PRÉTENDUES SENSATIONS INCONSCIENTES
même, mais n'arrivent pas toujours jusqu'à la vibration consciente; » dites plutôt : jusqu'à la discrimination consciente, jusqu'à l'analyse.
« 2° On peut en avoir la perception consciente sans autre secours qu'une direction régulière imprimée à l'attention. » — Donc, encore une fois, l'attention ne fait qu'analyser dans la conscience ce qui existait déjà synthétiquement dans la conscience même, xiinsi, quand on produit au moyen des résonateurs deux sons déterminés, d'abord successivement, puis simultanément, on arrive encore à les distinguer tous deux au moment où ils résonnent ensemble, mais pas pendant longtemps : « Peu à peu la note aiguë se fond tout à fait dans la note grave et produit un changement de timbre caractéristique, comme le changement d'un ou en o. w — C'est la fusion de deux états de conscience, non de deux états inconscients.
« 3° Même dans le cas où les sons harmoniques ne sont pas perçus isolément et où ils se fondent dans la masse, leur existence est accusée dans la sensation par la modification du timbre. » — Oui, mais cette modification a lieu dans la conscience, entre des sensations dont chacune était déjà dans la conscience. Les faits invoqués par Helmholtz prouvent donc simplement que la sensation consciente est composée, comme nous l'avons reconnu tout à l'heure; qu'elle n'est pas seulement une addition, une somme arithmétique, mais un mélange et une combinaison des sensations élémentaires. Ce qu'on ne nous a nullement démontré , c'est que les sensations composantes soient hors de la conscience. Loin de là, la seule conclusion légitime, c'est que le conscient est une combinaison de faits de conscience qui, pour être indistingués dans la conscience, ne sont pas inconscients. Dans un morceau exécuté par un orchestre, un Meyerbeer distinguera toutes les parties des divers instruments; il pourra suivre l'un ou l'autre et le prendre en faute au besoin, même pour une nuance négligée (1). Au contraire, le premier auditeur venu ne pourra pas se livrer à ce travail d'analyse. Cependant tous les deux ont la même sensation générale de l'ensemble. Peut-on en conclure que la sensation de l'ensemble soit composée d'éléments inconscients? Non; car chacun des instruments produit pour sa part une sensation consciente, et il la produit sur l'auditeur ordinaire comme sur Meyerbeer; seulement ce dernier peut faire une analyse qui est impossible
1. C'est ce que Meyerbeer fit un jour, à l'Opéra, pour une simple nuance d'un second violon.
au premier. Comme chaque instrum.ent, à son tour, et même chaque son de chaque instrument est à lui seul un orchestre, selon les découvertes de la physique moderne, on peut étendre la même analogie aux sons isolés et croire qu'ils sont composés d'éléments conscients, mais fondus ensemble.
Cette réflexion nous amène à d'autres expériences, citées par M. Taine : celles où une sensation consciente semble composée de sensations qui, cette fois, seraient inconscientes à l'état isolé. C'est ici que la difficulté se comphque. Examinons d'abord les prémisses dont part M. Taine. Soit une roue à deux mille dents qui fait une révolution en une seconde ; elle donne deux mille chocs en une seconde, et partant deux chocs en un millième de seconde. Si on lui ôte toutes ses dents, sauf deux contiguës, les deux chocs qu'elle donnera en tournant de nouveau n'occuperont qu'un milhème de seconde. Or ces deux chocs forment un son déterminé et appréciable. « Donc, dit M. Taine, le son qu'elle donne en une seconde, lorsqu'elle est pourvue de toute ses dents, comprend mille soîis pareils, successifs et perceptibles à la conscience. En d'autres termes, la sensation totale, qui dure une seconde^ est formée par une suite continue de mille sensations pareilles qui durent chacune un millième de seconde^ et qui sont toutes perceptibles à la conscience (1). » Avant de continuer la série de conclusions que va tirer M. Taine, remarquons qu'il induit trop vite des facteurs externes à la sensation interne. Entre les dents de la roue de Savart et la sensation il y a bien des milieux à traverser : l'air, l'oreille, le nerf acoustique, le cerveau ; rien ne prouve que les éléments de la sensation soient en nombre exactement égal à celui des dents de la roue. Le premier son n'est pas encore achevé ou parvenu à la conscience que le deuxième est déjà commencé. Il faut un certain temps, comme nous l'avons vu, pour qu'une impression arrive au cerveau, s'y organise, soit perceptible à la conscience ; il n'est donc pas admissible que la sensation produite par deux dents de roue dure seulement un milhème de seconde. L'ébranlement de l'air persiste plus longtemps, l'ébranlement des nerfs persiste aussi. Il doit y avoir superposition des ondes aériennes entre elles ou des ondes nerveuses ; c'est un dessin nouveau, c'est un rythme nouveau qui se produit dans le cerveau et engendre une sensation nouvehe. Cette sensation est composée, oui; mais nous ne pouvons savoir si sa composition répond exactement au nombre de dents de la roue sonore.