ACTE 4, SCÈNE II
ALIX
Mais ses écrits légers et ses vers pleins de flamme Enchantèrent mes sens et surprirent mon àme !
Les deux frères déjà m’aimaient comme aujourd’hui.
Et Fulvi vous plaisait?
ALIX
Non, ce n’était pas lui!
Lent à se déclarer et prompt à s’interdire,
Il m’aimait d'autant plus qu’il n’osait me le dire. J’estimais son amour, je voulais faire plus;
Mais l’autre, plus brillant, par des soins assidus.
Par un langage adroit, une vive poursuite,
Détournait mes désire, m’imposait- ma conduite.
Et chaque instant, sur vous, augmentait son pouvoir?
ALIX
Oui. Lorsqu’un jour, chez moi m’enfermant sans le voir, (Je redoutais déjà son approche et sa vue,)
Il voulut, par écrit, une libre entrevue...
« Venez, m’écrivit-il, ce soir, le jour mourant;
» Inventez, pour sortir, un devoir apparent;
» Dites que vous allez en prière, à l’église...
» Mentir pour son bonheur est une faute admise. »
Une telle demande, un mensonge odieux.
Le lieu du rendez-vous, tout dessilla mes yeux ;
Je niai son amour en voyant son outrage.
Et ce mépris blessant, relevant mon courage.
Dans ma chambre, à grands pas, je courus m’enfermer, Et je ne voulus plus ni le voir, ni l’aimer.
Bien ! Le combat est grand qu’à soi-même on se livre !
ALIX
Je ne pouvais dormir... je me saisis d’un livre...
C’était Machiavel! jamais vers si puissants N’avaient paré des traits plus dangereux aux sens... Vingt fois, avec mépris, je rejetai l’ouvrage !
Mais, hélas! le mépris n’était pas le courage !
Devant Machiavel tombèrent mes efforts !
Il honorait l’amour, il flattait mes transports...
Je me levai d’instinct; et dans mon trouble extrême, J’étais au rendez-vous sans le savoir moi-même.
NicoLO, bas.
Sont-ce là vos succès, ô mes livres maudits ?
ALIX
J’étais seule... il fallait attendre... j’attendis...
L’église était déserte... Une lampe lointaine Jetait sur un tableau sa lueur incertaine...
26 L’EXIL DE MACHIAVEL
* Un vieux pilier m’offrait son ombre... Avec ardeur J’y courus abriter ma tremblante pudeur!...
Immobile et debout, je subissais l’attente.
Lorsqu’une émotion calme, mais pénétrante.
Un chant mélodieux qui planait sur un chœur De terrestres pensers vint détacher mon cœur...
Mon honneur s’éveilla... Cette voix imprévue Vers le tableau sacré semblait guider ma vue...
J’obéis... et sentis mes deux genoux fléchir Devant l’exemple saint qui venait m’affranchir...
C’était la pécheresse, enseignant par ses larmes D’un amour criminel les redoutables charmes...
Minto parut alors, les regards assurés !...
Mais, forte désormais des exemples sacrés,
Je repris devant lui ma dignité perdue...
Avec l’amour du bien la foi m’était rendue !...
Je priai Dieu!... Mon cœur, pur de Machiavel,
S’échappa de Minto pour s’élever au ciel !
nicolo, à part.
Pour le vieil écrivain, quelle leçon nouvelle !
ALIX
Au récit du danger qu’ici je vous révèle,
Vous me blâmez sans doute et craignez pour Fulvi?
Ah ! ne redoutez rien !... Pour toujours asservi.
Mon cœur tient du devoir une force infinie :
Et si d’un souvenir j’étais jamais punie,
J’accourrais près de vous, toujours si paternel.
Chercher un défenseur contre Machiavel.
Du bruit à cette porte ! un danger vous menace !
ALIX
Cette issue est secrète, et personne n’y passe.
Si c’était... non... j’ai tort...
ALIX
Qui donc soupçonnez-vous ?
Rentrez vite.
aux, rentrant.
Observons.
Et maintenant, à nous!
{La petite porte s'ouvre. Minto parait et entre avec précaution.)