‹ l` exercice de la medecineChapitre 109 sur 188 · Décès de l'enfant La... — Déposition de la mère · texte numérisé non relu

Décès de l'enfant La... — Déposition de la mère

Le jour où l’on vaccinait les enfants à Asprières, j'y conduisis mon pelit âgé de trois ans. M. A... le vaccina vers 10 heures du matin... Arrivé à la maison, l'enfant s’'amusa dehors comme d'habitude. Le soir, il soupa un peu plus tôt. Quand il fut couché, vers 1 heures du soir, il éprouva des envies de vomir. Je lui donnai du thé qu'il ne voulut pas, il vomit trois ou quatre fois de suite le souper, il eut souvent de lasdiarrhée pendant la nuit. Il mourut vers 40 heures du malin; sa figure ne changea pas, mais les jambes et les cuisses devinrent plaquées de noir. Je ne remarquai pas d’autre décomposition. Mon enfant n’était pas malade.

4, Décès de l'enfant So... — Déposition de la mère :

Ma mère a fait vacciner ma fille Marguerite, âgée de deux ans et demi, le 13 mars, vers 10 heures du malin, à Asprières, par M. A...; l'enfant était bien robuste. Dans la soirée, l’enfant est sortie environ cinq minutes. La température s’élait un peu refroidie. Le même soir, vers 7 heures, elle me dit de la prendre sur les genoux, qu'elle était fatigaée. Un moment après, elle vomit d’abord du pain et à plusieurs autres reprises des glaires. Dans la nuit, elle fut très agitée, elle eut une diarrhée irès forte. La petite mourut vers 9 heures du matin. Lorsque la petite fut morte, la physionomie changea un peu; sur le cou, sur les bras et sur les jambes, il y avait des taches violacées.

>. Décès de l'enfant Gr... — Déposition de la mère :

J'ai fait vacciner mon fils le 43 mars dernier, vers 11 heures du matin, c'est-à-dire à peu près des derniers, par M. le D' A... Ii était âgé de trois ans et demi et fort robuste. Ce jour-là, la température était froide. Mon fils était bien couvert et il est sorti dans la journée comme d'habitude. Vers {1 heures de la nuit, il eut des envies de vomir sans y parvenir. Dans la même nuit, il eut une forte diarrhée, deux fois. Dans la journée, il fut très abattu. Il eut quelques convulsions el mourut à 4 heures. Après sa mort, tout son corps, à l'exception des bras et de la figure, devint noir.

INFECTIONS VACCINALES. 321

En résumé, que les enfants soient morts ou aient guéri, les accidents ont présenté une remarquable similitude dans leur évolution et dans le moment de leur apparition (1).

L'âge des vaccinés qui ont succombé varie de cinq mois à trois ans. Il est assez singulier de constater que ce ne sont pas les enfants les plus jeunes qui sont morts. Les accidents ont apparu de la quatrième heure à la seizième, le plus souvent neuf à dix heures après la vaccination. Les symptômes ont été : la fièvre chez tous, paraissant au plus tard dix-huit heures après l’inoculation; chez ceux qui ont guéri, elle à duré de deux à quatre jours; les vomissements, puis la diarrhée, chez presque tous et des convulsions chez quelques-uns. Les enfants ont succombé quatre en vingt-quatre heures environ, l’un aurait survécu quarantecinq heures (Cr..., le premier vacciné).

Les enfants qui ont guéri ont eu des phénomènes locaux ne ressemblant en rien à ceux qui suivent la vaccination. Chez tous, dès le premier jour, une rougeur intense, large comme une pièce de cinquante centimes ou de cinq centimes, entoure les piqûres vaccinales. Une liqueur séreuse ou séro-purulente succède à la piqûre dès le premier jour, au plus (ard le troisième. La cicatrisation est lente. Chez tous, une éruption impétigineuse locale et généralisée succède à l'inoculation.

Rien ne ressemble, dans cette description, aux phéno-

mènes qui sont la conséquence d’une vaccination légitime.

Il résulte de cet exposé que, dès la troisième transmission, la vaccine n'a pas suivi son évolution normale, que les vaccinifères ont eu des éruptions qui permettent de douter que les vaccinateurs aient réellement transmis du vaccin aux enfants qu'ils ont inoculés. La série des accidents a élé s'agg ravant à chaque nouvelle transmission pour aboutir au désastre du 13 inars 1885.

Ces accidents n’ont de comparables que ceux de la septi- (1) Recueil des travaux du Comité consullatif d'hygiène de France et des actes officiels de l'Administration sanitaire, 1886, p. 9.

P,. BROUARDEL, — Exercice de la méd, 21

cémie aiguë. Ils n’ont d'analogie en pathologie humaine que la piqüre anatomique, lorsque quelque écorchure ou plaie permet l'inoculation de pus provenant de malades ayant succombé à des affections septiques, à la péritonite puerpérale, par exemple. En ce cas, les phénomènes éclatent dans toute leur intensité, sans qu'il soit nécessaire que des transmissions successives des germes septiques interviennent. Par conséquent, on ne peut à priori affirmer que la petite Cl.…, seule vaccinifère utilisée par le D' A... n'ait pas, seule, pu avoir dans ses boutons le germe de cette maladie infectieuse; mais, en groupant les faits, il semble que, de génération en génération, la virulence déjà notée à la troisième transmission ait pris chaque fois une nouvelle intensité, et on ne peut écarter cetle seconde hyÿpothèse que le germe virulent ait été, en quelque sorte, cultivé pendant les trois transmissions successives.

Cette question n’est pas résolue, mais, au point de vue des précautions à prendre, on doit tenir le fait pour possible.

Assurément le vaccin fourni par M. Chambon était bon. En effet, il a pratiqué lui-même, en prenant du vaccin directement sur la même génisse, 40 vaccinations et 121 revaccinations, sans avoir à noter le moindre accident. Le vaccinifère à également fourni du vaccin aux médecins du bureau de bienfaisance des I" et VI arrondissements; de plus, 106 tubes de vaccin ont été fournis à divers médecins qui n’ont observé aucun phénomène anormal.

Au cours de l'expertise, nous avons relevé les points suivants :

Pour nous, la première erreur a probablement été commise le 7 mars, lorsque M. le D' GC... a pris pour vaccinifères les enfants Vi... et Br... Rappelons que chez la petite Vi..., la fièvre est survenue le quatrième jour, qu’elle aeu une persistance plus grande que de coutume, que les pustules auraient paru soixante-douze heures après l'inoculation ; que chez la fille Br, les pustules avaient paru quarantehuit heures après l’inoculation ; qu'une autre vaccinée de.

INFECTIONS VACCINALES. 323

cette série, mais celle-ci n’a pas servi de vaccinifère, De... avait eu un phlegmon du bras.

Or, lorsque le 7 mars le D' C... a vacciné les petites C1... et Be..…., avec du vaccin pris sur les petites Vi... et Br, il reconnaît lui-même que le vaccin lui a paru bien avancé dans son évolution et il a puisé le vaccin dans des pustules qui avaient été ouvertes la veille.

Il semble bien probable que les petites Vi... et Br... avaient eu une éruption de fausse vaccine, et que le D' CG... a transmis aux enfants Cl... et Be... tout autre chose qu'un vaccin légitime. Nous devons ajouter que les travaux récents doivent faire proscrire de se servir des pustules ouvertes la veille.

Les petites C1... et Be... n’ont pas eu davantage un vaccin légilime : chez l’une, les boutons ont paru le soir même ou le lendemain; chez l’autre, la fièvre éclata Île soir même, l’évolution de l’éruption a été très rapide. C'est cette dernière qui a servi de vaccinifère au D' A... Ces enfants ont donc eu une vaccine irrégulière, une fausse vaccine.

Il est fâcheux que le D' A... n’ait pas remarqué ces irrégularités et se soit servi d’un liquide qui n’était que du faux vaccin.

Mais en admellant que nos appréciations soient exactes, que MM. les D' C. et A... aient fait une erreur de diagnostic, ils pouvaient, d’après l'expérience acquise pendant un siècle, redouter, non pas des accidents mettant ja vie des enfants en danger, mais un insuccès vaccinal sans gravité pour la vie des vagcinés.

Voici quelles furent les conclusions de notre rapport en réponse aux questions posées par M. le juge d’instruc- Lion.

4° L'examen du tube dans lequel du vaccin animal a élé adressé par M. Chambon à M. le D' C..., de Montbazens, ne peut plus nous apprendre si le vaccin contenu dans ce tube était ou n'était pas de bonne qualité. Le contact de l’air altère le vaccin trop rapidement pour que les expériences

tentées deux mois après l'ouverture du tube puissent fournir des résultats utiles.

9° Les phénomènes qui ont suivi la vaccination pratiquée à Asprières, et notamment la mort de 6 enfants survenue quelques heures après l'inoculation du vaccin, ne peuvent être attribués au vaccin animal. La seule inoculation pratiquée avecluià la petite Cr... a donné lieu à une éruption vaccinale légitime. Le vaccin pris sur la petite Cr... et inoculé à 20 enfants n'a provoqué chez eux le développement d’aucun phénomène anormal.

Il semble probable que, dès la troisième transmission, des irrégularités se sont produites dans l’évolution du vaccin; il en a été de même lors de la quatrième transmission. On peut regretter que MM. les D C... et A... n'aient pas écarté les vaccinifères, chez lesquels l’éruption vacci- » nale n'avait pas été absolument normale, mais il faut : ajouter que leur pratique à été conforme à celle d’un grand 1 nombre de médecins; que, jusqu'à ce jour, aucun accident grave n'en avaitélé la suite; que ces docteurs ne pouvaient j donc supposer que l’inoculation, pratiquée dans de telles : condilions, aurait des conséquences sérieuses pour les vaccinés ; qu'en un mot ils n'ont pas commis une faute grave.

3° La responsabilité de MM. Couderc et Chambon doit êlre écartée. Celle de MM. C... et A... n'est pas démontrée. D'après les renseignements fournis, il semble probable que ces deux derniers ont commis une erreur de diagnostic, qu'ils ont pris de la fausse vaccine pour de la vaccine légitime. La réalité de cette erreur ne pourrait être démontrée que par la revaccination des enfants de la troisième, de la quatrième et de la cinquième série, et si cette erreur a été faite, elle l’a été tant de fois, sans qu'aucun accident en ait élé la conséquence, que le fait n'est pas même prévu dans les instructions rédigées par l’Académie de médecine.

Il semblerait donc excessif de les rendre responsables d'un événement qui ne s'élail jamais produit et qu'ils ne pouvaient prévoir.

Page 1