A la transformation de l'appétit et de l'intelligence par l'habitude et l'hérédité ajoutons, avec Darwin, le triage lent de la sélection naturelle, et nous aurons complété l'explication de l'instinct. C'est ainsi que les instincts très compliqués, comme celui de l'abeille, semblent être provenus par degrés d'instincts plus simples, qui se ramènent eux-mêmes à des actes accomplis d'abord moitié mécaniquement, moitié par perception et intelligence. Par exemple, les bourdons dé-

posent leur miel dans de vieux rayons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de cire. D'autres fois aussi, ils construisent des cellules isolées d'une forme globuleuse irrégulière. Puis viennent les abeilles du Mexique, qui construisent déjà des cellules cylindriques, mais encore imparfaites ; enfin, au plus haut degré de l'échelle se trouvent les abeilles domestiques, dont les cellules rangées sur deux lignes parallèles ont la forme d'un prisme hexagonal, forme qui permet la plus grande économie de temps, de travail, de matériaux, de cire. Il est tout naturel que les abeilles qui se sont rapprochées de ce type aient été celles qui ont le mieux survécu, car l'économie de cire représente une économie d'efforts, conséquemment de nourriture, et un avantage dans la lutte pour la vie. Un mélange de tâtonnement machinal, de hasard et d'intelligence, a pu produire à la longue, par sélection, des instincts parfaits et en apparence merveilleux. La larve des phryganes vit au milieu de l'eau et se construit un étui tubulaire au moyen de divers fragments agglutinés. Si la larve trouve l'étui trop lourd et exposé à tomber au fond de l'eau, elle choisit un morceau de feuille ou de paille au fond du ruisseau pour l'ajouter à l'étui; inversement, si l'étui est trop léger et manifeste une tendance à flotter sur l'eau, elle ajoute un petit grain pour servir de lest. Il est clair que la larve ne connaît pas la théorie des poids spécifiques ; mais ses ancêtres ont dû procéder par tâtonnements, choisissant une place pour l'étui, ajoutant ou retranchant certaines substances selon qu'il descendait ou montait trop. Tout cet art, semi-intuitif et semi-machinal à l'origine, est devenu à la longue entièrement mécanique par des triages successifs ; il a fini par se fixer et s'enregistrer immuablement dans l'organisation nerveuse de l'espèce.

Réponse aux objections;

On a fait à la théorie de l'hérédité des instincts plusieurs objections, ce D'abord, dit-on, nous devrions retrouver les intermédiaires. » La réponse à cette objection est, selon les transformistes, dans la théorie même : les intermédiaires étaient ceux qui avaient justement le moins de chance de durer ; ils ont du, en conséquence, être plus facilement engloutis que les autres dans les périodes de crise. Leur organisation étant moins parfaite, ils n'ont pu s'approprier aux circonstances : aussi n'ont-ils point survécu.

La deuxième objection est tellement grave, que Darwin en a d'abord été effrayé. Elle est tirée des insectes neutres, qui ont leur structure propre, leurs instincts propres (par exemple, les fourmis neutres ouïes abeilles neutres), et qui cependant, étant stériles, ne peuvent propager leur race(l). Ici, selon Darwin, l'hérédité n'aurait pu jouer le grand rôle qu'elle a eu ailleurs ; c'est donc la sélection proprement dite qui, en accumulant et fixant peu à peu des variations heureuses, aurait produit à la longue des résultats de plus en plus étonnants. La seule façon dont on pût dès lors parer à la difficulté, selon Darwin, serait de supposer que « la sélection s'applique à la famille comme à l'individu ». De même, selon Romanes, on peut considérer le nid ou la ruche, dans son ensemble, « comme un organisme dont les insectes sexués et les différentes castes de neutres constituent les organes, » et on peut supposer que la sélection naturelle agit sur le tout comme sur un seul organisme, un peu de la façon dont nous la supposons opérer sur les organismes sociaux, « Le nœud de la question consiste à savoir, conclut Romanes, s'il est possible ou non de supposer que la sélection naturelle agit sur des types spécifiques, distincts des membres individuels d'une espèce. »

Nous craignons que Romanes, contre son habitude, ne se perde ici dans une sorte de réalisme scolastique. Qu'est-ce

(i) « Du vivant de Darwin, dit Romanes, il me fut donné de pouvoir discuter cette question avec lui, et j'appris de sa bouche que la question l'avait beaucoup préoccupé à Tépoque où il écrivait son Origine des espèces, mais que, trouvant cette question très complexe, il ne pensait pas qu'il fut bon d'en entamer la discussion. »

qu'un type distingué des membres individuels ? Ce type ne peut subir une action réelle que s'il se réalise dans un individu. C'est, du reste, ce qui a lieu pour la reine mère des abeilles. Elle est vraiment la ruche entière en son, germe, comme le gland est le chêne : elle porte dans son sein et la future reine, et les six cents mâles, et les quinze ou vingt mille neutres. Elle est le type vivant dans un individu. Romanes compare la ruche à «l'organisme social» que la sélection perfectionne; mais, dans les sociétés humaines, tout ne provient pas d'un seul et même germe ; le vrai point de comparaison e3t donc la famille. Supposez une famille dont l'atné se remarie toujours et dont les cadets se fassent tous moines, et moines voués à des travaux savants ; il s'agit de savoir si un jour viendra où les cadets naîtront stériles, déjà moines et déjà savants. On ne comprend guère, malgré ce qu'en peut dire Darwin, que la simple sélection naturelle, en s'exercant sur plusieurs familles diverses, arrive à trier mécaniquement celles qui offriraient par hasard cette particularité : c'est donc toujours, selon nous, à l'hérédité dans une même famille qu'il faut revenir. Mais, si les moines ne se reproduisent jamais, si les alités, d'autre part, se marient et se livrent à des occupations toutes différentes des travaux du couvent, comment comprendre que l'hérédité produise à la fin des aînés capables d'engendrer des moines perfectionnés et de plus en plus savants? Voilà le difficile problème qu'il faut transporter à la ruche et à la fourmilière.

Pour notre part, nous croyons qu'il faut supposer, à l'origine, une fécondité générale, sans insectes stériles. Encore aujourd'hui, la reine ne pond pas des œufs qui doivent nécessairement tous devenir des abeilles neutres ou ouvrières ; les mêmes œufs peuvent devenir des reines fécondes ou des ouvrières stériles suivant la nourriture qui est donnée aux larves. Tout apiculteur un peu expert sait que, lorsque la reine disparaît par une raison quelconque, la ruche en refait une avec une larve éclose depuis deux ou trois jours et qui était destinée à devenir une ouvrière. Après trois jours la chose devient impossible, l'abeille ayant alors reçu une nourriture différente de celle des reines et déjà perdu sa fécondité. L'ouvrière n'est donc qu'une femelle imparfaitement développée, mais capable à son origine d'un développement complet. Il faut en outre admettre que les progrès du travail, chez les abeilles etles fourmis, ont produit peu à peu par voie d'hérédité des instincts de plus en plus perfectionnés. Une fois atteint un certain degré de perfection, il a pu arriver que les abeilles ouvrières et les

fourmis ouvrières les plus habiles fussent précisément moins propres à la génération que d'autres qui étaient moins habiles. Celles-ci ont pu acquérir une faculté génératrice supérieure, tandis que la même faculté diminuait chez les autres. Il a pu aussi se produire des cas accidentels de stérilité comme il s'en produit parmi les enfants d'une même famille, et ces cas ont pu devenir réguliers, comme on en a vu des exemples dans les familles humaines. Dès lors, une différenciation progressive a pu se manifester entre les ouvrières de moins en moins fécondes, mais toujours laborieuses, et les mâles de plus en plus féconds, mais de plus en plus paresseux. La reine mère, de son côté, conservait intacte toute sa fécondité et sa puissance héréditaire de reproduire l'essaim précédent. Les mâles, en la fécondant, n'ont pu lui imposer exclusivement le type de leur paresse ; ils ont laissé subsister à côté, outre le type propre de l'abeille reine, celui des abeilles ouvrières enregistré depuis des siècles. Il en est résulté un mécanisme à trois termes : la femelle, les mâles, les neutres ; tandis que, dans la plupart des autres espèces animales, le mécanisme n'a que deux termes et produit seulement des mâles et des femelles. La femelle et les neutres ont conservé leurs traits caractéristiques, et les mâles n'ont plus eu que l'office de féconder le germe à triple direction inhérent à chaque femelle. Les trois directions différentes se déploient aujourd'hui presque simultanément, avec l'aide d'une nourriture appropriée au développement ou à l'atrophie de certains organes. C'est ainsi que se déploient successivement des formes différentes dans l'atavisme et dans la génération alternante. Chez les pucerons, la génération asexuelle alterne avec la génération sexuelle ; mais, au bout d'un certain nombre de générations asexuelles, les derniers pucerons ainsi formés sont tellement abâtardis qu'ils n'ont même plus de canal intestinal; alors, au début de l'hiver, les mâles fécondent de nouveau des œufs d'où sortiront, au printemps, des pucerons asexués. Le concours des sexes sert donc ici à restaurer le pouvoir plastique et évolutif. Il nous semble probable que l'intervention des faux bourdohs joue un rôle analogue et entretient la perpétuité de la triple évolution, qui aboutit à la fois à produire trois sortes d'insectes, comme un arbre à trois rameaux dont chacun aurait des feuilles de forme différente. Il faudrait mieux connaître les mystères de la génération pour expliquer entièrement l'instinct des neutres, mais il y a là, sans doute, un rythme de la vie, une ondulation à travers

l'espace et le temps : la loi d'hérédité et d'évolution y est extrêmement compliquée, mais elle y subsiste.

On a tiré une autre objection de certains instincts qui semblent dès le début nécessaires à la conservation de l'espèce, et qui, en conséquence, n'auraient pu se produire, dit-on, par une adaptation graduelle. — • Comment, demandent MM. Fabre et Janet, un insecte peut-il entasser des provisions pour un petit qu'il ne verra pas éclore et qui mourrait sans ces provisions? Ne faut-il pas ici un instinct « parfait dès r origine »? — Nous ne saurions admettre cette nécessité. Prenons un exemple. Un hyménoptère porte-aiguillons observé par Fabre, le bombex tndica, dépose un œuf dans une chambre à provisions qu'il a construite et où l'embryon se développe très vite ; l'insecte rend alors visite, chaque jour, au petit vivant, et lui apporte des larves paralysées par son aiguillon. Supposez maintenant qu'un retard survienne accidentellement dans l'époque de l'éclosion de l'œuf: pour obéira l'instinct primitif, Fnyménoptère continuera d'apporter chaque jour une larve, comme si l'œuf était éclos, et il se trouvera avoir entassé ainsi une provision de larves. Il pourra même ne pas voir son petit éclore. Que ce retard d'éclosion se transmette ensuite par hérédité, concurremment avec l'instinct d'apporter des larves, vous aurez alors des insectes faisant des provisions pour des larves qu'ils ne verront pas naître. C'est précisément ce qui a lieu chez un autre hyménoptère porte-aiguillons, Yodynerus^ qui construit une chambre à provisions et la remplit de larves paralysées pour l'usage de petits qu'il ne verra pas éclore. Telle est l'explication que nous proposerions, pour notre part, delà merveille qui semble inexplicable à MM. Fabre et Janet.

Chez certains insectes, comme lespompiles, les mères ont un genre de vie profondément différent de leurs petits, car ellesmêmes sont herbivores et leurs petits sont carnivores. Elles ne peuvent donc point, par leur propre exemple, présumer ce qui conviendra à leurs enfants. Recourra-t-on ici à l'habitude héréditaire? demande M. Janet. — « Non, répond-il ; il a fallu que cet instinct fût encore parfait dès l'origine, et il n'est pas susceptible de degrés ; une espèce qui n'aurait pas eu cet instinct précisément tel qu'il est n'aurait pas subsisté, puisque, les petits étant carnivores, il leur faut absolument une nourriture animale toute prête quand ils viendront au monde (1). » — Mais, répondrons-nous à notre tour, rien ne prouve que l'es-

(1) Les Causes finales.

Sèce ait eu besoin, à l'origine, d'un instinct « parfait et sans egrés, » ni que les larves aient toujours été exclusivement carnivores. Il est possible que certaines larves déposées accidentellement près de la cbair aient réussi et grossi mieux que les autres, que leur espèce ait ainsi survécu et que leur constitution se soit adaptée à ce genre de nourriture aune manière de plus en plus exclusive. Enfin, demander l'explication en détail de chaque instinct, c'est demander quelque chose d'exorbitant, comme si on voulait rendre compte par le menu de tous les mythes des religions antiques, ou déduire de l'impossibilité d'une complète explication le caractère surnaturel de ces religions.

Différents hyménoptères manifestent des instincts que Romanes considère comme les plus remarquables du monde, H. Fabre, qui les a le premier observés, les croit inexplicables par l'hérédité des habitudes. Il s'agit des insectes porteaiguillons de la tribu des sphex. Leur larve ne s'accommode que de chair fraîche ; il faut donc mettre à sa portée un gibier qui reste vivant, mais incapable de lui nuire. La solution du problème consiste à paralyser la victime sans la tuer, ce gui ne peut se faire qu'en piquant ou en comprimant certains, centres nerveux. L'ammophile, par exemple, nourrit sa larve d'un ver gris de belle taille qui, au lieu de se laisser dévorer, dévorerait lui-même cette larve s'il n'était paralysé. L'ammophile procède à l'opération paralysatrice, dit H. Fabre, « en anatomiste et en physiologiste consommé ». Sa proie saisie, neuf coups d'aiguillon sur les neuf centres nerveux du corps font l'affaire ; pas un de plus, pas un de moins. Reste le cerveau. Ici, l'insecte ne joue plus du stylet : le coup serait mortel. «Il se contente de mâchonner légèrement la tête du ver gris jusqu'à ce que la pression ait donné le résultat voulu. » D'autres espèces de sphex choisissent des araignées, des scarabées, des grillons. Pour l'araignée, l'instinct est plus facile à expliquer : le sphex donne une seule piqûre au grand ganglion, où se trouve rassemblée la majeure partie de la substance nerveuse. Il n'est pas étonnant que ce ganglion ait attiré l'attention de l'insecte et que l'habitude de le piquer se soit à la fin transmise : les grands centres nerveux de l'araignée et l'aiguillon du sphex se trouvent précisément tous deux sur la ligne médiane de l'un et de l'autre animal, et leur rencontre était probable. Pour le scarabée, H. Fabre remarque lui-même que le seul point vulnérable de son enveloppe dure est précisément l'articulation où le sphex glisse son aiguillon : la dé-

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couverte du défaut de la cuirasse a donc pu s'enregistrer dans l'organisme du spbex et devenir une habitude héréditaire. Mais le cas vraiment extraordinaire, c'est celui des chenilles et des vers piqués à chacun de leurs segments. « Je dois es toute sincérité, dit Romanes, avouer que je regarde ce cas comme l'un des plus embarrassants de ceux que l'on connaît.)» Romanes s'entretint de ce problème avec Darwin dans la dernière année de sa vie, et Darwin lui adressa ensuite cette lettre : «J'ai réfléchi au pompilms et à ses congénères. Ces abeilles manifestent tant d'intelligence dans leur manière de faire, qu'il ne me semble pas impossible que les ancêtres do pompilius aient primitivement piqué les chenilles, les araignées, ete., en un point quelconque du corps; dans la suite, ils auroat remarqué, grâce à leur intelligence, que, s'ils les piquaient en m point déterminé, entre certains segments, sur la face ventrale, leur victime était paralysée aussitôt (1). » — « Il ne me semble pas incroyable, continue Darwin, que cet acte, soit devenu instinctif, c'est-à-dire que le souvenir s'en soit transmis d'une génération à l'autre. Il ne semble pas nécessaire, d'ailleurs, de supposer que, lorsque le pompilius piqua le ganglion de sa victime, il avait Y intention de conserver longtemps sa victime vivante, ou qu'il savait que cela arriverait. Le développement des larves a pu être modifié ultérieurement par suite de ce que la proie était à moitié morte, au lieu de l'être totalement, ce qui eût nécessité un bien plus grand nombre de piqûres. » Cette réponse de Darwin nous semble admirablement esquisser la voie où pourra se trouver une explication : c'est seulement par une accommodation progressive que l'instinct des sphex a pris une forme si précise, si infaillible, si semblable en apparence à un procédé scientifique. Ce qu'on peut conclure, c'est qu'il y a là autre chose que du pur automatisme, autre chose aussi que de l'intelligence réfléchie, mais que les deux éléments combinés, sous l'actio» et la direction constante de l'appétit, ont pu produire à la longue les merveilles qui nous étonnent.

Une dernière objection consiste à prétendre, que, chez les animaux, les actes qui auraient donné naissance à l'hérédité n'ont pu être que des actes simplement accidentels, qui ne pouvaient par conséquent laisser dans l'organisme dos traces héréditaires. Par exemple, Darwin explique l'instinct du cou-

(1) Les pointa convenables pour la piqûre sont d'ailleurs propres à attirer Fattention et sur une lign# très visible.

RÉPOKSB AUX OBJECTIONS. 227

cou d'Europe, si différent de celui du coucou d'Amérique, par ce fait accidentel que des femelles ont pondu leurs œufs dans le nid d'autres oiseaux et que les oisillons, devenus vigoureux, en ont tiré un avantage» Mais comment comprendre que le fait de déposer ses œufs dans un autre nid soit devenu héréditaire ? Autre chose, objecte-t-on, est une modification d'organe, autre chose est une modification d'instinct. « La première, si légère, si superficielle qu'elle soit, fût-ce la couleur d r un plumage, est permanente et dure toute la vie : elle s'imprime d'une manière durable à l'organisme, et Ton conçoit qu'elle se transmette par l'hérédité ; mais un instinct n'est autre chose qu'une série d'actes donnés (4 ). » — Parler ainsi, c'est oublier que toute action peut s'enregistrer dans l'organisme, comme la mémoire en est la preuve. Cet enregistrement est même d'autant plus facile et d'autant plus durable que l'organisme est moins compliqué, la mémoire moins étendue et moins riche. Voyez l'enfant en bas âge, il suffit qu'il ait fait ou dit une chose une seule fois pour qu'il la répète à satiété : pour l'enfant et pour l'animal, une fois est coutume. Je connais un petit enfant qui, passant sous un pont de chemin de fer, pensa par hasard à un cheval de bois qu'on lui avait donné et dit :« Mon cheval; » depuis ce temps, il ne passe pas une fois sous un pont quelconque sans aire : « Mon cheval. » L'enfant et l'animal se répètent eux-mêmes, s'imitent indéfiniment et imitent les antres : tout tend à devenir chez eux manie et tic. La chose est d'autant plus frappante que l'enfant est {dus jeune et a le cerveau plus vide. On sait que, si un enfant a pris une fois le sein de sa mère, il devient bien plus difficile de l'élever au biberon. Si on l'a bercé une fois pour l'endormir, il veut être bercé toujours. Romanes rapporte qu'une larve, ayant vécu quelque temps d'une espèce de plante, mourut plutôt que de manger d'une autre espèce, qu'elle eût pourtant parfaitement acceptée si elle l'eût rencontrée dès le début. L'animal est routinier , sa religion est traditionaliste et ritualiste. Il y a des idiots qui ont une faculté d'enregistrement machinal tellement grande qu'il leur suffît, comme on sait, de lire une page sans la comprendre pour la répéter ensuite d'un bout à l'autre. Qu'une femelle de coucou soit allée pondre une fois dans le nid cT autrui, elle n'aura pas manqué de recommencer, et cette action aura du s'enregistrer dans sa tête avec autant de netteté que l'effigie d'mae pièce de monnaie frappée par le balancier sur une sur-

(1) Jaraet, les Cames- finales, p. 406.

face rase. L'imitation machinale de soi-même, et aussi l'imitation d'autrui, ont dû jouer ainsi un grand rôle dans la formation des instincts. On ne saurait donc se représenter une a action», surtout une action aussi importante que celle de pondre (qui assure la perpétuité de l'espèce), comme une petite ride sur l'eau aussitôt effacée que produite. Même les actions « accidentelles » peuvent devenir habituelles, puis héréditaires. Galton cite l'exemple d'un personnage sujet à une habitude étrange : lorsqu'il était étendu sur le dos dans son lit et profondément endormi, il élevait le bras droit lentement au-dessus de son visage jusqu'au niveau du front, puis le laissait retomber lourdement sur son nez. Son fils et une fille de ce fils héritèrent du même tic. Nous ne saurions admettre qu'on trace a priori des limites au pouvoir enregistreur et reproducteur de l'hérédité, quand celui d'un simple téléphone est déjà si remarquable. D ailleurs, où aboutissent toutes ces objections? Faut-il dire que c'est Dieu qui, par un fiât spécial, a ordonné au coucou d'Europe, mais non à celui d'Amérique, de pondre dans le nid des autres oiseaux et de jeter ensuite hors du nid ses frères adoptifs pour la plus grande gloire des causes finales? S'il n'y a pas là intervention divine, il faut bien que l'instinct du coucou soit le produit des circonstances et ae l'hérédité. Il ne s'agit pas plus d'expliquer dans le détail tous les instincts que d'expliquer dans le détail la forme de tous les organes : il suffit de comprendre qu'avec plus de renseignements historiques et physiologiques tout deviendrait explicable.

Nous pouvons conclure des considérations précédentes que les instincts sont des variations de l'appétit produites en partie par le mécanisme et la sélection naturelle, en partie par la réaction de l'être sensible et intelligent. L'histoire mentale des animaux a trois moments. D'abord la sensibilité est obscure encore, l'appétit est sourd, ayant à peine conscience de soi : c'est le premier degré. Puis, réagissant contre le monde extérieur, l'appétit prend la forme du mécanisme, s'encadre dans ses actes, se cristallise pour ainsi dire dans les instincts : c'est le deuxième moment. Mais le mécanisme, chez les espèces supérieures et surtout chez l'homme, tend à se transformer, à se rendre progressif. Dans l'espèce humaine, à côté des instincts qui ont pour objet l'intérêt, soit de l'humanité, soit de la race, soit de la nation, il y a un instinct qui pousse chaque individu à se faire une personnalité. Là est le point où l'instinct se

retourne en quelque sorte contre lui-même, finit par se réduire de plus en plus, s'absorber dans la puissance intellectuelle, essentiellement mobile et progressive. Dès lors, nous ne saurions supposer dans les sièles à venir, avec Herzen, une sorte d'ère paradisiaque où l'homme aurait acquis une somme d'instinct qui rendrait la raison inutile, où il calculerait comme il digère, où il philosopherait comme il dort, où les opérateurs et et les praticiens auraient la sûreté anatomiquede l'ammophile, les navigateurs l'instinct de direction qua l'abeille. Tandis

Sue , chez les animaux, l'espèce ne semble songer qu'à l'espèce, ans l'humanité l'espèce songe à l'individu : à mesure que l'espèce se développe, l'individu se développe ; aussi il tend de plus en plus à être lui-même, et l'instinct qu'il transmet à ses descendants est précisément la tendance à une individualité progressive. En un mot, peut-on dire, tandis que le désir de vivre et de jouir enracine de plus en plus dans l'animal l'instinct mécanique, il pousse de plus en plus les hommes à agir par d'autres raisons que par le mécanisme fixe de l'instinct ; la conscience réfléchie s'accroît, les lois mêmes de l'espèce tendent à rendre à l'individu la personnalité ; ce que la race humaine transmet à l'individu, c'est un esprit d'initiative qui le délivre partiellement des fatalités de race pesant sur lui. L'intelligence, en ses lois et idées essentielles, devient ellemême un instinct supérieur, une adaptation supérieure à un milieu plus large et universel. La formation d'une conclusion logique dans un esprit intelligent, lorsque les prémisses sont clairement posées, est devenue, dit Maudsley, tout comme la natation d'un canard jeté à l'eau, une nécessité instinctive. Ce qui, vu objectivement, apparaît comme une nécessité mécanique, devient subjectivement une nécessité logique d'idées, selon la remarque de Wundt. Le logique, en d'autres termes, est le dessous du mécanisme, et le mécanisme est du logique retourné. Mais il y a cette différence que, dans le logique proprement dit, l'opération est consciente de soi et de ses raisons; le mécanisme, au contraire, est de la logique qui ne se voit pas fonctionner. Nous ajouterons que, sous le logique comme sous le mécanique, il y a quelque chose de plus fondamental : l'appétit, avec ses émotions entraînant des mouvements appropriés; fuir la douleur et chercher le plaisir, voilà la logique primitive qui a précédé tous les raisonnements et aussi, sans doute, tous les mécanismes.

La théorie qui précède nous semble le véritable milieu entre les doctrines extrêmes des cause-finaliers, comme Hartmann, et des mécanistes exclusifs, comme Maudsley.

Prenons un exemple. On sait que l'holothurie tubuliforme rejette quelquefois par la bouche toutes ses entrailles quand on la serre avec la main ; elle les rejette toujours quand on la plonge dans l'esprit-de-vin. Voici l'explication du phénomène que Schneider a donnée. Si Ton retire l'animal de l'eau, il se contracte tout entier, comme les actinies ; ce mouvement a pour premier et immédiat effet de projeter au dehors l'eau contenue dans le corps de l'animal, absolument comme les moules projettent l'eau par la brusque occlusion de leur coquille. Inutile de croire que l'animal, en effectuant sa concentration, ait l'intention formelle d'arroser l'agresseur. Le jet d'eau est l'effet immédiat et non prémédité de la contraction ; il ne suppose pas ce que Hartmann appelle une « représentation mentale inconsciente », mais simplement une sensation pénible et un effet mécanique. Si on continue de tenir l'holothurie dans la main et si on la tourmente davantage, la contraction devient plus intense ; qu'arrive-t-il alors? L'animal lance au dehors la matière laiteuse, gluante et étonnamment collante qu'on a beaucoup de peine à enlever. Cette substance donne la mort aux petits animaux, qui ne peuvent s'en débarrasser, et les grands animaux marins, tout comme l'homme, ne peuvent en subir le contact sans un profond dégoût. On en a parfois conclu qu'en projetant cette matière, l'holothurie avait l'intention de tuer ses adversaires. Mais ranimai n'y songe pas plus qu'il ne le faisait en lançant un jet d'eau : il faut voir là un effet mécanique, approprié sans doute, mais dû à la sélection et transmis par l'hérédité ; c'est un simple résultat de la contraction primitive, qui seule est consciente, étant accompagnée de douleur. Que l'on continue d'irriter l'holothurie, qu'on la plonge dans un bain mortel d'alcool, l'intensité de son effort contractile augmente encore, et l'animal va même, à rencontre de son intérêt, jusqu'à projeter finalement ses entrailles par la bouche. De Hartmann soutiendra-t-il que l'animal veut cet effet de la contraction? — Il y a des phénomènes analogues chez les vers, les gastéropodes, les céphalopodes, enfin les vertébrés. Les mouvements de défense, chez les animaux inférieurs, sont les manifestations variées d'un seul et même pouvoir, celui de répondre aux impressions désagréables par la contraction du corps. Ce mouvement de contraction ne suppose, selon nous, aucun autre élément psychologique

KÉGÀNUtfE ET FINALITÉ ©ANS L'INSTINCT. t3i

que la douleur et Y aversion concomitante; il n'implique pas une intention, une volonté, une finalité plus ou moins réfléchie. Son effet défensif n'est pas prévu : il résulte de la simple contraction générale du corps et des variétés que la sélection naturelle apporta peu à peu, dans le cours des siècles, à ce mouvement fondamental, expressif de l'aversion.

Grâce au mécanisme nerveux que la sélection naturelle a ainsi produit, un même mouvement peut' avoir aujourd'hui des effets très divers et diversement utiles, qui ne sont pas pour cela des fins prévues. Par exemple, la contraction totale du corps peut, comme Schneider Ta montré, avoir pour effet : 1° l'éloignement du lieu d'un danger; 2° l'acte de cacher et de préserver les organes les plus précieux ; 3° l'acte de se retirer (comme le colimaçon] dans une enveloppe protectrice ; 4° la projection au dehors ae moyens défensifs. Ce mouvement de contraction totale se retrouve jusque chez les protozoaires et les zoophytes. Selon nous, il n'est besoin d'attribuer à ces êtres inférieurs ni une représentation consciente de l'étendue du danger on de l'opportunité du mouvement, ni une représentation inconsciente de ces mêmes choses, comme celle dont parle Hartmann ; il suffit d'admettre les deux éléments aux* quels se réduisent tous les faits de prétendue « volonté inconsciente» : 1° au point de vue psychologique, nous admettons une émotion de malaise, un sentiment d'irritation plus ou moins sourde qui existe dans les diverses cellules, se propage jusqu'aux cellules les plus centrales et provoque l'appétition ; 2° au point de vue physiologique, nous admettons un mécanisme de contractilité qui, une fois établi par sélection, fonctionne dès que surgit une excitation extérieure. Compliquei ce mécanisme d'irritabilité et de contractilité, qui est sous la dépendance de l'appétit, vous rendrez compte des actions les plus complexes dans les organismes supérieurs. Par exemple, l'ajustement de l'oeil humain à la distance, dont Hartmann et tous les partisans des causes finales admirent la rapidité et la précision, se produit au moyen d'un changement de convexité du cristallin et par une déviation de l'axe des yeux ; il n'y a là, de lapait de la conscience cérébrale, rien de volontaire, il n'y a rien de conscient pour le moi; c'est une série de réactions motrices répondant, dan6 les centres nerveux, à uae sensation causée par la lumière. Ce phénomène est très propre à nous faire comprendre la nature de beaucoup d'actes instinctifs chea les animaux. Les animaux semblent posséder même, en naissent, les intuitions de la distance $t

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