LA CONSCIENCE ATTEINT-ELLE DES QUALITÉS RÉELLES ET DES LOIS RÉELLES
I. La conscience atteint-elle des qualités réelles et spécifiques. — La qualité est irréductible à la quantité; la quantité est elle-même une forme de la qualité. La spécificité des états de conscience ne peut être apparente.
IL La conscience atteint-elle des lois réelles , ou seulement les résultats de lois inconscientes et physigues. — Examen de la théorie soutenue par les partisans exclusifs des lois physiques.— Que la conscience atteint seule les lois primaires.
I. — Il est une école qui s'efforce de ramener à une simple apparence la qualité, telle qu'elle existe dans notre conscience et dans ces formes mentales que nous appelons idées. On va même parfois jusqu'à croire que tout le réel consiste dans la quantité et dans la relation, dont les sensations qualitatives ne seraient que des signes, sans ressemblance avec leurs objets. A plus forte raison les états de conscience qualitatifs sontils, dans cette théorie , dépourvus de toute efficace et de toute influence sur le cours des choses. La quantité et la relation régnent seules sur le monde extérieur ou même intérieur : c'est la réalisation du rêve pythagorique, les nombres régissent le monde.
En face de cette école se trouve celle qui place toute réalité non seulement dans les états de conscience, mais dans les plus développés de ces états, dans ceux qui constituent la conscience de soi et la raison : elle confère à l'esprit des attributs de simplicité, d'unité absolue, d'indépendance, par lesquels il s'oppose entièrement à la matière. Cette école est portée à prendre pour simples et irréductibles beaucoup d'états de conscience qui apparaissent d'abord comme tels : elle admet l'innéité d'un nombre considérable de formes mentales, d'idées et de pouvoirs.
Nous croyons qu'entre ces deux extrêmes il y a place pour une théorie qui reconuaît la composition des états de conscience, mais qui les compose avec des éléments d'ordre qualitatif et me?ital, non d'ordre simplement quantitatif et matériel.
En premier lieu, les systèmes qui veulent tout réduire à des quantités et à des rapports entre les quantités sont chimériques. Bien loin que la qualité soit réductible à la quantité, c'est au contraire celle-ci oui n'est qu'une forme de l'autre. En effet, qu'est-ce tout d'abord que la quantité intensive, le degré ? Nous l'avons vu, c'est une certaine énergie, une certaine force qui, saisie d'abord dans nos états de conscience, est ensuite projetée dans leurs causes. Et qu'est-ce qu'énergie, force, activité, vivacité, faiblesse, obscurité, etc., sinoo des qualités de nos états de conscience? Quant à la quantité extensive, temps, espace, nombre, qu'est-ce autre chose ' que des successions, des simultanéités, des additions, des rapports en un mot et des synthèses, qui n'out de sens que
1>ar les opérations de la conscience dont elles dérivent, par a logique dont elles sont une projection au dehors ; le successif, le simultané, le multiple, etc., tout autant de q ualifications: la quantité extensive n'est qu'une forme de la qualité. Sous son aspect quantitatif, le monde semble se résoudre en une combinaison objective de mouvements ; sous son aspect qualitatif, le monde semble se résoudre en une série subjective de sensations ; mais la qualité ne peut être le résultat d'une simple différence dans le nombre et la position d'unités qualitativement égales ou encore qualitativement nulles; elle ne peut être une simple forme de la quantité : c'est au contraire la quantité elle-même qui est une espèce de qualité primitive (1).
En second lieu, y a-t-il quelque chose de réel et de vraiment spécifique dans les qualités qui appartiennent aux états de conscience, par exemple aux sensations, sentiments, etc.? Il ne s'agit pas de savoir ce qui, hors de nous, correspond ou ne correspond pas à ces qualités, mais si, en nous-mêmes, les qualités et les états qui nous semblent avoir quelque chose de spécifique, de suigeneris, ont en effet une originalité réelle, ou si, au contraire, nous sommes dupes d'une illusion sur la prétendue spécificité de la sensation et des autres formes de conscience.
Selon nous, l'illusion est ici impossible, parce que l'illusion même équivaut à la réalité. Nous verrons plus tard que l'apparence de la simplicité n'entraîne pas nécessairement une simplicité réelle, parce qu'il y a ici une question de quantité et non seulement de qualité ; mais un mode apparent de sentir,
i. Voir la Liberté et le Déterminisme, 2° éd., p. 188.
comme mode qualitatif, est un mode réel de sentir. De plus, les états de conscience ont des différences qualitatives, et, si Ton veut qu'ils soient des apparences, encore sont-ils des apparences différentes. Dès lors la qualité propre des états de conscience, comme manières d'être affecté, est telle qu'elle semble être ; peu importe qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas dans les objets du bleu, du rouge, du doux, de l'amer; toutes ces qualités, comme états de conscience, sont des réalités immédiates et distinctes les unes des autres.
II. — Si la conscience atteint des qualités réelles, atteintelle des lois véritables? Partout, dans la nature, la seule chose qui s'offre immédiatement à l'observation, c'est le phénomène complexe, mais les lois élémentaires, par l'action desquelles le phénomène se réalise, restent cachées à nos yeux; la psychologie fera-t-elle exception? Devrons-nous admettre qu'ici les lois sont accessibles à la perception intérieure?
A ce problème, on a répondu qu'une telle perception est impossible, précisément parce que les actes mentaux nous apparaissent comme très distincts les uns des autres : la loi est ce qui unit; ce qui unit les phénomènes psychiques doit donc être en dehors de la conscience. Celle-ci ne connaît que les résultats du travail opéré dans le laboratoire obscur situé au fond d'elle-même. Ne saisissant pas les lois, encore moins saisit-elle les forces qui produisent les phénomènes.
Nous ne méconnaissons point la part de vérité que contient cette théorie. Les lois mentales de l'association, par exemple, impliquent d'autres lois auxquelles elles sont liées, et qui sont celles du mécanisme cérébral. Ainsi, c'est parce qu'il y a eu contiguïté dans le cerveau même entre deux images, que l'une rappelle l'autre à l'esprit par contiguïté ; c'est aussi parce qu'en fait deux vibrations cérébrales se sont succédé, que la représentation correspondant à la première vibration tend à éveiller celle qui correspond à la seconde ; c'est enfin parce que la succession des deux ondes cérébrales a modifié dans son propre sens les cellules nerveuses et rendu plus facile sa propre reproduction, qu'est née une certaine habitude mentale et qu'un lien a été établi entre la première représentation et la seconde. La théorie physiologique est exacte pour toutes les lois qui concernent Y ordre de succession des états particuliers de conscience et qui règlent leur apparition dans le temps : on pourrait les appeler les lois du mouvement mental. L'ordre de nos sensations est déterminé par l'ordre des changements
physiologiques et cérébraux; l'ordre de nos sensations, à son tour, détermine plus ou moins directement celui de nos pensées, de nos sentiments, de nos désirs, de nos volitions : toute la série des états de conscience particuliers se trouve donc finalement subordonnée à Faction des choses extérieures sur notre organisme.
Toutefois, cette action provoque une réaction consciente, — émotionnelle et intellectuelle, — dont les lois ne sont plus uniquement physiologiques, mais indivisiblement physiologiques et psychiques. En outre, si le mécanisme cérébral explique 1 ordre d'apparition dans le temps des divers états de conscience, il n'explique pas ces états eux-mêmes ni leur génération mutuelle ; il rend compte en grande partie de leur histoire, une fois donnés, mais il ne rend pas compte de leur existence et de leur liaison primaire. Il y a entre la pensée, le plaisir, la douleur, le désir, l'aversion, la volition, un lien profond et intime dont les lois mécaniques ne donnent qu'une explication unilatérale et incomplète, non bilatérale et complète. Quand je dis que je désire un objet parce qu'il est agréable, j'exprime une raison psychologique, une loi de finalité immanente et immédiate, élément d'explication aussi nécessaire dans la psychologie que les théorèmes relatifs aux vibrations cérébrales dans la physiologie. Il est exagéré et arbitraire de réserver le nom de lois aux seuls rapports mécaniques. En admettant même que l'on pût, par exemple, déterminer le mécanisme cérébral et inconscient auquel répond la conscience de la ressemblance ou de la différence, il n'est pas certain qu'on aurait déterminé la vraie loi de cette conscience du semblable et du dissemblable, mais peut-être seulement la loi de son objet, la loi de ses conditions d'application : le phénomène demeurerait encore plus clair par son côté logique et psychique que par son aspect physique, même bien déterminé.
En outre, il est faux que toutes les lois des phénomènes intérieurs échappent à la conscience. Les lois mêmes de l'association des idées, qui sont les plus mécaniques de toutes les lois mentales, tombent pourtant encore en partie sous la conscience : les rapports de ressemblance et de différence, de succession ou de simultanéité dans le temps, de contiguïté dans l'espace, sont des rapports conscients et des lois conscientes. Pour être dérivée, une loi n'en est pas moins une loi, et, d'ailleurs, pouvons-nous nous flatter de connaître une loi absolument première?
Maintenant, une fois accordé que le mécanique accompagne
LA CONSCIENCE ATT El NT- ELLE DES LOIS. 25
partout le mental, que même il détermine Tordre chronologique des phénomènes intérieurs et leur mouvement, reste toujours la forme consciente de ces phénomènes qui est inexpliquée. Ainsi, quand il s'agit d'expliquer le sentiment même de différence et de ressemblance qui accompagne l'association mécanique des idées différentes ou semblables, le mécanisme reste nécessairement en chemin.
Enfin les partisans exclusifs des lois mécaniques supposent résolue une question fondamentale, qui ne Test pas : les lois mécaniques n'auraient-elles point elles-mêmes leur racine dans des lois mentales, et conséquemment l'inconscient n'aurait-il point sa racine dans le conscient, soit qu'on entende par le conscient le pensant, soit qu'on entende le sentant, le voulant? Certains philosophes ont réduit les lois mécaniques aux lois logiques; d'autres pourront réduire le mécanisme à la sensibilité et à la volonté, à la fuite de la douleur et à la recherche du plaisir, à l'appétition, au désir. Dans ce dernier cas, la conscience de désirer ne saisirait plus seulement un résultat superficiel : elle saisirait quelque chose de fondamental et de profond. Préfère-t-on l'hypothèse intellectuelle de Wundt dans sa première doctrine, qui réduisait tout au raisonnement; le raisonnement sera alors la conscience d'une loi et d'une loi plus fondamentale que toutes les autres, tellement fondamentale qu'elle serait absolument nécessaire, qu'elle serait la conscience même de la nécessité, dont le mécanisme extérieur est une simple application et un simple résultat. La logique consciente renfermerait le secret de la logique inconsciente, le processus conscient celui du processus inconscient. Le rôle superficiel attribué d'abord par Wundt lui-même à la conscience et aux idées n'était donc pas très conciliable avec sa propre théorie.
Dernier problème : — La conscience trouve en soi-même certaines conditions ou lois fondamentales de sa propre existence, celles queKant prétend à priori. Cette organisation primitive de la pensée n'est-elle que l'expression de l'organisation cérébrale , les formes de la pensée s'expliquent-elles totalement par les formes du cerveau? — C'est la rivalité de l'école critique et de l'école biologique. Cette dernière a sans doute raison de ramener les cadres abstraits de Kant à des lois de la vie. Toutefois, si l'on peut trouver artificielles les « formes » compliquées de la pensée, au sens de Kant, si on peut réduire toute cette structure mentale à une structure cérébrale, encore reste-t-il la pensée même, la conscience même, Yintellectus de Leibnitz, qui n'est pas ramené au
pur mécanique. La question demeure alors toujours ouverte : est-ce l'intelligence qui est superficielle et le choc mécanique qui est fondamental, ou bien le choc mécanique lui-même implique-t-il, sinon de la pensée, du moins de la sensibilité à son minimum? On le voit, un certain dogmatisme, une prévention en faveur d'une certaine métaphysique se cache sous ces propositions d'apparence positive : « La conscience ne saisit que des résultats, non des lois; la physiologie seule saisit des lois, et ces lois sont essentiellement de nature inconsciente, c'est-à-dire mécaniques ou au moins inconsciemment logiques. » C'est là une métaphysique logico-mécaniste dissimulée sous ce qui semblait d'abord l'établissement d'une pure méthode « scientifique. »
Aces hypothèses nous opposerons les propositions suivantes:
1° Il y a des lois mécaniques, des lois logiques , et des lois proprement psychiques.
2° Ces trois espèces de lois produisent toutes des effets dans la conscience.
3° Les lois mécaniques, considérées sous le rapport de leur forme, ne sont que les lois logiques appliquées à la quantité et au mouvement dans l'espace.
4° La conscience, saisissant seule les lois logiques, saisit donc seule les lois mécaniques dans leur forme même, qui est la loi de ces lois.
5° La conscience saisit seule les lois proprement psychiques, qui font qu'une sensation produit une émotion et une volition. Pourquoi une douleur, par exemple, produitelle la volonté d'écarter l'objet pénible? Les raisons mécaniques du phénomène recouvrent une raison plus fondamentale encore et psychique, à savoir que la volonté ne peut consentir à la douleur, — ce qui est plus clair encore que les lois mécaniques.
6° En y regardant de plus près, nous verrons que les lois psychiques, qui relient la sensation à l'émotion, l'émotion à la motion, sont seules capables de nous faire comprendre le fond même (et non plus seulement la forme) des lois mécaniques. Aussi ces lois lient-elles les phénomènes par un rapport intrinsèque, non plus seulement extrinsèque comme ceux de la quantité, du temps et de l'espace, qui sont les seuls liens impliqués dans les lois physico-mécaniques.
D'où il suit que la conscience non seulement saisit les lois, mais saisit seule des lois primaires, vraiment unissantes, qui en définitive rendent compte des autres.