II. — Critique des associationnistcs
III. — Possibilité d'une statique et d'une mécanique de l'esprit. — Leurs limites. — Réponse aux objections. — Lois générales de la dynamique mentale.
I. — Herbart, qui a tenté d'écrire la statique et la mécanique de l'esprit, est un des philosophes qui ont le mieux vu que les idées deviennent des forces par leur opposition mutuelle ; opposition qui fait que Tune résiste à l'autre et tend à l'arrêter pour prendre sa place dans la conscience. La lutte des idées pour la conscience domine et explique, selon lui, ce qu'on appelle l'association des idées ; elle produit et le mouvement perpétuel de la pensée et la suggestion de telle idée par telle autre.
Mais d'abord Herbart croit, sans raison, que les idées ne deviennent forces, ne manifestent une intensité, une direction, ne s'accompagnent de mouvement qu'à l'état d'opposition, non quand elles sont harmoniques. En outre nous allons voir que Herbart n'a point reconnu la vraie source, ni mentale, ni organique, d'où dérive la force des idées.
Parmi les mouvements intérieurs, Herbart n'a considéré que le mouvement des représentations vers la clarté, vers la conscience claire. Sous le prétexte que rien ne peut s'anéantir, il admet que les représentations non conscientes continuent cependant d'exister; il oublie qu'on peut tout aussi bien appliquer à la conscience même ce pouvoir de ne point s'anéantir qu'il attribue aux représentations, et dire que la conscience est diminuée, non anéantie. Le « seuil de la con-
science » devient ainsi pour Herbart le point où commence u ii phénomène lumineux, et le mouvement des représentations devient comme un lever d astre au-dessus de l'horizon. « Tout mouvement des représentations, dit-il, est renfermé «^ntre deux pôles fixes : leur état à' arrêt complet, leur état ele liberté complète. » Au lieu de la pesanteur qui attire les Cîorps en bas, nous avons ici l'effort naturel et constant de "toutes les représentations pour revenir à leur état de liberté complète. Mais en quoi consiste cette liberté ? Pour Herbart, die est tout intellectuelle, toute faite de conscience claire : c'est une simple liberté de vision intérieure. Or, ce n'est point là, selon nous, le vrai et essentiel mouvement des états mentaux : ils ne tendent pas, avant toat^ à être clairs et clairement représentés : le vrai but est de jouir et d'agir, la clarté intellectuelle n'est qu'un moyen d'action et de bonheur.
Le principe d'où part Herbart, pour établir cette théorie, est une hypothèse métaphysique : celle de la simplicité de l'âme. Il en conclut que des représentations de qualité contraire, de contenu contraire, ne peuvent coexister dans la conscience sans un arrêt réciproque. C'est ce principe qui fait l'unité de sa doctrine. Or, en premier lieu, la simplicité de l'âme est une hypothèse dont la psychologie ne peut faire son point de départ. En second lieu, si l'antagonisme entre deux représentations provenait seulement de la contrariété de qualités qui existe entre leurs contenus, l'antagonisme ne pourrait cesser que par l'extrusion simultanée des deux représentations du champ de la conscience, c'est-à-dire par leur annulation mutuelle, ou par une modification de qualité qu'elles subiraient dans la conscience même pour y pouvoir coexister sans contradiction. Mais ces deux conséquences de la théorie sont contraires aux faits : à chaque moment de notre vie consciente, il y a des contenus contraires qui sont présentés en même temps. C'est seulement sous certaines conditions spéciales et déterminées que des représentations contraires entrent en conflit. Ainsi, je ne puis voir une orange à la fois jaune et verte, mais je puis la sentir à la fois sucrée et fraîche ; et nous verrons plus loin que les raisons de ces faits tiennent à la différenciation plus ou moins grande de nos sens.
Ces erreurs de principe ont empêché Herbart de bien comprendre le conflit des représentations. Ce conflit peut se prendre en deux sens principaux. Il peut désigner le conflit
des représentations pour entrer dans la conscience, ou le conflit mutuel des représentations déjà entrées dans la conscience. On ajustement objecté àHerbartla confusion perpétuelle des deux points de vue. Le conflit pour entrer dans la conscience n'est pas réellement un conflit de représentations (qui alors seraient inconscientes) ; c'est, au point de vue mental, un conflit de tendances et d'appétitions, ou, au point de vue physiologique, de tensions et de mouvements cérébraux : la question d'intensité domine alors tout le reste. Mais le vrai conflit de représentations est celui qui existe entre divers états actuellement conscients ou subconscients, comme entre un mal de tête et le plaisir d'une lecture. Ici, ce n'est plus seulement l'intensité qu'il faut considérer, mais la qualité et le contenu des représentations. Et c'est encore dans les appétitions ou émotions concomitantes que se trouve la vraie raison pour laquelle une représentation en domine une autre : c'est la qualité agréable ou pénible, résultant d'appétitions favorisées ou contrariées, qui est le principal élément du problème. On ne peut pas calculer la force des représentations, comme telle, sans tenir compte de cet élément.
Herbart n'a donc vu que le côté intellectuel ou perceptif de l'opposition et de l'harmonie entre les idées : il oppose par exemple les couleurs aux sons, il rapproche au contraire les diverses couleurs. Mais, sans nier les oppositions ou harmonies de ce genre, il faut répéter que le véritable et profond antagonisme des états mentaux réside dans leur rapport avec la volonté, soit instinctive, soit réfléchie, en un mot dans leur côté appétitif et émotionnel plutôt que perceptif et représentatif. La couleur d'un disque de chemin de fer annonçant un train qui va heurter le train où je me trouve emprunte sa force mentale, avec les mouvements qui la traduisent, non à la perception, mais à la crainte que cette perception provoque. Les idées mêmes sont des signes d'actions et de passions possibles, et c'est par là surtout qu'elles exercent une influence attractive ou répulsive. Il y a conflit quand différentes représentations, enveloppant des émotions, par conséquent des motifs et mobiles tout à la fois, ouvrent à notre volonté des lignes d'action incompatibles: mais, encore une fois, ce n'est pas là une lutte de représentations, c'est une lutte de lappétition centrale contre certains obstacles. Ce n'est point la qualité représentative qui décide, c'est la qualité affective et appétitive. Herbart confond l'effet avec la cause et distribue aux diverses représentations l'acti-
DYNAMIQUE MENTALE ET MOUVEMENT MENTAL. iô'i
vite centrale de l'appétition, réduite en menue monnaie. En réalité, chaque représentation n'est que le point de rencontre de l'activité appétitive avec des actions venues d'objets extérieurs, et qui tantôt sont favorables, tantôt défavorables. La représentation ressemble kla forme qu'une flamme prend sous l'influence du vent qui la pousse; ce n'est pas cette forme qui agit primitivement, mais la flamme d'un côté et ie ""vent de l'autre. Seulement, comme la représentation est une forme consciente, elle devient ultérieurement un nouveau ïacteur dans le problème de l'action, elle rend possible une Téaction originale, un changement de direction dans la volonté : elle devient idée-force, en un mot, mais toujours à cette condition que Vidée soit la forme d'un processus appétitif complet, enveloppant sensation, émotion, appétition; réduite au côté purement représentatif de \ objet, et ainsi abstraite du sujet, l'idée n'a plus qu'une forme passive : elle n'est active que du côté du sujet, dont elle représente l'action ou la réaction. Ce ne sont donc pas des duels de représentations qu'il faut ici invoquer.
Herbart, pour se tirer de ces mauvais pas, est réduit à supposer que des contenus contraires de représentations peuvent coexister dans la conscience pourvu que chacun souffre une diminution d'intensité jusqu'à un certain degré calculable (1) : c'est un moyen de faire rentrer dans la pénombre la contrariété qui eût choqué la simplicité de l'âme. Mais, outre que c'est encore là une chose contraire aux faits et une pure hypothèse, il est inadmissible de soutenir qu'une diminution d'intensité puisse se produire sans affecter la qualité même des représentations, qui demeureraient avec le même contenu, mais moins intense ou moins clair. Toute variation d'intensité dans un état de conscience est accompagnée d'une variation de qualité. Quand il s'agit de plaisir et de peine, la chose est évidente, à ce point qu'un accroissement d'intensité peut changer le plaisir en peine. Quand il s'agit de l'intelligence, le fait semble moins évident, et Herbart s'est laissé tromper par les mots à? obscur et de distinct, auxquels il a donné un sens purement quantitatif; mais, à dire vrai, ces mots indiquent une différence de qualité, car une représentation est plus ou moins distincte selon le nombre de détails qualitatifs qui y sont discernés. Lorsque ma vision d'un objet est plus intense, je distingue plus de différences
(4) Voir les éludes de Stout sur Herbart, Mind, 4889.
dans cet objet. Quand mon attention à cette vision est également plus intense, il y a dans ma conscience une concentration, une diminution de « Taire de conscience », comme dit Spencer, qui entraîne une variation qualitative. L'intensité croissante d'un désir ou d'un vouloir n'est pas non plus une pure affaire de quantité, quoique ici l'intensité joue un rôle prédominant, étant la forme même de l'activité : la tension, V effort, le plus ou moins de spontanéité ou de contrainte et de résistance sont des aspects qualitatifs liés à l'intensité variable du vouloir.
Herbart, lui, renversant les termes, fait provenir les sentiments et les désirs du rapport des représentations. Par exemple, le sentiment est pour lui le degré de tension où se trouvent portées les représentations par leur rapport mutuel d'opposition ou de similarité dans la conscience. C'est là faire provenir la cause de l'effet. De même le désir est pour Herbart la tendance d'une représentation à la clarté dans la conscience, tandis qu'en réalité c'est la conformité de la représentation avec notre désir qui vient lui communiquer une force nouvelle et une tendance à la clarté. En un mot, Herbart s'en tient à l'intellectualisme d'une part, et à la mathématique de l'autre : deux principes de formalisme qui laissent échapper le fond de la vie mentale. L'intellectualisme logique ou mathématique étudie les formes de la pensée développée, réfléchie et plus ou moins abstraite, au lieu d'étudier les formes ou plutôt les démarches bien plus primitives de la sensation, de l'émotion et de la volition.
De plus Herbart a traité les idées comme de petits êtres distincts dont on connaîtrait préalablement la force intrinsèque absolue, et dont on pourrait soumettre les rapports inter se à un calcul mathématique, 1° indépendamment de l'unité et de l'action du sujet concevant et voulant, 2° indépendamment aussi de l'unité et de Faction du cerveau vivant. Mais les idées ne flottent pas en l'air entre ciel et terre, entre le cerveau qui agit et l'activité mentale. Elles ne restent pas non plus les mêmes quand on les pense et quand on ne les pense pas, comme des caractères d'imprimerie dans leurs casiers. Herbart dit de sa psychologie qu'elle construit l'esprit avec des séries de représentations, de même que la physiologie construit le corps avec des fibres; or, comme le remarque Wundt, il est précisément impossible d'arriver à expliquer les fonctions physiologiques par l'irritabilité des filets nerveux. Les fibres nerveuses et musculaires, les cellules glan-
dulaires sont régies par les grandes formations centrales, et elles ont besoin que la cohésion des grands organes directeurs soit maintenue. Wundt ajoute que semblablement, dans l'ordre mental, « Taperception » est ce qui unit les représentations, leur donne leur principale force, les maintient ou les arrête. Wundt oublie d'ailleurs de remarquer que cette aperception dérive de Yappétition, et qu'antérieurement même à l'aperception intellectuelle, il se produit une réaction immédiate de la volonté sur tous les états de conscience, selon qu'ils concordent ou ne concordent pas avec l'ensemble de nos tendances constitutionnelles. Il est donc impossible de calculer avec une exactitude mathématique les forces des idées et des états de conscience indépendamment de V action sensorielle et de la réaction émotionnelle ou volitionnelle. Herbart ressemble à quelqu'un qui voudrait calculer la force de chaque vague de la mer, au moment de la marée, d'après ses seuls rapports de collision avec la vague précédente et la vague suivante, sans tenir compte de l'action générale qui, agissant sur chaque vague et sur chaque molécule, soulève vers la lune la masse entière de la mer.
Quelles sont les conséquences de la théorie des idées chez Herbart et ses disciples? — Elle aboutit à changer les représentations en morceaux séparés de l'existence. Au lieu d'être continue, l'existence devient ainsi discrète. Or, c'est aux partisans de séparations tranchées dans le cours de la vie intérieure à prouver ce qu'ils avancent, et ils n'ont jamais fourni cette preuve. En fait, c'est par artifice que nous isolons une portion de la conscience pour l'examiner à part; toutes les divisions qui sont faites entre l'état présent et ses antécédents ou ses conséquents, entre l'état particulier et l'état total; sont artificielles. L'artifice est semblable à celui qui forme la ligne de points ou une courbe de petites droites. Ce symbolisme peut avoir son utilité pratique, mais il ne faut pas, comme les partisans de Herbart et tous les « associationnistes », oublier que nous spéculons alors sur de purs symboles tels que les signes algébriques, ou sur des fictions telles que l'hypothèse des fluides électriques.
Si les idées ou représentations étaient des facteurs réellement distincts de ce que nous appelons la vie mentale et consciente, facteurs ayant chacun sa qualité propre, son intensité propre, sa force propre, il faudrait que chaque représentation fût conservée pure dans toutes les combinai-
sons et processus où on la suit, comme les facteurs d'un calcul restent purs et identiques dans toutes les multiplications, divisions, combinaisons possibles. On aurait alors, pour parler à la manière de Platon, la représentation pure du rouge, la représentation pure du bleu, etc. Mais, si chacun des facteurs restait vraiment pur, leur ordre réciproque et leur relation objective ne devraient affecter en rien leur manière d'être sentis; on tomberait donc dans des difficultés analogues à celles du Sophiste et du Parménide : « Si l'idée de rouge est simplement l'idée de rouge, elle demeurera cette idée et rien de plus, soit que l'idée du vert ait précédé ou non ; ce fait brut objectif, qu'elle suit le vert et contraste avec le vert, ne pourra donc, par exemple, lui donner la conscience d'elle-même comme d'un fait succédant à l'autre et en contraste avec l'autre (1). » D'où les platoniciens et même les kantiens se croiront autorisés à conclure la nécessité d'un troisième terme, d'une troisième entité pour apercevoir le rapport des deux idées ou sensations pures : cette entité sera un intellect capable d'établir des ralations.
Enfin, une dernière objection, c'est que la sensation pure et simple est elle-même un symbole comme V atome. Rien de ce que nous pouvons appeler un état mental n'est jamais simple. Les psycho-physiciens se demandent si l'esprit peut être en plus d'un état à la fois : il y est toujours. A chaque instant nous faisons au moins trois choses à la fois : sentir, agir, jouir ou souffrir. On ne peut donc traiter les représentations comme des atomes sensitifs qui seraient indécomposables et inaltérables dans leurs combinaisons.
Toutes les difficultés du système de Herbart viennent de ce
3u'il a fait lutter directement les idées en combats singuliers, e ce qu'il a vu entre elles un « conflit » proprement dit, au lieu de chercher la raison de leur apparition ou de leur disparition dans leur relation à un terme supérieur, qui est Y apparition ou la volonté, dont l'aspect intellectuel est X attention. Comme nous ne disposons que d'une quantité limitée d'énergie mentale et volontaire, conséquemment d'attention, la concentration de l'attention et, par cela même, du vouloir sur un point entraîne son détournement des autres points. C'est le rapport des représentations à notre désir actuel qui explique
(1) W. James, Minci, 1884, p. 9.
ce mouvement de l'attention. Les représentations ne doivent donc pas être regardées comme analogues aux forces ou mouvements de corps indépendants, comme dans la psychologie de Herbart ; ce sont des processus de l'esprit, qui doit être considéré comme une unité (de nature inconnue) et comme doué d'une certaine quantité ae force. Cette force totale, quand elle est dirigée en un sens, ne pouvant être dirigée dans l'autre, il en résulte l'exclusion mutuelle des représentations, sans qu'il y ait besoin de supposer, avec Herbart, une contrariété entre deux représentations séparées qui lutteraient comme deux combattants.
IL — La théorie de l'association a les mêmes défauts que celle de Herbart. Elle admet que les perceptions sont originairement isolées; elle explique ensuite leur liaison par une loi d'association extérieure et d'habitude machinale : un rapprochement antécédent et tout accidentel, avec l'habitude qu'il a produite, voilà la dernière raison qu'elle donne du lien des états de conscience. L'esprit, alors, n'a plus par luimême ni loi constitutive, ni démarche propre; on cherche la dernière raison de ce qui se passe en lui dans des phénomènes de rencontre extérieure.
Selon nous, au contraire, les lois de l'association présupposent une loi bien plus fondamentale : la loi qui relie la sensation à l'émotion et à la volition. Le réflexe mental est la vrai loi essentielle, constante, toujours en action; l'association des idées n'est qu'un dérivé du rapport plus intime qui les relie aux émotions et aux désirs. D'ailleurs, supposer des sensations d'abord isolées, qui attendent pour se lier la répétition et la routine, c'est une hypothèse contraire à l'expérience la plus élémentaire : nous avons vu qu'il n'y a point de sensation sans émotion, sans réaction, sans motion consécutive, et c'est là qu'il faut chercher le premier lien des états de concience, — lien qui n'a rien de contingent et de fortuit, qui est la causalité en action, la finalité vivante, la logique réalisée, et dont toutes les autres liaisons ne seront que des accessoires.
La conséquence de notre théorie, c'est que la vie mentale n'est pas une simple série d'états, un pur « train de sensations » où chaque partie existerait séparément après l'autre, mais une continuité dans laquelle chaque état particulier est la résultante de l'état total qui a précédé et ne peut s'expliquer que par la totalité des causes qui y ont agi. L'association des
idées, comme telles, n'est donc encore qu'un phénomène de surface, ou un simple reflet des hasards extérieurs ; le nexus intime des états de conscience, qui fait que l'un suggère l'autre, doit être plus qu'intellectuel : il doit être émotionnel et volitionnel, il doit s'expliquer par la totalité des tendances, actions, passions, émotions, représentations qui existaient à l'état précédent, en un mot par la conscience tout entière et par son rapport avec la totalité des circonstances extérieures.
Ce fait a sa contre-partie dans l'organisme. Le cerveau agit toujours comme un tout ; aucune partie ne peut décharger d'énergie sans altérer les tensions de toutes les autres parties. On Ta justement comparé au conducteur électrique, où la somme d'énergie en un point quelconque est fonction de l'énergie totale. Certains points sont toujours en diminution de tension, d'autres en accroissement, tandis que sur d'autres il y a décharge active ; les états de tension, cependant, ont une aussi positive influence que les décharges pour déterminer la condition totale, conséquemment pour décider ce que sera l'état d'esprit correspondant à l'état complexe des nerfs (1). Selon nous, ce qui cause les tensions intérieures dans la conscience, parallèlement aux tensions cérébrales, ce sont les plaisirs, douleurs, émotions, appétitions, réactions de la volonté. C'est donc là, et non pas seulement dans les rapports des représentations purement intellectuelles, qu'il faut chercher l'explication des changements dont la conscience est Je siège, de la direction prise par le cours continu de la vie mentale. En même temps, chaque association d'états de conscience devra être considérée, au point de vue organique, comme le résultat d'altérations d'énergie dans ce qui est l'action intégrale du cerveau. La force des idées est fonction de l'excitation extérieure et de la réaction intérieure : elle dépend du rapport de la sensation à Fappétition, qui met en jeu les réflexions de mouvement d'une cellule à l'autre par l'intermédiaire des fibres qui les relient. La suggestion des représentations mentales et des mouvements corrélatifs peut être comparée aux phénomènes d'induction électrique par lesquels un courant exerce son influence sur un autre et produit une aimantation. Les courants nerveux qui répondent à telle série de représentations se trouvent induits, et les représentations subissent paral-
(1) Voir W. James, Ibid.
lèlement des phénomènes d'attraction qui les font se succéder Tune à l'autre dans la conscience selon une direction déterminée.
III. — Il y a donc une statique et une mécanique de l'esprit, qui ne sont pas toute la psychologie, mais qui en expriment l'élément quantitatif. Beaucoup de philosophes de 1 école spiritualiste et de l'école criticiste déclarent les lois dynamiques de la composition des forces inapplicables aux faits mentaux par leur nature même, non pas seulement par le fait de notre ignorance. Cette assertion est arbitraire et en contradiction avec ce que ces philosophes reconnaissent tout les premiers, car ils finissent eux-mêmes par attribuer aux états mentaux les trois caractères essentiels de la force : intensité, durée et relation constante avec le mouvement. Les états mentaux, dit par exemple M. Renouvier dans un passage où il critique notre théorie, peuvent être ce évoqués, maintenus, bannis, rappelés, jusqu'à ce que l'un d'entre eux soit assez fermement et assez longtemps gardé, conjointement avec le motif et le jugement qui en font partie, pour que se produisent les modifications organiques que nous savons être en relation constante avec les phénomènes d'imagination et de passion, suffisamment caractérisés ou fixes, dont les fins peuvent être atteintes au moyen de mouvements musculaires (1). » N'estce pas là reconnaître que la volition est une représentation assez intense et. assez durable pour entraîner les mouvements musculaires corrélatifs? Selon M. Renouvier, il faut que le motif soit assez « ferme » et assez « long », — donc assez fort; seulement, M. Renouvier croit que le motif est rendu tel par la volonté. Mais, d'autre part, il déclare la volonté indiscernable du motif même et ne constituant pas une faculté à part : c'est le motif qui se rend lui-même fort ou faible, miraculeusement; il n'en est pas moins vrai que le motif est toujours une force. Bien plus, M. Renouvier accorde que, si les forces mentales « pouvaient être identifiées effectivement avec les pures forces mécaniques, les lois de la mécanique, et par conséquent le parallélogramme des forces s'appliqueraient à merveille (2). » Mais, répondrons-nous, sans affirmer l'identité des forces mentales et des forces mécaniques, on peut et on doit reconnaître leur corrélation
4) Critique philosophique, 17 juillet 1883, p. 337. 2) Ibid., page 334.
constante : cela suffit pour que les lois mécaniques deviennent ['expression et la mesure des forces mentales. — M. Renouvier nous objecte que les forces mentales « ne se composent pas les unes avec les autres ». — Cette négation nous semble contraire aux faits : deux plaisirs ou deux douleurs, avec les impulsions correspondantes, peuvent parfaitement s'ajouter et produire un effet plus grand ; leurs effets se composent donc. En dernier lieu, M. Renouvier objecte que les forces mentales « ne peuvent jamais être mesurées », soit par des longueurs, soit autrement, et que « ce qu'on entend par leur direction n'a rien de commun avec des angles ». Cela lutil vrai, il en résulterait que nous manquons d'un procédé pratique de mesure à l'égard des forces mentales, et que le parallélogramme des forces est ici simplement une traduction symbolique de leur composition. Ce symbole en termes d étendue ne serait pas pour cela sans valeur, car, même dans la mécanique proprement dite, le parallélogramme est le simple symbole géométrique de forces dont la nature intime demeure inconnue et qui se mesurent seulement par leurs effets moteurs. Cette mesure par les effets est possible, quoique plus difficile, pour les faits psychiques. Ces derniers se traduisent toujours par des mouvements, soit cérébraux, soit locomoteurs. Quoiqu'on prétende que les pensées et les émotions sont sans rapport avec l'espace, elles aboutissent de près ou de loin à un mouvement et supposent une image enveloppant l'étendue : ou* Itti vosTv àvsu cpavTaataç. H y a donc toujours une certaine direction dans l'espace qu'implique la direction mentale ; tout au moins celle-ci finit-elle toujours par se traduire dans celle-là. Il en résulte que le parallélogramme des forces, pour qui connaîtrait toutes les forces mentales, deviendrait une expression exacte des effets derniers de ces forces.
Mais ici, avec tous les philosophes de l'école éclectique, depuis Cousin et Jouffroy jusqu'à nos contemporains,^ on demande à quoi l'on peut reconnaître qu'une idée, qu'un sentiment a plus de force qu'un autre, « si ce n'est à ce fait qu'il a prévalu (1) ». — Cet argument tant de fois répété suppose que, pour affirmer le déterminisme des idées-forces, il est nécessaire de pouvoir déterminer a priori et avant le fait la force intrinsèque des idées, sentiments, motifs et mobiles. Mais, de ce que nous n'avons pas, nous, un mètre exact pour
(1) Critique philosophique, page 341.
mesurer et évaluer d'avance la force des motifs et mobiles, il n'en résulte pas qu'ils ne soient point en eux-mêmes des forces soumises, dans leurs effets réciproques, aux lois générales des forces. A quoi reconnaissons-nous que le vent du nord a été plus fort que le vent du sud? — A ce quVrc fait il a prévalu; nous ne mesurons assurément les forces que par leurs effets, et cela est vrai des poids mêmes de la balance. Par induction, nous appliquons à toutes les forces, même à celles que nous ne pouvons mesurer exactement, les lois de la composition quantitative; par une induction semblable, nous appliquons aux moyennes des faits sociaux les mêmes lois; nous les appliquons encore, avec une incertitude croissante, à la moyenne des actes d'un individu, parfois à un acte particulier dans des circonstances particulières. L'incertitude du problème s'explique naturellement par la complexité des données, sans qu'il soit besoin de recourir, comme M. Renouvier, à des « commencements absolus », ni pour le vent qui change, ni pour la volonté qui change. Si la précision du calcul est impossible pour les faits mentaux, il n'en résulte nullement qu'ils échappent aux lois mathématiques et mécaniques. On ne peut prédire le temps de l'année prochaine à cause de la complication des facteurs; le temps qu'il fait n'en est pas moins un résultat mécaniquement déterminé (1).
On ne peut encore, dans l'état actuel de la science mentale, que considérer les choses en leur généralité et grosso modo. Aussi est-on obligé de s'en tenir à des analogies comme les suivantes :
1° Dans le domaine mental, les forces semblables et de même direction s'ajoutent, les forces opposées se font équilibre. Les divers sentiments, avec leurs intensités et directions propres, étant toujours liés à des mouvements et à des tendances cérébrales, il est inévitable que l'effet mental soit en harmonie, par son intensité et par sa direction, avec la résultante mécanique. Qu'est-ce, par exemple, que l'immobilité
(1) M. Janet cite le mot de cette femme spirituelle que son amant reconduisait tous les soirs en lui faisant faire le tour d'une place et qui, s'apercevant un jour qu'il coupait la place au lieu de la tourner, lui dit : « Je vois bien que votre amour a diminué dans le rapport de la circonférence au diamètre. » — Les exemples de ce genre prouvent contre la prétention de vouloir calculer et formuler rigoureusement des cas particuliers et concrets ; mais notre impuissance à mettre en équation un phénomène trop complexe ne prouve pas que ce phénomène n'ait rien de mathématique. La statistique ne peut me dire quand je mourrai, moi, et ce n'est pas son aftaire; mais elle peut me dire l'âge moyen des décès pour les grands nombres.
d'un martyr dans le dernier supplice, sinon une réelle équation de forces contraires, quoique impossibles à mettre en équation eu égard à leur complexité?
2° L'intensité des effets et changements intérieurs est en raison de la tension antérieurement accumulée et de l'énergie de l'excitation mentale qui met les forces en liberté. Les phénomènes de l'attente en sont un exemple. Si une grande attente est trompée, comme quand on s'attend à une chose magnifique et qu'on voit tout le contraire, la force de tension se dépense d'une autre manière : au lieu d'admirer, on se moque, on s'indigne, on s'irrite; mais l'énergie de l'état mental, quel qu'il soit, est toujours proportionnée à l'énergie antécédente. Ce phénomène a sa contre-partie physique : dans le cerveau se trouvent des forces nerveuses de tension qui, ne se trouvant point dépensées dans un sens, sont dépensées dans l'autre : par exemple, là où l'on s'attendait à pleurer, on peut rire, mais l'effet nerveux final sera toujours en rapport avec la tension nerveuse antécédente et avec l'excitation nerveuse qui a produit un changement d'équilibre. L'expression physique des émotions, considérée dans la totalité de ses effets, n'est autre chose qu'une dépense par diverses voies de la force nerveuse dégagée. Sous l'empire d'une forte émotion, on rit pour ne pas pleurer, on s'agite, on remue les jambes, tout son corps, on parle, et la voix est plus ou moins tendue, le cœur bat, le sang afflue à la tête, etc. C'est une communication de mouvements diversifiés. L'état de conscience est de même une tempête morale où tous les effets sont liés et en équivalence d'énergie avec la totalité de leurs causes.
3° Il y a des phénomènes psychiques où se montre l'égalité de l'action et de la réaction. On sait que deux billes lancées avec une force égale l'une contre l'autre s'arrêtent immobiles et que le mouvement de translation se continue sous forme de mouvement calorifique ; deux astres s'arrêtant ainsi l'un l'autre pourraient se réduire en vapeur. Mantegazza compare .à ce phénomène la transformation d'un violent amour par réaction en haine violente ou en vif mépris (1). « II n'y a de plus forte raison de se haïr, dit La Bruyère, que de s'être trop aimés. » Assurément il faut se garder de représenter l'amour et la haine comme deux billes qui se choquent :
(1) Voir Mantegazza, la Transformation des forces psychiques, dans la Revue philosophique, 1878, I. L'auteur se contente trop souvent de comparaisons vagues et de métaphores, qu'il prend pour des explications ou pour des formules exactes.
dans les phénomènes psychiques il y a un tel ensemble de causes en action qu'on ne peut y introduire l'exactitude mathématique; malgré cela, quand on considère les phénomènes les plus élémentaires et les plus simples, l'égalité de l'action et de la réaction se manifeste à la fois physiquement et mentalement.
4° Une cause, de nature physiologique, rend inévitable Je mouvement perpétuel pour les sentiments et pour les pensées. Pendant que certains faisceaux de nerfs sont employés à vibrer pour telle émotion ou telle idée, les autres sont dans un repos relatif; les premiers s'usent, les seconds sont prêts pour l'exercice. Grâce à l'équilibre instable du cerveau, l'excitation affaiblie sur un point passe à un autre point et s'y relève. De là résulte le mouvement perpétuel des émotions et, par contre-coup, des pensées; c'est le corrélatif du mouvement perpétuel produit dans le cerveau par l'instabilité des cellules, par la dénutrition incessante liée à leur dépense de force, enfin par le passage incessant de l'énergie d'une région à l'autre.
5° Le mouvement mental est soumis à la loi de la moindre action. Pour réagir contre un obstacle, une certaine action ou dépense est nécessaire; cette action devra être, pour le désir et l'effort moteur, la moindre dépense possible de force vive, le moindre abandon possible de soi-même. De là une loi que Goethe et Geoffroy-Saint-Hilaire appelaient la loi de la moindre dépense ou loi d'économie. Toutes les forces de la nature tendent à produire leur effet avec la moindre perte, comme si la nature était essentiellement économe. Placez un mobile dans un milieu, il suivra la ligne qui s'approche le plus de la directrice : la conséquence sera la plus grande action ou le plus d'effet possible. Dans les séries dont plusieurs termes sont incompatibles, dit Leibniz, la combinaison qui l'emporte est celle qui permet l'existence simultanée du plus grand nombre de termes. Par conséquent, peut-on ajouter, c'est celle qui permet le plus grand succès possible pour l'action motrice et, chez l'être sensible, la plus libre satisfaction du désir. De même en biologie. On retrouve cette loi dans les modifications que subissent les espèces animales pour s'accommoder, avec le moins d'altération possible, au nouveau milieu géologique et climatologiquc. L'animal change sa patte en nageoire dans l'eau ou en aile dans l'air, avec le moindre abandon possible de ses formes.
6°De la loi précédente en dérive une autre, qui se manifeste à' la fois dans le mouvement physique et dans Faction psychique : la loi du rythme. La forme élémentaire du rythme, dans les mouvements extérieurs, nous l'avons vu, c'est l'ondulation ou vibration oscillatoire : un mouvement en avant suivi d'un mouvement en arrière. La science moderne tend à admettre, avec Tyndall et Spencer, que tout mouvement extérieur est rythmique, c'est-à-dire vibratoire, et qu'il n'y a point de mouvement qui soit toujours direct. Cette loi tient à ce que, le vide n'existant nulle part, les mouvements se transmettent toujours à travers un milieu résistant. De là un mouvement dans un sens suivi d'un mouvement dans le sens opposé, par l'effet successif de l'action et de la résistance. C'est ainsi que la lumière traversant un milieu est obligée de faire un pas en arrière pour faire deux pas en avant : le rayon d'une étoile va ondulant à travers l'immensité jusqu'à ce qu'il vienne toucher nos yeux, et, comme l'onde lumineuse qui va en avant rencontre celle qui revient en arrière, il y a un moment de suspension mutuelle ou de mutuel équilibre qui se traduit pour nos yeux par l'obscurité; la lumière jointe à la lumière produit ainsi des ténèbres par l'interférence des rayons lumineux. Nos mouvements musculaires tendent aussi à devenir rythmiques : quand nous remuons machinalement notre jambe, elle se balance comme un pendule. Notre action mentale suit une marche analogue. Dans la douleur, nous réagissons et cédons tour à tour : de là des périodes de souffrance plus vive et. de souffrance plus faible. Dans l'attention, l'activité oscille avec plus ou moins de régularité : essayez de fixer votre regard à la fois sur deux points très rapprochés, vous verrez que le regard n'est jamais absolument immobile ; il va de l'un à l'autre point avec plus ou moins de rapidité. Quand nous ne percevons pas avec une simultanéité absolue plusieurs points rapprochés, nous passons de l'un à l'autre par un rythme tellement rapide qu'il tombe au-dessous du temps nécessaire à Taperception distincte. Nous avons expliqué ailleurs par le rythme la plupart des prétendus actes de liberté indifférente (1). La pensée offre une loi analogue dans l'alternative des idées qu'elle traverse.
7° L'antagonisme des impulsions intérieures aboutit finalement à des phénomènes soit d'arrêt et d'équilibre, soit de
(1) Voir la Liberté et le Déterminisme.
retard dans les mouvements. La vitesse des changements intérieurs, par exemple, augmente quand la résistance diminue : le désir se transforme vite en action s'il y a peu de mobiles résistant au mobile dominant.
Le mouvement des représentations, la marche des idées est déterminée par deux formes de force qui appartiennent à tous les états de conscience : une force variable d'exclusion réciproque dans le moment actuel, une force variable de cohésion réciproque dans les moments successifs.
Ce sont ces phénomènes d'équilibre mental et de mouvement mental que Herbart a principalement étudiés, sans les interpréter toujours en leur vrai sens. Selon lui, nous l'avons vu, chaque représentation fait effort pour occuper toute seule la conscience actuelle ; elle tend à s'élever jusqu'à la plus grande hauteur possible au-dessus de ce seuil qui marque le passage même de l'inconscient au conscient; par cela même elle résiste aux représentations opposées. En écoutant une langue inconnue, j'entends chaque mot, mais il est aussitôt chassé de ma conscience par le mot suivant : l'un fait donc obstacle à l'autre. « Si j'entends un ut seul, il ne s'oppose pas pour moi à un re\ mais, si j'entends à la fois les deux sons, si les d.eux représentations persistent à la fois dans ma conscience, je perçois non seulement la somme «/, ré, mais l'antagonisme entre les deux. » V arrêt mutuel des représentations a toujours un certain degré, une quantité, dont Herbart essaie de donner la formule mathématique. Les formules de ce genre, encore une fois, sont nécessairement inexactes en ce qu'elles supposent, — nous l'avons montré, — les représentations isolées, sans rapport avec le cerveau et avec la conscience générale; or, les antagonismes des représentations simultanées, leur action et réaction, enfin les variations de force qui en résultent, sont liés avant tout à l'état général de la conscience et du cerveau. Considérons d'abord des sensations simultanées; je puis à la fois voir une rose, sentir son contact, flairer son odeur et éprouver du plaisir : pourquoi ces divers états de conscience se superposent-ils sans s'exclure mutuellement et ne se gênent-ils que fort peu l'un l'autre? C'est, selon nous, qu'ils appartiennent à des ordres différents et que les vibrations cérébrales peuvent se produire dans divers centres nerveux sans se faire obstacle. Au contraire, l'antagonisme est plus grand entre des sensations de même espèce; l'une résiste à l'autre : la vue actuelle du rouge exclut celle du bleu beaucoup plus qu'elle n'exclut l'audition actuelle d'un son. C'est que les
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mouvements opposés dans les mêmes centres nerveux s'excluent ou se confondent. Une saveur douce n'est pas choquée, comme dit Spencer, par un son, tandis qu'elle est choquée par une saveur amère. Ces résultats ne viennent pas d'une lutte idéale entre des représentations spirituelles dont chacune aurait sa force propre, comme des adversaires dans un tour noi (l).Le conflit des représentations simultanées tient donc à leur degré plus ou moins grand de différenciation, qui suppose parallèlement des organes plus ou moins spécialisés. A l'origine, et avant la formation des sens spéciaux, on peut se figurer le champ de la conscience rudimentaire comme occupé toujours tout entier par chaque sensation organique. Il y a alors dispersion ou diffusion constante de l'impression reçue dans la conscience entière : si l'être a faim, il est tout entier, ou presque tout entier, à la sensation de la faim ; s'il a soif, il est presque tout entier à la sensation de la soif. Nous disons presque, parce que, là encore, il y a une différenciation élémentaire. Chez les êtres tout à fait primitifs, comme l'amibe, la distinction de la soif ou de la faim n'existe pas : l'amibe n'a qu'une impression provenant du contact interne avec les liquides nourriciers, et, sans doute, une impression différente quand elle subit une pression extérieure. Quoi qu'il en soit, il est probable que chaque sensation tend alors à provoquer une réaction générale, d'où il résulte que chaque sensation est toujours émotionnelle (agréable ou pénible), et appétitive, jamais purement représentative ; elle occupe le champ presque entier de la conscience, de la cœnesthésie. Nous avons un type lointain de ces genres de sensations primitives dans les impressions vagues de malaise général ou de bien-être général, qui ne prennent pas une forme caractérisée et produisent une sensation diffuse et confuse. La réaction est alors, elle aussi, toute diffuse ; elle consiste conséquemment en un ensemble de mouvements expressifs qui n'affectent que deux formes : expansion ou dilatation quand il y a aise, et concentration ou contraction quand il y a malaise. La volonté ne se manifeste que par deux directions très générales, vers l'objet ou vers soi. Mais cette confusion et diffusion primitive ne
({) Aussi Herbart, raisonnant sur l'abstrait, arrive à des déductions contredites par l'expérience. Il prétend qu'entre des représentations disparates Varrét mutuel est nul. Wundt a démontré au contraire que cet arrêt existe et que, si un son disparate s'intercale dans une série d'étincelles à noter, le temps du discernement est plus long.
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peut durer longtemps. En effet, l'état agréable, quand il tend à disparaître, provoque un effort de l'appétition pour le retenir; Fétat franchement pénible provoque une réaction, pour l'écarter. Cette réaction contre la douleur, parmi ses divers effets, entraîne tout d'abord une réflexion de la conscience sur son état et sur son acte, une attention. Cette attention se manifeste physiologiquement par une concentration des mouvements qui, d'abord, étaient dispersés, et même par une inhibition de certains mouvements (1). On comprend en effet qu'un mouvement dans une direction, s'il devient douloureux, soit suspendu du coup, d'autant plus qu a l'origine la douleur est le résultat d'un obstacle, d'une résistance, d'un choc, qui ne peut manquer de réfléchir le mouvement en arrière. Cette suspension des mouvements vers le dehors a pour résultat de rendre plus clairs à la conscience les mouvements internes, dans lesquels les mouvements vers le dehors sont eux-mêmes forcés de se transformer. Au lieu d'avoir un processus d'action déployé vers l'extérieur, on a alors un processus d'action intellectuelle, d'aperception : la conscience sent et s'aperçoit qu'elle sent, et, comme elle sent de la douleur, elle réagit de nouveau, avec une conscience plus claire de sa réaction même. Nous avons ainsi à la fois, du côté physique et du côté mental, une concentration, par cela même une différenciation ou distinction plus grande qu'à l'origine. La sensation pénible n'occupe plus tout le champ de la conscience : elle laisse place, à côté d'elle, à l'attention et à l'aversion, c'est-à-dire à un déploiement de volonté à la fois intellectuel et appétitif. Les mouvements qui en résultent, une fois produits, laissent après eux des voies ouvertes, et les molécules organiques se groupent peu à peu de manière à vibrer plus facilement sous l'influence de tel ou tel stimulus. Ainsi se forment des organes sensorimoteurs de plus en plus différenciés, sous l'influence de l'appétition et de la motion qu'elle entraîne. A la loi de diffusion ou d'irradiation générale succède une loi de concentration et de spécialisation, ou, comme on a dit encore, de restriction. 11 en résulte la présence simultanée, dans la conscience, d'un certain nombre de manières de sentir ou de réagir, la possibilité de diverses représentations simultanées, qui proviennent de divers organes spéciaux. Par exemple, les couleurs sont aujourd'hui si distinctes des sons pour nous,
(1) Voy. sur ce sujet Ribot, Psychologie de Uattention.
que la perception d'une couleur intense n'affecte pas la perception simultanée du son. Mais à l'origine, comme l'a remarqué avec raison Ward, la plus primitive différenciation du son a dû être incompatible dans la représentation avec la plus primitive différenciation de la couleur, si elle était suffisamment diffuse, comme aujourd'hui un champ de vision tout entier bleu est incompatible dans la représentation avec un champ tout entier rouge. Ou, si les stimulus appropriés à la couleur et au son étaient tous deux actifs à la fois et efficaces, la sensation résultante devait être une fusion des deux en une seule, comme le pourpre est une fusion du rouge et du violet (1). La localisation de l'ouïe et de la vue est telle aujourd'hui que nous rapportons immédiatement le son à l'ouïe et la couleur à la vue, sans que l'un gêne l'autre. En revanche, cette délimitation des organes et des sens rend impossible, dans le même centre cérébral, des mouvements contraires. C'est pour cela, comme Spencer Ta montré, que nous ne pouvons pas à la fois voir un même objet jaune et bleu, avec le même signe local, les vibrations du jaune étant incompatibles dans le même centre visuel avec celies du bleu; nous ne pouvons voir qu'une résultante, le vert. Mais, en goûtant un fruit, nous pouvons le sentir acide, froid, parfumé, etc. ; c'est qu'il y a ici une localisation moins grande ou une action simultanée de plusieurs centres séparés.
Si les sensations de même ordre se font obstacle et tendent à s'exclure, en tant qu'états de conscience tout à la fois simultanés et distincts, elles manifestent au contraire, comme états de conscience successifs, une force de cohésion plus grande que les sensations d'ordres différents. Pour reprendre l'exemple de Herbart, il m'est difficile de me représenter à la fois le son ut et le son ré, tandis que je me représente plus aisément le son ut et la forme visuelle du violon qui le produit; mais Herbart aurait dû ajouter que, s'il s'agit de succession et non plus de simultanéité, le son ré vient plus facilement après le son ut : un son, en général, vient plus facilement après un autre son, qu'un son après une odeur ou une saveur. Les notes d'une mélodie se lient entre elles et manifestent une force de cohésion dans les moments successifs, une force d'association successive, précisément parce qu'elles appartiennent à un même ordre de sensations. Cela tient à ce que les régions du cerveau qui donnent des sensations
(1) James Ward, Psychology, p. 4G.
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semblables sont contiguës ; deux ébranlements distincts peuvent difficilement occuper à la fois un même centre, mais l'ébranlement d un centre se communique aux centres rapprochés plus aisément qu'aux centres éloignés. Cette loi est de grande importance pour comprendre le mouvement des idées. Spencer a posé empiriquement les lois d'exclusion mutuelle sans les appliquer assez à rendre compte du cours de la pensée.
En résumé, les lois de l'équilibre et du mouvement psychiques semblent les mêmes que celles de l'équilibre et du mouvement physiques. Une action mentale une fois donnée, quelle qu'en soit d'ailleurs la première origine en nous ou hors de nous, cette action, par le mouvement cérébral qui en est inséparable, tombe immédiatement sous les lois de la dynamique : c'est une force qui doit se comporter comme les autres forces. 11 n'y a pas de raison pour que les lois des forces changent tout d'un coup, pour que la proportion disparaisse entre les causes et les effets, pour qu'un véritable désordre mécanique s'introduise dans ce qui est encore un mécanisme. Que d'ailleurs ce mécanisme soit tout l'esprit, c'est une autre question; mais ce qui, dans le mental même, est mécanique, est nécessairement soumis aux lois générales de la composition des forces.