‹ L'évolutionnisme des idées-forcesChapitre 14 sur 107 · Voir M. Ribot : la Psychologie allemande · texte numérisé non relu

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est encore un des éléments essentiels de l'idée de force, et cet élément appartient à toute sensation, à toute représentation, à tout désir, à tout fait de conscience susceptible de devenir un objet de conscience, une « idée, » depuis l'acte de discernement le plus simple (par exemple la perception de la différence entre l'obscurité et une lumière subite) jusqu'aux comparaisons les plus complexes, aux jugements, aux raisonnements, aux volitions.

Les astronomes, chacun le sait, ont les premiers constaté que la durée de la perception est variable selon les personnes. Plus tard, les physiologistes instituèrent des expériences intéressantes pour mesurer la durée des « actes psychiques », perceptions et volitions. Mais comment interpréter cette nécessité d'un certain temps pour toutes les opérations de la conscience? C'est là le point délicat et controversé. Selon nous, cette nécessité du temps prouve que les opérations de la conscience distincte sont toutes liées à des mouvements. S'il n'y avait pas à la fois concours et conflit de forces quand nous essayons de penser, de comparer, de vouloir, on ne verrait pas de raison pour que tous ces actes ne fussent pas instantanés, comme par le fiât omnipotent d'un moi solitaire et se suffisant à lui-même. Si le temps est nécessaire, c'est qu'il y a plusieurs forces en jeu, c'est qu'il y a des harmonies et des conflits de forces ; s'il y a conflit de forces, c'est qu'il y a milieu résistant; s'il y a milieu résistant, c'est qu'il y a mouvement dans l'espace et non point seulement un changement dans le temps ; donc tous les changements psychiques sont liés à des mouvements physiques et exigent le concours d'un certain nombre de centres nerveux. L'ancienne psychologie se figurait à tort un moi absolument simple et identique, seul doué de sensibilité, agissant sur une machine brute comme un pilote sur un navire ; selon la psychologie moderne, au contraire, tout acte de conscience implique un concert de forces diverses qui exige un certain temps pour se produire. Il résulte de ces considérations que la conscience, la force et le mouvement sont inséparables. Les faits de conscience ont donc déjà les trois principaux caractères des réalités et non des apparences : intensité, nombre et durée.

Considérés sous le rapport de la durée, les états de conscience offrent les deux formes de la succession et de la coexistence, que nous projetons ensuite dans le monde extérieur. On établit d'ordinaire un contraste absolu entre les états de cons< it nce et les objets externes en se fondant sur ce que les premiers sont essentiellement successifs, sous la forme de la

durée, et les seconds essentiellement coexistants, sous la forme de l'espace. C'est par ce contraste que Spencer distingue l'objet de la psychologie et l'objet des sciences physiques. Il y a, selon nous, dans cette opposition trop tranchée quelque chose d'artificiel. D'abord, nous n'admettons pas que la succession linéaire soit la forme essentielle des états de conscience (1). Une pensée peut coexister avec une volition ou un sentiment; deux sensations, comme celle du noir et du blanc, peuvent coexister si je regarde la ligne d'intersection d'une surface blanche et d'une surface noire, etc. La coexistence est donc une forme de la conscience et non pas seulement des objets extérieurs.

VI. Vextensivité dans les états de conscience. — C'est cette coexistence dans la conscience même qui rend possible la conception de l'espace. Ici encore, nous ne saurions admettre la distinction absolue des états intérieurs et des états extérieurs fondée sur ce fait que les premiers sont en dehors de l'espace, que les seconds y sont plongés. Il y a dans tout état de conscience, selon nous, un rapport plus ou moins implicite à l'espace, une certaine qualité particulière qui rend possible, sous une forme plus ou moins nette, leur localisation, et qu'on peut appeler pour cette raison le caractère local. Par exemple, supposez deux sensations parfaitement semblables en degré et en qualité, comme les sensations de deux pointes de compas placées sur la peau à une certaine distance ; ce sont deux sensations similaires et cependant distinctes. Comment reconnaissez-vous leur distinction, qui ne se manifeste qu'au moment où les deux pointes sont écartées d'une certaine quantité? Il faut bien que, dès l'origine, la seconde sensation diffère de la première par un certain caractère qui vous permettra plus tard, après une longue élaboration, d'attribuer cette sensation à un point différent de votre corps. On aura beau dire que cette localisation est une illusion, une hallucination; cela est vrai dans une certaine mesure ; mais, à ce compte, on peut dire aussi que l'apparence de l'étendue n'est elle-même qu'une apparence. Toujours est-il (\xizY apparence, qui seule nous intéresse, suppose des différences de caractère local entre les sensations similaires sous les autres rapports. Il faut d'ailleurs distinguer ce caractère local, primitif et spontané, de l'interprétation ultérieure qui lui est donnée et qui aboutit à la localisation

1. C'est un point sur lequel nous reviendrons plus d'une fois.

proprement dite. La localisation est un acte de perception complexe, et, dans une large mesure, elle doit être acquise par chaque individu, au moyen de l'expérience et de l'exercice. Mais l'expérience, l'exercice et tous les raisonnements du monde n'arriveraient pas à localiser les sensations s'il n'y avait pas en elles, dès le début, une certaine différence originale et originelle, selon qu'elles viennent du pied, de la main ou de la tête, selon qu'elles dépendent de l'activité de fibres nerveuses différentes ou de centres nerveux différents. Cette distinction primaire entre les sensations est une distinction qualitative et non quantitative. C'est, selon l'expression de M. James Sully, une différence de coloration, de nuance entre les sensations, dont nous ne pouvons définir ni même nous figurer nettement la nature ; cette différence originale et indéfinissable est tout ce qu'on désigne par l'expression de caractère local ou, si l'on veut, localisable.

La différence locale des sensations se manifeste de deux manières, tantôt sous la forme de la discontinuité des parties, comme dans le cas des pointes de compas, tantôt sous la forme de la continuité et de la grandeur extensive. Si je place sur ma main un carré d'étain d'un pouce et, à quelque distance, un carré de deux pouces, la seconde, sensation diffère de la première et, comme on Ta remarqué, la différence n'est pas Ja même que si j'avais placé simplement un second morceau d'étain de même grandeur sur le premier.

On admet généralement que cette forme locale des sensations n'appartient qu'aux sensations du toucher et de la vue ; c'est là, selon nous, un préjugé. Ce qui est vrai, c'est que la diffusion dans l'espace n'acquiert de netteté que pour le tact et la vue. Cela tient à ce que ces deux sens possèdent une surface sensitive y munie de fibres nerveuses similaires, quoique distinctes et séparées, qui peuvent être influencées chacune à part par des stimuli localement circonscrits. Telles sont la peau et la rétine. Dans l'ouïe, le stimulus n'est pas du même genre et ne se propage pas de la même manière ; de plus, il n'y a pas un système aussi parfait de fibres similaires répandues sur une surface. On en veut conclure que les sensations de l'ouïe n'ont pas le caractère de l'étendue ; et cela est vrai si on parle d'une étendue aussi nette que celle des sensations tactiles ou visuelles; mais nous arrivons à distinguer la direction et l'origine des sons ; de plus, nous localisons la sensation de son dans l'oreille : on peut donc admettre qu'il y a jusque dans le son un caractère local de forme vague. Il en est de même pour les odeurs et les saveurs; le caractère

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