HENRI BRUGSCH-BEY
Les pages qui suivent renferment le rapport imprimé du discours que le délégué de Son Altesse Ismaël I®', le Khédive d'Egypte, a eu Thonneur de prononcer dans la soirée du 17 septembre 1874 du congrès international d'orientalistes à Londres.
Quoique les limites d'un temps nécessairement restreint et les égards dus à un auditoire indulgent, ne lui aient pas permis de développer dans tous ses détails le sujet de son thème, dont la solution l'a occupé pendant une longue série d'années, les vives marques de satisfaction dont les auditeurs ont bien voulu l'honorer, marques de satisfaction dont les journaux les plus estimés se sont faits l'écho, lui imposent le devoir de présenter au public le contenu de ce discours sous forme d'un, mémoire rédigé sur le programme de son thème.
Plus ses recherches et ses investigations sur l'Exode, fondées sur les études monumentales, semblent offrir à l'auteur des résultats tout opposés aux vues adoptées jusqu'à présent par rapport à cette partie de l'histoire des Hébreux, plus il se sent presque obligé de publier les matériaux qui lui ont servi de base et qui l'ont impérieusement amené à présenter la sortie des Juifs d'Egypte dans sa vraie lumière.
Ceux qui craignent de rencontrer dans ce» nouvelles suppositions des attaques contre les récits de la Sainte-Écriture — ce dont Dieu me préserve — ou des doutes prononcés relativement à l'exactitude de la tradition sacrée, peuvent se rassurer complètement. Loin de diminuer l'autorité et la valeur des livres fondamentaux de la religion, les résultats auxquels l'auteur de ce mémoire est parvenu, grâce aux indications authentiques des monuments, serviront au contraire de témoins pour constater la suprême véracité des livres sacrés, et pour prouver l'antiquité de leurs origines et de leurs sources.
L'auteur ne peut terminer ces lignes sans remplir un devoir sacré en remerciant, au nom de la science, Son Auguste Maître des nombreux efforts qu'il a généreusement consacrés au développement des études historiques et au service des monuments de Son pays. Ayant trouvé dans la personne de notre excellent et savant ami et collègue Mariette-Bey l'exécuteur aussi dévoué qu'habile et expérimenté de Ses idées éclairées, Son Altesse le Khédive d'Egypte a parfaitement compris et accompli la grande tâche que la divine Providence Lui a réservée, celle d'être le régénérateur de l'Egypte moderne et antique.
Son Altesse le Khédive d'Egypte Tsmaël Pacha m'a accordé rhonneur de représenter son pays au congrès international des orientalistes à Londres. A cette occasion ce prince éclairé auquel la science que je professe doit tant de services, m'a ordonné d'exprimer, en Son nom, aux illustres membres du congrès ses plus vives sympathies et son admiration sincère pour les précieux travaux dont ils ont enrichi la science en faisant renaître par leurs recherches le passé le plus reculé de ces heureux pays de TOrient qui ont été le berceau de l'humanité et les centres des premières civilisations.
Si Son Altesse a daigné diriger son choix sur ma personne pour me déléguer à Londres, je dois cette distinction moins à mes modestes mérites qu'à la spécialité de mes dernières recherches au sujet de l'histoire des Hébreux en Egypte.
Connaissant le vif intérêt avec lequel le monde anglais suit principalement toutes les découvertes qui se trouvent en rapport avec les vénérables traditions de la Sainte-Écriture, Son Altesse le Khédive m'a chargé de présenter à Thonorable congrès les résultats les plus saillants de mes études fondés sur l'interprétation des monuments égyptiens.
En vous offrant ainsi une page de Vhistoire des Hébreux en Egypte, je voudrais me flatter de Tespoir de pouvoir satisfaire votre attente et de justifier de cette façon la haute confiance dont Son Altesse a bien voulu m'honorer.
Je parlerai de TExode des Hébreux. Mais avant d'aborder mon sujet je me permettrai de faire une observation. C'est de constater que ma discussion est basée d'un côté sur les textes de la Sainte-Écriture auxquels je n'ai pas à changer un seul iota; de l'autre, sur les inscriptions égyptiennes des monuments expliqués d'après les lois d'une saine critique dépourvue de tout entraînement de nature fantastique.
Si depuis presque vingt siècles , comme je vais le prouver, les traducteurs et les interprètes de la Sainte-Écriture ont mal compris et mal traduit les notions géographiques contenues dans cette partie du texte biblique qui s'occupe de la description du séjour des Hébreux en Egypte, la faute, il est certain, n'est pas à la tradition sacrée, mais à ceux qui, sans connaître l'histoire et la géographie des temps passés, contemporains des événements dans Vhistoire des Hébreux en Egypte, se sont efforcés de reconstruire à tout prix TExode des Hébreux sur l'échelle de leur faible savoir, pour ne pas dire de leur ignorance la plus complète.
D'après la Sainte-Écriture, Moïse après avoir obtenu la permission du pharaon de son époque, de conduire au désert les enfants d'Israël fatigués de la dure servitude aux bâtisses des deux villes de Pitom et de Ramsès, partit avec son peuple de la ville de Ramsès, arriva ensuite aux stations de Sukkoth et
d'Etham; à ce dernier campement il tourna, prit la direction vers Migdol, campa après entre Migdol et la mer (remarquez qu'il n'y a pas un mot de la mer des Algues) vis-à-vis de l'entrée de Khiroth, en face de Baalzëphon. Alors les Hébreux passent par la mer des Algues (traduits par les interprètes par la mer Eouge) ils restent trois jours dans le désert sans trouver de l'eau, arrivent à Marah où l'eau est amère et finissent par camper à Elim, station avec des sources d'eau douce et avec un petit bois de dattiers.
Autant de savants qui se sont occupés de reconstruire le chemin des Hébreux sur les données de la Sainte-Ecriture, autant de difierentes opinions et de difierents résultats pour retrouver la direction de la marche des Hébreux. Mais tous ces savants, à la seule exception de deux, ont été d'un accord unanime que le passage par la mer Rouge devait être regardé comme le point le plus fixe de leur programme.
Je n'ose pas fatiguer votre patience en énumérant tous ces chemins reconstruits par ces savants, qui certainement avaient les meilleures intentions, mais qui manquaient d'une seule chose, très-essentielle du reste, des connaissances nécessaires en matière géographique de l'ancienne Egypte. Tout au plus pour retrouver l'itinéraire des Hébreux, on s'adressa aux géographes grecs et romains qui vivaient mille ans après Moïse, et on marqua les stations des Hébreux par les noms grecs ou latins de la géographie de l'Egypte sous le règne des Ptolémées et des Césars.
Si un heureux hasard avait conservé ce lûanuel de la géographie de l'Egypte qui, selon les textes gravés sur les
murailles du temple d'Edfou, était déposé dans la bibliothèque de ce vaste sanctuaire du dieu Horus, et qui portait le titre : „Le livre des villes situées en Egypte et description de tout ce qui se rapporte à elles", nous serions dispensés de toute peine pour retrouver ces emplacements cités dans la Sainte-Écriture. Nous n'aurions qu'à consulter ce livre pour savoir à quoi nous en tenir quant à ces noms bibliques. Malheureusement cet ouvrage a péri avec tant d'autres papyrus, et la science regrette une fois de plus la perte d'un livre aussi important de l'antiquité égyptienne. Mais cette perte n'est pas irréparable! Les monuments et les papyrus, surtout ceux de la dynastie des Ramessides, renferment par milliers des textes et des notices de nature purement géographique, faisant parfois des allusions à des positions topographiques; en outre un nombre très-considérable d'inscriptions gravées sur les murailles des temples, contiennent des tableaux plus ou moins étendus, qui nous font connaître de la manière, la plus exacte la division politique de l'Egypte et les listes complètes des départements de ce pays accompagnées d'une foule des plus curieux détails.
Voici les feuilles détachées du livre perdu dont je viens de parler. Il s'agit de les recueillir soigneusement, de les rapprocher les unes des autres, de chercher à en combler les lacunes, et finalement d'en dresser l'inventaire.
Occupé depuis vingt ans de ce travail, je suis arrivé, au commencement de cette année, à réunir les Membra disjecta du grand corps de la géographie de l'Egypte qui se compose, selon les index de mes collections, d'un nombre
de plus de trois mille six cents noms géographiques. En appliquant les lois d'une saine et calme critique à ces riches matériaux, sans me laisser entraîner par une homonymie fortuite des noms propres étrangers, comparés aux noms égyptiens, j'ai dû parcourir l'Egypte de tous les côtés pour connaître le sol antique dans son état moderne et pour me convaincre de mes propres yeux des changements de terrain que le sol dans différentes parties du pays a subis dans le courant des siècles passés.
Ayant terminé de cette façon mon travail qui avait le seul inconvénient de dépasser quelquefois mes forces , mais qui n'a jamais fatigué ma patience, j'ai l'honneur de le présenter sous la forme d'un sommaire à l'honorable congrès comme un hommage de respect et d'estime dû aux illustres savants de cette assemblée. Comme j'éprouve moi-même une profonde ' satisfaction d'avoir en quelque sorte atteint le but que je m'étais proposé il y a vingt ans, ce serait d'un autre côté ma plus grande récompense d'apprendre par votre jugement que j'ai sauvé une bonne partie du livre perdu de la géographie de l'Egypte antique. L'application des notions géographiques déterminées et déposées dans ce sommaire qui va faire le sujet spécial de cette conférence, vous fournira une bonne preuve de l'utilité et de l'importance que la connaissance de ces notions apportent aux sciences historiques.
Qu'il me soit permis de commencer mon exposition par une remarque relative à la topographie générale de la contrée que nous allons parcourir pour découvrir et suivre les traces des Hébreux pendant leur séjour en Egypte. Tous
les savants qui se sont occupés du même sujet, sont d^accord que cette contrée était située du côté oriental dé la basse Egypte, à Test de Tancienne branche Pélusiaque, qui a disparu de la carte de TÉgypte moderne, mais dont la direction est clairement indiquée par remplacement des ruines de plusieurs grandes villes situées anciennement sur ses bords. En commençant par le midi de la contrée en question, la ville de A nu, la même que la Sainte-Ecriture désigne par le nom de n, nous fait reconnaître la position du nome Héliopolite des auteurs classiques.
Ensuite les buttes de Tell-Bast, près de la ville moderne de Zagazig, nous permettent de fixer Tancien site de la ville de Pi-bast, nom que la Sainte-Écriture a rendu par la transcription très -exacte de Pibeseth, tandis que les Grecs Tout appelée Bubastus. C'est le chef-lieu de Tancien nome Bubastite.
En poursuivant notre chemin vers le nord, les vastes buttes près d'une ville moderne appelée Qous par les Coptes et Eaqous par les Arabes, font cesser tous les doutes sur l'emplacement de l'ancienne ville dePhacoussa, Phacoussaiou» Phacoussan qui selon la tradition grecque fut regardée comme chef-lieu du nome Arabique. C'est la même place à laquelle les listes monumentales ont donné l'appellation de G ose m, nom qui se reconnaît facilement dans celui de „G uésem de l'Arabie" proposé par la Version des Septante comme traduction géographique de la fameuse contrée de Goschen.
Tout au nord, entre le nom Arabique avec son chef-lieu Gosem, et la mer Méditerranée, les listes monumentales
nous font connaître un district, dont le nom égyptien „la pointe du Nord", indique d'avance sa position septentrionale. Les auteurs grecs rappellent le nome de Séthroïtès, mot qui dérive apparemment de Tappellation Set-ro-hâtu „la contrée des embouchures" que les anciens Egyptiens appliquaient à cette partie de leur pays. Tandis que l'antiquité classique se sert du nom de Héracléopolis parva, c*est-à-dire „la ville d'Héraclès la petite", pour en désigner le chef-lieu, les listes monumentales citent le même endroit sous le nom de „Pitom" en ajoutant: „dan8 la contrée deSukot". Voilà tout-à-coup deux noms d'une grande importance rapportés dans la Sainte-Ecriture sous, les mêmes formes, la Pithom et la Sukkoth des Hébreux.
Sans m'arrêter, pour le moment, à cette curieuse découverte , je passe au dernier district de ce côté , situé dans le voisinage du précédent, entre les branches Pélusiaque et Tanitique du Nil. C'est le nome que les auteurs grecs, d'après son chef-lieu, la grande ville de Tanis, ont appelé le Tanitès. Les monuments égyptiens le désignent par^un nom composé qui veut dire „le commencement de la contrée orientale**, entièrement d'accord avec sa position topographique. Son cheflieu est nommé tantôt Zoân, tantôt Pi-râmses „la ville de Ramsès". Nous voilà encore en présence de deux noms que la Sainte-Écriture a très-bien conservés dans les deux noms Zoân et Râmsès d'une ville égyptienne.
Comme les nouvelles définitions géographiques que je viens de proposer, tirent nécessairement à conséquence, je n'hésite pas un moment à déclarer que je prends volontiers
sur moi toute la responsabilité tant pour Texactitude de la partie philologique que pour la précision des positions géographiques que je viens de porter à votre connaissance.
Après ces remarques je retourne à Pitom et à Ramsès. Quand vous êtes entrés, à Port-Saïd, du côté de la Méditerranée, dans le canal maritime de Suez, votre navire traverse, d*un bout à l'autre, le milieu d'une grande plaine avant de s'arrêter vers le midi, à la station appelée El-Kantara par les ingénieurs du canal. Mais pendant ce trajet abandonnez tout espoir de vous égayer par l'aspect de prairies verdoyantes et riantes, de forêts de dattiers et de mûriers qui donnent à rintérieur de la basse Egypte couverte de nombreux villages et entrecoupée de milliers de canaux le caractère si pittoresque d'un véritable jardin de Dieu. Cette vaste plaine s'étend des deux côtés du canal maritime sans que votre oeil, qui parcourt le grand espace jusqu'aux dernières limites de l'horizon, puisse découvrir le moindre point de repos. C'est une mer de sable avec un nombre infini d'îlots couverts de joncs et de plantes épineuses, séparés les uns des autres par des lagunes dont les bords, garnis d'une espèce de gelée blanche, font reconnaître la présence de l'eau salée. Malgré le bleu du ciel, l'ange de la mort a déployé ses ailes sur cette triste solitude où le moindre signe de vie paraît un événement. Ce n'est que rarement que vous rencontrez les deux ou trois misérables tentes de quelques pauvres Bédouins qui se sont égarés dans ce désert pour chercher de la nourriture à leurs maigres bestiaux.
Jkiais la scène change dès que le Nil, aux deux mois de
janvier et févrierj a commencé à couvrir de ses eaux les terres de la basse Egypte. Les vastes plaines sablonneuses disparaissent sous la surface de lacs immenses. Les joncs et les roseaux formant de larges bosquets poussent à merveille et des millions d'oiseaux aquatiques rangés le long des bords des lagunes, ou réunis en sociétés sur les îlots du marais, se mettent à la pêche en disputant à Thomme la riche proie des eaux. Arrivent alors les barques montées par des pêcheurs du lac de Menzalèh, qui pendant deux ou trois mois de l'hiver s'acquittent ardemment de leur besogne pour vendre plus tard le „fa8sikh" , poisson salé , aux habitants du Delta et de la haute Egypte.
Tel est le caractère général de cette contrée que j'ai parcourue trois fois à différentes époques de l'année, pour connaître les singularités de son terrain ; et telles sont les impressions que j'ai rapportées de mes visites réitérées. Ce sont ces plaines, aujourd'hui à moitié désertes, à moitié lagunes et marais, qui correspondent au territoire de l'ancien district du nome Séthroïtès, „la pointe de l'Est*' selon les monuments, dont le chef-lieu se nomma Pi-tom, la ville de Pithom de la Bible.
Aux temps antiques ce district comprenait les deux rives de la branche Pélusiaque du Delta et s'étendait, du côté de l'ouest, jusqu'aux bord oriental de la branche Tanitique. Des marais et des lagunes, avec une riche végétation composée de joncs, de roseaux, de lotus, et surtout de la plante de papyrus, se rencontraient vers les bords de la mer; ce sont les endroits appelés d'un mot égyptien, athu ou d'un mot étran-
ger S ouf, c'est-à-dire „le8 marais de papyrus*/ des textes égyptiens. Il y avait en outre des étangs et des lacs, appelés d'un nom sémitique Eirkata, qui s'étendaient jusqu'au voisinage de Pitom. Des canaux, dont deux se trouvaient près de la ville de Péluse, parcouraient dans tous les sens le district; chacun portant un nom particulier qui rappelle l'emploi d'une langue sémitique parlée par les habitants du district en question. La ville de Pithom, identique à celle d'Héracléopolis parva, le chef-lieu du nome Séthroïte à l'époque des Grecs et des Romains, était située à moitié chemin sur la grande route de Péluse à Tanis; cette indication donnée sur l'autorité des itinéraires fournit le seul moyen de fixer sa position vers la frontière du district limitrophe de Tanis.
Les textes égyptiens nous donnent les preuves évidentes et incontestables que toute cette contrée qui forma le district du nome Séthroïte, était désignée par le nom de Suku ou S u k 1. L'origine étrangère de cette désignation est indiquée par les monuments et prouvée par ses rapports avec les mots hébreux sok, sukkah, au pluriel sukkoth qui comportent le premier sens de tente. Une telle appellation n'a rien de surprenant, et elle trouve ses analogies dans les noms de Scenae Mandrorum, Scenae Veteranorum, Scenae extra Gerasa donné par les anciens à trois places situées en Egypte. Dans ces noms le mot principal Scenae „tente8'* signifie donc la même chose que le mot sémitiço-égyptien S u k o t, qui nous rappelle le nom de Sukkôth que la Sainte-Ecriture a appliqué à la première station des Hébreux lorsqu'ils eurent
quitté la ville de Ramsès. Ce nom de „tente8" tire son origine des campements de Bédouins arabes qui avec la permission des pharaons avaient établi leur domicile dans leâ vastes plaines du pays de Sukkoth et qui, dès les époques les plus reculées de Thistoire d^Égypte, y avaient mis en pratique les moeurs, les habitudes et les croyances religieuses particulières à leur race, et répandu Tusage de mots sémitiques qui finirent par être adoptés officiellement par les autorités et par les scribes égyptiens.
C'est ainsi que la plupart des noms propres cités sur les monuments et dans les papyrus désignant des villes, villages et canaux du district de Sukkoth et du nome adjacent de Tanis ne s'expliquent qu'au moyen du vocabulaire des langues sémitiques. Très-souvent des noms égyptiens existants sont changés de manière que le nom sémitique renferme la
traduction exacte de la signification du nom égyptien. Dans
• ce cas les Sémites se sont servis du même procédé que les
Grecs et les Romains employaient pour rendre les noms propres de la géographie d'Egypte par la traduction d'un mot correspondant de leur propre langue. A cette occasion on allait jusqu'à opposer les noms des divinités de la mythologie classique aux noms des dieux et des divinités du panthéon égyptien C'est ainsi que les auteurs classiques nous citent des noms de villes tels que Andronpolis („la ville des hommes*')» Gynaicon-poîis („la ville des femmes"), Léontonpolis („la ville des lions") Crocodilon-polis , Lycon-polis, Éléphantine, c'est-àdire les villes des crocodiles, des loups , de l'éléphant , etc., qui présentent les véritables traductions des noms correspon-
dants des noms propres égyptiens. Et c^est ainsi que les mêmes auteurs parlent de villes appelées Dios-polis, Hermopolis, Hélio-polis, Aphrodito-polis c'est-à-dire des villes des dieux Zeus, Hermès, Hélios (le soleil), et de la déesse Aphrodite, pour rendre en grec les noms égyptiens No-Amon „la ville d'Amon", Pi-thut „la ville de Thot", Pî-tom „la ville du dieu solaire Tom,'* Pi-Hathor „la ville de la déesse Hathor*'. Les Hébreux ont fait de même. C'est ainsi qu'il y avait à l'entrée de la route qui conduisait en Palestine, près du lac de Sirbonis , une petite fortification à laquelle les Egyptiens, déjà à l'époque de la 19® dynastie, ont donné le nom de Anbu c'est-à-dire, „la muraille" ou ^l'enclos", nom que les Grecs, selon leur habitude, avaient traduit en l'appelant to-Gerrhon ou, au pluriel, ta-Gerrha. Les Hébreux ont également rendu le sens du nom égyptien par une traduction, en désignant le poste militaire à la frontière égyptienne par le nom de Schour qui, dans leur langue, signifiait absolument la même chose que le mot Anbu en égyptien et le mot Gerrhon en grec, c'est-à-dire „la Muraille". C'est cette place de Schour qui est citée dans la Sainte -Écriture non-seulement comme place frontière entre l'Egypte et la Palestine, mais aussi comme l'endroit dont le nom s'appliquait à la partie septentrionale du désert du côté de l'Egypte.
C'est ainsi que le mot hébreu de Souph dont le sens de „algues. roseaux, joncs, plante de papyrus*' est certifié dans les dictionnaires de la langue hébraïque, et qui a servi à désigner une ville située à la frontière égyptienne, au
bout opposé de la grande route pharaonique qui conduisait vers le sud de la mer Morte, également comme il a servi à donner le nom au jam Souph „la mer des Algues", ne contient que la traduction du mot égyptien athu qui signifie encore la même chose que le mot hébreu Souph c'està-dire „les algues ou la plante de papyrus", et qui a désigné d'un terme général tous les marais et lagunes de la basse Egypte, caractérisés par la richesse de leur végétation composée de papyrus et de joncs. Les Egyptiens, de leur côté, connaissaient si bien le sens du mot hébreu qu'ils adoptèrent assez souvent le mot étranger de Souph, au lieu du mot athu de leur propre langue, pour rappeler non-seulement le nom de la ville des algues, la Souph en hébreu, mais aussi la mer des Algues, le jam Souph, que nous rencontrerons plus bas.
Après cette remarque de nature philologique qui m'a paru indispensable pour Tintelligence de mon sujet, je retourne à la ville de Pitom, le chef-lieu de la contrée de Sukot, sur laquelle les monuments égyptiens nous fournissent de très-curieux renseignements. Je commence par la divinité vénérée à Pitom et dans le district de Sukot. Quoique les listes des nomes et les textes égyptiens désignent expressément le dieu solaire Tom^ le même qui avait des temples splendides dans On -Héliopolis, comme le dieu tutélaire de Sukot, néanmoins ils ajoutent que le dieu Tom représente seulement le type égyptien correspondant à la divinité de Pitom qui est appelée du nom de ânkh, et surnommé „le grand dieu". Le mot ânkh, d'origine égyptienne,
signifie „la vie" ou „celui qui vit, le vivant*^ C'est la seule fois que se rencontre, dans les textes égyptiens, un nom semblable pour un dieu qui paraît exclure Tidée d'une idolâtrie. Et en efiet, si Ton prend en considération la présence de familles de race sémitique qui à toutes les époques de Thistoire d'Egypte, ont résidé dans cette contrée, y compris le peuple des Hébreux, on ne peut pas se refuser à y reconnaître les traces d'un souvenir religieux qui s'est conservé même dans les traditions monumentales des Egyptiens. Je n'ose pas décider la question si le dieu „celui qui vit" du texte égyptien est identique avec le Jéhova des Hébreux. Du restfe, tout porte à le croire, si l'on se rappelle que le nom de Jéhova renferme le même sens que le. mot égyptien ânkh „celui qui vit". Selon les monuments, ce dieu en l'honneur de qui on célébrait une grande fête le 13™® jour du deuxième mois de la chaleur, a été desservi non pas par des prêtres, comme les autres divinités du panthéon égyptien, mais par deux jeunes filles soeurs qui ont porté le titre honorifique de Fr-ti c'està-dire „les deux reines". Un serpent auquel les textes égyptiens donnent l'épithète de „la magnifique, splendide", était regardé comme le symbole vivant du dieu de Pitom. Il portait le nom de Kereh c'est-à-dire „la lisse" (cf. nep^ calvus, nba lisse, chauve). Encore ce serpent nous transporte au campement des enfants d'Israël^ dans le désert, il nous rappelle le serpent d'airain de Moïse auquel les Hébreux avaient présenté comme offrande les parfums de l'encens jusqu'à ce que le roi Hiskia décréta l'abolition de cet ancien culte de
serpent.
Les rapports entre Pitom et Sukot et les Hébreux ne finissent pas par là.
D'après les indications monumentales, la ville de Pitom, le chef-lieu du district de Sukot, avait un surnom qu'elle devait à la présence et à rexisténce de son dieu ânkh „celui qui vit" et qui, en termes égyptiens, se prononçait p-àaânkh „rhabitation, le domicile du dieu ânkh". Conformément à ce nom, le district de Sukot s'appelait d'une autre manière p-u-nt-pàa-ânkh „le district du domicile de celui qui vit". Ajoutez à ce nom monumental le mot égyptien za si connu pour désigner le gouverneur d'une ville ou d'un district, et vous aurez le titre de za-p-u-nt-p-àa-ânkh „le gouverneur du district, du domicile de. celui qui vit", ce qu'un Grec au temps des Ptolémées aurait rendu par cette traduction „le nomarque du nome Séthroïte". Et maintenant consultez la Sainte-Ecriture, elle vous dira que le pharaon de Joseph honora son visir du long titre de Zaphnatpânéakh qui au pied de la lettre, répond exactement au long mot égyptien dont je viens de vous proposer l'analyse. En outre, selon le récit de la Sainte -Ecriture, lorsque Joseph se fait reconnaître à ses frères tout étonnés, il leur dit (Moïse XLV, 8) : „Je suis Joseph votre frère, ce n'est pas vous qui m'avez envoyé en Egypte, c'est Dieu. C'est Dieu qui m'a établi pour conseiller intime à Pharaon, et pour Seigneur sur toute sa maison". Le premier titre, en hébreu, se prononce: ab le pharao. Les traducteurs de ce passage, à commencer par les Septante, ont cru y reconnaître le mot hébreu de ab „père" ce sont
les textes égyptiens qui nous informent que loin d'être hébreu,
le titre ab en pirâo désigne le premier employé ou officier attaché tout spécialement à la maison pharaonique. Plusieurs des précieux papyrus historiques du temps de la 19^°*® dynastie, que possède le Musée Britannique et dont les textes sous forme de simples lettres et communications ont été composés par des scribes et employés de la cour, se rapportent à ces ab en pirâo, ces officiers supérieurs du Pharaon dont le haut rang est clairement indiqué par le style plein de respect de la part de ces scribes de rang inférieur.
Toutes ces observations, dont je pourrais augmenter facilement le nombre par d'autres exemples, serviront à démontrer généralement la présence d*une race étrangère sur le sol de Sukot, et spécialement, à donner les preuves incontestables des rapports intimes entre les Egyptiens et les Hébreux. Les textes égyptiens, par l'usage pour ainsi dire international de mots appartenant à leurs langues , nous fournissent les preuves directes qui certifient Texistence de peuples étrangers dans le district de Pitom.
Les textes égyptiens, à leur tête les fameux papyrus du Musée Britannique, nous parlent sans cesse des hiru-pitu ou des officiers égyptiens chargés de la surveillance sur ces peuplades étrangères qui résidaient dans la contrée de Sukot. Ces mêmes textes nous font connaître les ad on (mot d'une origine tout à fait sémitique) ou chefs supérieurs de Sukot, des magistrats qui servirent de médiateurs dans les relations des autorités égyptiennes avec ces peuplades. Ce service, qui n'était pas toujours d'une nature paisible, était soutenu par un corps de gens de police (les Mazaiou) dont le préfet
Qe Ser) était choisi parmi nombre des grands personnages de la cour pharaonique. Les garnisons égyptiennes de deux forteresses construites aux frontières du nome de Sukot, gardaient l'entrée et la sortie des personnes étrangères sur le territoire en question. La première appelée „Khétam (c'est-à-dire la forteresse) de Sukot", était située près de la ville de Péluse. Elle défendait Tentrée dans le Sukot du côté arabique. L^autre, nommée d'un mot sémitique Ségor ou Ségol, c'est-à-dire „la clôture" de Sukot, empêchait les étrangers de franchir la frontière du côté du midi et de mettre le pied sur le territoire du district adjacent de Tanis-Uamsès. C'est ainsi que les deux places étaient situées aux deux bouts de la grande route qui traversait, au milieu des lacs, des marais et des canaux, la plaine de Sukot. La description qu'un auteur romain (Pline) nous a laissée de la nature des routes dans cette contrée , peut servir à prouver que déjà au commencement de notre ère, la grande route du district de Sukot ressemblait en quelque sorte au chemin de nos jours que seuls les Bédouins de la contrée sont capables de passer avec leurs familles. Comme il est aisé à conjcevoir d'avance, l'état marécageux de Sukot ne permettait guère la fondation de villes dans l'intérieur de ce district. Aussi les textes égyptiens, d'accord avec les indications des auteurs classiques, ne parlent-ils que de villes et d'emplacements situés à la frontière. Je me permets de fixer votre attention sur une forteresse située à l'est du nome de Sukot, sur la lisière du désert arabique, dans le voisinage d'un bassin d'eau douce et appelée de son nom sémitique adopté par les
Égyptiens: Migdol c'est-à-dire „la tour" et de son nom purement égyptien: Sam ou t. L'emplacement de cet endroit est fixé par la position du Tell-es-Semout nom moderne donné à des amas de ruines, lequel rappelle à Tinstant Tancienne appellation de Sam ou t. Déjà à l'époque de la dix-huitième dynastie, environ deux cents ans avant les jours de Moïse, cette place était regardée comme le point le plus septentrional de l'Egypte, comme du côté du midi la ville d'Eléphantine ou de Souan (l'Assouan de nos jours) comme le point le plus méridional du pays. Quand le roi Aménophis IV convoque tous les ouvriers du pays à partir de la ville d'Eléphantine jusqu'à Sa moût (Migdol), le texte égyptien qui nous a conservé cette nouvelle, ne dit pas autre chose que, dans un autre sens, le prophète Ezéchiel (XXX, 10 et XXIX, 6) en prophétisant aux Egyptiens de son temps la dévastation de leur pays „à partir de Migdol jusqu'à Sève (Assouanj, à la frontière du pays de Cousch*'. En remarquant que ce Migdol est la seule place de ce nom que j'ai rencontrée dans les textes géographiques, parmi un nombre de plus de trois mille noms propres géographiques, il en résulte déjà la probabilité que le Migdol du prophète Ezéchiel ne diffère 'pas du Migdol de l'Exode.
Il est temps de quitter le district de Sukot et de suivre, par Pitom l'ancienne route qui conduisait jusqu'à Zoân- Tanis, le chef-lieu du district limitrophe, une distance de vingtdeux mille pas romains, d'après les itinéraires de l'antiquité. Une plaine sablonneuse aussi vaste que triste, nommée aujourd'hui San en souvenir du nom antique Zoân, et cou-
verte de ruines gigantesques, de colonnes, de piliers, d'obélisques, de statues, de sphinx, de stèles et de pierres de construction, tous ces débris taillés dans la matière la plus dure du granit de Syène, vous représentent la position de cette ville de Tanis à laquelle les textes égyptiens et les auteurs classiques s'accordent à donner Tépithète d'une grande et splendide ville en Egypte. Selon les inscriptions géographiques, les Egyptiens ont donné à cette plaine avec le centre de Tanis, le nom de Sokhot Zoân „la plaine de Zoan," nom dont l'origine remonte jusqu'à l'époque de Ramsès II. L'auteur du psaume soixante- dix-huit se sert, dans les deux versets, douze et quarante-trois, exactement de la même expression en voulant rappeler aux Hébreux contemporains, les miracles que Dieu fit devant les ancêtres „de8 enfants d'Israël, „en Egypte, dans la plaine de Zoân." Cette coïncidence singulière n'est pas fortuite, car la connaissance des Hébreux en tout ce qui regardait Tanis, est prouvée par la notice d'un annaliste, rapportée également dans la Sainte-Ecriture, que la ville d'Hébron a été bâtie sept ans avant la fondation de Zoân.
Si le nom de Zoân que les Egyptiens, ainsi que les Hébreux, ont appliqué à cette grande ville, et qui a le sens „ d'une station où l'on charge les animaux avant de se mettre „ en route," est d'une origine purement sémitique, deux autres noms également donnés à la même place et inscrits sur des monuments découverts à San, nous révèlent leur provenance de la lapgue égyptienne. Ce sont les noms deZor etPi-râmses. Le premier: Zor, quelquefois Zoru, au pluriel, a le sens de
la place „ forte" ou des places „ fortes," conformément au caractère de la contrée située vers l'orient et munie d'un grand nombre de fortifications dont Tanis n'a pas été la plus faible *)
La seconde appellation, Pi-râmses, la ville de Eamsès, date du temps du deuxième roi de ce nom, le fondateur de toutes ces constructions dont les ruines gigantesques étonnent encore de nos jours le voyageur. C'est cette nouvelle ville bâtie tout près de l'ancien Zor et citée si souvent dans les papyrus du Musée Britannique, où Ramsès II fit ériger des sanctuaires et des temples en l'honneur d'un cercle de divinités appelées les dieux de Ramsès. Le roi même se fit distinguer par un culte religieux, et encore les textes de la basse époque se souviennent du „ dieu-roi Eamsès surnommé le très-vaillant." Je ne puis pas me dispenser de citer le nom des grands prêtres qui présidaient aux différents services religieux dans les sanctuaires de Zor-Ramsès. D'après les textes égyptiens ces prêtres portaient le nom de Khar-tot c'est-à-dire „le guerrier." L'origine de cette appellation, assez étrangère pour des personnes si paisibles, est suffisamment expliquée par les mythes égyptiens sur les divinités de la ville de Ramsès. Moins pour ces légendes religieuses, l'intérêt qui s'attache à ce titre, est dicté par le fait que la Sainte-Ecriture désigne du même nom les prêtres que Pha-
*) Le nom égyptien de m az or appliqué à cette même contrée nous représente Torigine du mot hébreu Ma zor donné dans la Sainte-Ecriture à la même région.
raon appela pour imiter les miracles opérés par Moïse. Les interprètes de la Sainte-Ecriture sont d'accord que le nom de Khartumim, donné dans la Bible aux thaumaturges égyptiens, malgré sa couleur hébraïque, dérive visiblement d*un mot égyptien. Voici ce mot de Khartot qui nous fournit non-seulement le moyen de découvrir le véritable sens de Khartumim, mais aussi la nouvelle preuve que la scène des entrevues de Pharaon et de Moïse s'est passée dans la ville de Z o a n -Ramsès.
Les monuments égyptiens, surtout les papyrus, sont remplis de dates qui se rapportent à la construction de la nou-
velle ville et des sanctuaires de Bamsès et aux travaux en pierre et en briques dont les ouvriers furent accablés pour s'acquitter promptement de leur besogne. Ces documents égyptiens fournissent des détails si précis et si spéciaux sur ce genre de travaux qu'il est impossible de ne pas y reconnaître la liaison la plus évidente avec le rapport biblique sur la dure servitude des Hébreux à Toccasion de la bâtisse de certaines constructions à Pitom et à Bamsès. Il faut être aveugle pour se refuser à voir la lumière qui commence à éclairer les ténèbres de trente siècles, et qui nous permet de transporter à leurs véritables places les événements que les bons Pères de l'Église, excellents chrétiens d'ailleurs, mais mauvais connaisseurs de l'antiquité, auraient bouleversées jusqu'à l'éternité si les monuments du Khédive et les trésors du. Musée Britannique ne venaient pas à temps à notre aide. Déplacer la position de la ville de Ramsès malgré les témoignages des documents égyptiens, ce serait introduire
des confusions irréparables dans l'ordre géographique des nomes et des villes de TÉgypte.
C'est de cette ville de Zoân-Ramsès que, vers mille six cent avant notre ère, Tan vingt-deux de son règne glorieux, le grand conquérant Thoutmes III partit à la tête de son armée, pour attaquer la terre de Canaan, c'est dans cette ville où. Tan cinq de son règne, Ramsès II entra en triomphateur, après avoir remporté ses victoires sur le peuple des Khétiens, et dans laquelle, seize ans plus tard, le même Pharaon conclut le traité de paix et d'alliance avec le chef de ce peuple ; c'est cette ville dont les grandes plaines servirent de terrain aux cavales et aux troupes des rois pour y exécuter leurs manœuvres guerrières ; c'est cette ville dont le port était rempli de vaisseaux égyptiens et phéniciens qui entretenaient le commerce entre l'Egypte et la Syrie; c'est cette ville que les textes égyptiens désignent expressément comme la fin du territoire proprement égyptien et comme le commencement de l'étranger; c'est cette ville dont un poète égyptien nous a laissé la belle description contenue dans un papyrus du Musée Britannique; c'est la même ville où les Ramessides aimaient à résider pour recevoir les ambassades étrangères et pour donner leurs ordres aux fonctionnaii*es de leur cour; c'est la ville où les enfants d'Israël éprouvèrent les douleurs d'une longue et pénible servitude, où Moïse fit ses miracles en présence du Pharaon de son époque ; et enfin c'est de cette même ville que les Hébreux sortirent pour quitter la terre fertile de l'Egypte. Nous allons maintenant les suivre station par station.
» Les voyageurs qui, par terre, voulaient quitter Ramsès pour se mettre en route du côté de Torient, avaient deux chemins à suivre. L'un conduisait, dans la direction nord-est, de Eamsès à Feluse; à moitié du chemin on passait par là ville de Pitom, située à distance égale de Ramsès et de Peluse. C'est cette mauvaise route de Pline, à travers les lagunes, les marais et tout un système de canaux de la contrée de Sukot. D'après ce que les monouments nous en disent, ce chemin n'était pas trop fréquenté. De simples voyageurs sans bagage s'en servaient, tandis que les pharaons accompagnés de cavales, de chariots et de leurs troupes préféraient le second chemin,la grande route pharaonique, lasikkeh-es-soultanieh des Orientaux
Cette dernière se composait de quatre stations, séparées -l'une de l'autre par une journée de marche. Ce sont Ramsès, „la clôture" de Sukot, Khétam et Migdol. Nous connaissons déjà les nom« et la position de ces stations, à l'exception de la troisième appelée Khétam. Le mot de Khétam, que les Hébreux ont rendu par Etham, a le sens général de „ forteresse," comme je l'ai prouvé plus haut. Pour le distinguer des autres Khétam qui existaient en Egypte, et notamment du Khétam de la province de Sukot, situé près de Péluse, les textes égyptiens, ajoutent très-souvent à ce mot la remarque explicative „ qui est situé dans la province de Z o r ," c'est-à-dire de Tanis-Ramsès.
Il n'y a pas le moindre doute sur la position de cet emplacement important dont nous possédons même un dessin représenté sur un monument de Séthos I®' à Karuac. D'après
ce dessin, la place de Khétam était située sur les deux ri^es d'un fleuve (la branche Pélusiaque du Nil) et les deux parties opposées de la forteresse se trouvent jointes par un grand pont, par une qanthareh comme on l'appelle en arabe. A une petite distance de ces deux forteresses, derrière elles, se trouve la ville habitée et appelée en égyptien Tabenet. Si ce nom doit rappeler à l'instant le nom de Daphnai donné par T historien grec Hérodote à une forteresse égyptienne, les observations suivantes finiront par fournir à ridentification proposée les preuves de la plus grande certi-
tude. Hérodote parle d'abord des Daphnai, au pluriel, conformément à la présence de deux forteresses d'après le dessin égyptien. Il leur donne le surnom „ des Pélusiaques," à cause de la position des forteresses en question, aux deux rives opposées de la branche Pélusiaque. Hérodote dit expressé-' ment qu'il y avait dans ces Daphnai Pélusiaques, à son époque comme aux temps passés, une garnison égyptienne qui gardait l'entrée en Egypte du côté de l'Arabie et de la Syrie. Les ruines de ces deux forts, situées l'une en face de l'autre, existent encore de nos jours, et le nom de Tell-Defenneh qu'elles comportent, rappelle sur-le-champ le nom égyptien de Tabenet et le nom des Daphnai rapporté par Hérodote. Le souvenir du pont, la qanthareh, qui joignait les deux forts de Khétam-Daphnai, s'est conservé de même jusqu'à nos jours, car le nom du guisr-el-qanthareh „la digue du pont," appliqué aujourd'hui à un endroit situé vers l'orient, à peu de distance de Khétam, doit être regardé comme la dernière réminiscence du seul passage qui, aux temps antiques,
permît d'arriver en Egypte, du côté de Forlent, sans se mouiller les pieds.
Ayant retrouvé ainsi, par leurs noms antiques et par leurs positions modernes, les quatre points géographiques que la Sainte-Écriture appelle Ramsés, Sukkoth, Étham et Migdol, situés à une journée de distance Turi de Vautre, je m'empresse de donner la réponse à la question si les textes égyptiens nous prouvent Texistence d'une route qui par ces stations intermédiaires de Sukkoth et de Étham, conduisait de Ramsés jusqu'à Migdol. Encore cette fois la réponse est la plus affirmative du monde.
TJn heureux hasard — disons plutôt la Providence divine — nous a conservé dans un des papyrus du Musée Britannique le souvenir le plus précieux de l'époque contemporaine du séjour des Hébreux en Egypte. C'est une simple lettre tracée, plus de trente siècles avant nos jours, par la main d'un scribe égyptien pour motiver son départ du palais royal à Ramsés causé par la fuite de deux domestiques.
„ Ainsi, dit-il, je suis parti de la salle du palais royal le „ neuvième jour du troisième mois de Tété vers le temps du „ soir, derrière les deux domestiques. Or je suis arrivé à la „ clôture de Sukot le dixième jour du même mois. On m'in- „ forma que ceux-là (c'est-à-dire les deux fuyards) avaient délibéré „ pour passer du côté du midi. Le douzième jour je suis arrivé „au K hé ta m. Là on me communiqua que les palefreniers „ qui venaient du pays [des lagunes de S u f ont dit] que les „ fuyards avaient franchi le pays de la Muraille au nord du „ Migdol du roi Séti Méneptah."
Remplacez, dans cette précieuse lettre, la mention des deux domestiques par le nom de Moïse et des Hébreux, mettez à la place du scribe qui poursuivit les deux fuyards, la personne du Pharaon qui suit les traces des enfants dlsraël, et vous aurez la description exacte de la marche des Hébreux racontée en termes égyptiens.
Également comme les Hébreux, selon le récit biblique, sont partis, le cinquième jour du premier mois, de la ville de Ramsès, notre scribe, le neuvième jour du onzième mois de Tannée égyptienne, quitte le palais de Ramsès pour se mettre à la poursuite de deux fuyards.
Egalement comme les Hébreux, le jour suivant de leur départ, arrivent à Sukkoth, l'Egyptien entre à Sukot, le jour après son départ de Eamsès.
Egalement comme les Hébreux s'arrêtent. à Etham,.le troisième jour de leur sortie de Ramsès, le scribe égyptien, le troisième jour de son voyage, arrive au Khétam, où le désert commence.
Également comme les deux fuyards poursuivis par le scribe qui n'ose plus continuer son chemin dans le désert, eurent pris la direction du nord vers Migdol et vers l'endroit appelé en égyptien „ la Muraille," en grec „ Gerrhon," en prirent Schour, avec le même sens, les Hébreux „ tournèrent" comme la Sainte-Écriture le dit, vers le nord, pour continuer leur chemin et pour entrer dans les basses du lac de Sirbonis.
Ajouter un seul mot à ces comparaisons topographiques, ce serait diminuer leur valeuf. La vérité est simple, elle n'a pas besoin de longues démonstrations.
D'après les indications monumentales, d'accord avec ce que la tradition classique nous en dit, la route égyptienne conduisait de Migdol vers la mer Méditerranée, jusqu'à la Muraille de Gerrhon (Schour de la Bible), située à l'extrémité du lac de Sirbonis. Ce dernier, très-connu des anciens, était tombé longtemps dans l'oubli, et encore au siècle passé un voyageur français en Egypte avoua naïvement que „ parler „ du lac Sirbon, c'est parler allemand aux Arabes." *) Séparé d'une langue de terre de la Méditerranée qui offrait, aux temps antiques, le seul chemin d'Egypte en Palestine, ce lac, ou plutôt cette lagune couverte d'une riche végétation de roseaux et de papyrus, mais, de nos jours, presque entièrement desséchée, cachait des dangers imprévus par la nature de ses bords et par la présence de ces funestes gouffres dont un auteur classque nous a laissé la description suivante : **) „Du côté du levant; l'Egypte est protégée en partie par le Nil, en partie par le désert et par des plaines marécageuses connues sous le nom de Barathres (Gouffres).' Il y a entre la Coelé-Syrie et l'Egypte un lac très-peu large, d'une profondeur
prodigieuse et d'une longueur de 200 stades environ. Il s'appelle
• Sirbonis et fait courir au voyageur qui s'en approche des
périls imprévus. Son bassin étant comme un ruban et ses
bords très-larges, il arrive qu'il se recouvre d'une masse de
sables qu'apportent les vents continuels du midi. Ce sable
fait disparaître à la vue la nappe d'eau et confond son aspect
re, XVI. 46.
avec celui du sol. C'est ainsi que des armées entières ont été englouties par Tignorance de ce lieu et s'étant trompées de route. Le sable, légèrement foulé, laisse d'abord la trace des pas et engage, par une funeste sécurité, les autres à suivre, jusqu'à ce que, avertis du danger, il cherchent à se sauver au moment, où il ne reste plus aucun moyen de salut. Car un homme ainsi englouti dans la fange ne peut ni nager, les mouvements du corps étant empêchés, ni sortir de là, n'ayant aucun appui solide pour se soulever. Ce mélange intime d'eau et de sable constitue quelque chose de mixte où l'on ne saurait ni marcher ni nager. Ainsi ceux qui s'y trouvent engagés, sont entraînés jusqu'au fond de l'abîme, puisque les rives de sable s'enfoncent avec eux. Telle est la nature de ces plaines auxquelles le nom de Barathres (gouffres) convient parfaitement."
Les Hébreux en s'approchant de cette langue de terre, dans la direction de nord-est, se trouvèrent ainsi en face des gouflfires, ou pour parler avec les textes égyptiens en face des Khirot (c'>est le mot antique qui s'applique exactement aux gouffres des lacs des algues), près de l'endroit Gerrhon. On comprendra ainsi parfaitement l'expression biblique Piha- K h î r 1 h, mot qui désigne littéralement „ l'entrée aux gouffres," d'accord avec la situation géographique. Cette indication est finalement précisée par un autre endroit du nom de Baalzéphon, car l'Éternel parla à Moïse en disant;
„ Parle aux enfants d'Israël qu'ils se détournent et qu'ils „ campent devant Pihakhiroth entre Migdol et la mer, vis-à-vis „ de Baal-zéphon ; vous camperez vis-à-vis, près de la mer."
Le nom de Baal-zéphon qui, d'après la découverte de
rémineiit égyptologue M. Goodwin, se rencontre dans un des papyrus du Musée Britannique avec son écriture égyptienne: Baali-Zapouna, désigne une divinité dont le rôle n'est pas difficile à reconnaître. Selon des indications extrêmement curieuses que les textes égyptiens en donnent, le dieu Baal- Z éphon „le maître du nord" représentait sous ce nom sémitique le dieu égyptien Amon, le grand chasseur à l'oiseau qui parcourt les lagunes, le maître des contrées du nord et surtout des marais, auxquels les inscriptions donnent expressément le titre du maître desKhirot c'est-à-dire „gouffres" des lagunes ,, de papyrus. Les Grecs, selon leur habitude, le comparaient à un de leurs types divins correspondants, et c'est ainsi que le dieu Amon des lagunes se présenta dès le temps des visites faites par des Grecs à cette région, sous la nouvelle forme d'un Zeus Easius Le surnom géographique de Kasios donné à ce Zeus, s'explique par le nom sémitico- égyptien de la région où son temple a été bâti. C'est Hazi ou Hazion c'est-à-dire „ la terre de l'asyle," nom qui est parfaitement d'accord avec la position d'un sanctuaire situé au point le plus avancé de la frontière égyptienne du côté de l'orient.
C'est sur cette étroite langue de terre, bordée d'un côté par la mer Méditerranée, de l'autre par les lagunes des algues, entre le point d'entrée aux Khiroth ou aux gouffres, vers l'occident, et le sanctuaire de Baal-Zéphon, vers l'orient, qu'arriva la grande catastrophe. Je ne puis que répéter ce que j'ai déjà dit là-dessus dans un autre endroit.
Après que les Hébreux marchant à pied eurent franchi les basses qui s'étendent entre la mer Méditerranée et le lac
de Sirbonis, une haute marée surprit les cavaliers égyptiens et les capitaines des chars de guerre qui poursuivaient les Hébreux. Gênés dans leurs mouvements par la présence des chevaux effarouchés et des chars de guerre mis en désordre, il arriva à ces capitaines et à ces cavaliers ce qui, dans le courant de Thistoire, est arrivé parfois non -seulement à de simples voyageurs, mais aussi à des armées entières. Le miracle, il est vrai, cesse alors d'être un miracle ; mais, avouons-le en toute sincérité, la Providence divine maintient toujours sa place et son autorité.
Lorsque, au premier . siècle de notre ère, le géographe Strabon, homme sérieux et bon observateur, voyagea en Egypte, il confia à son 'journal la notice suivante :
„A l'époque de mon séjour à Alexandrie, il y eut une haute marée à la ville de Péluse et près du Mont-Casios. Les eaux inondèrent la contrée, de manière que le Mont parut être une île, et que le chemin qui, près de lui, conduit vers la Palestine, devint praticable pour les vaisseaux/*
Un autre fait de la même nature est relaté par un historien de l'antiquité. Dîodore, en, parlant d'une campagne du roi perse Artaxerxès, dirigée contre l'Egypte, fait mention d'une catastrophe arrivée à son armée sur les mêmes lieux.
„Lorsque le roi perse, dit-il, eut réuni toutes ses troupes, il les fit avancer vers l'Egypte. Etant arrivé au grand lac oii se trouvent les endroits nommés les gouffres, il perdit une partie de son armée, parce qu'il ignorait le caractère de cette région."
Sans vouloir faire les moindres allusions au passage des
Hébreux, ces auteurs nous font connaître, dans leurs récîts, des faits historiques qui s'accordent parfaitement avec tout ce que les livres saints nous disent sur le passage des Hébreux à travers la mer.
Loin de diminuer la valeur des traditions sacrées au sujet de la sortie des Hébreux d'Egypte, les monuments égyptiens, sur la foi desquels nous sommes obligés de changer nos idées sur le passage à travers la mer Bouge, traditions nourries depuis notre enfance, les monuments égyptiens, dis-je, contribuent plutôt à fournir les preuves les plus éclatantes de la véracité des récits bibliques, et ainsi, à rassurer les esprits faibles et sceptiques sur la suprême autorité et l'authenticité des livres saints.
Si, depuis plus de dix-huit siècles, les interprètes ont mal compris et mal traduit les notions géographiques contenues dans la Sainte-Ecriture, la faute certainement n'est pas à la tradition sacrée, mais à ceux qui sans connaître l'histoire et la géographie des temps antiques, se sont efforcés de reconstruire à tout prix TExode des Hébreux d'après le niveau de leur faible savoir.
Veuillez me permettre encore un dernier mot sur la suite de la marche des Hébreux, après leur passage à travers les gouffres. Les livres sacrés nous disent: „Puis Moïse fit partir „les Israélites et ils tirèrent vers le désert Schour, et ayant „marché trois jours par le désert, ils ne trouvaient point d'eau. „De là ils vinrent à Marah, mais ils ne pouvaient boire des „eaux de Marah, parce qu'elles étaient amères. C'est pour „cela que le lieu fut appelé Marah (Amère)/*
„Pui8 ils vinrent à Élim, où il y avait douze puits d'eau et soixante-dix palmiers, et ils campèrent là auprès des eaux."
Toutes ces indications s'accordent — comme on devait s'y attendre d'avance — avec nos nouvelles suppositions au sujet de la marche des Juifs. Après avoir atteint la forteresse égyptienne près du sanctuaire du dieu Baal-Zëphon situé sur les hauteurs du Mont-Casîos, les Hébreux se trouvèrent en face de la route, qui conduisait d'Egypte au pays des Philistins. Conformément aux ordres de l'Éternel qui leur défendait de suivre ce chemin, ils tournèrent vers le midi et ils arrivèrent ainsi dans le désert de Schour. Ce désert, c'est-à-dire la Muraille, appelé ainsi d'après un endroit nommé en égyptien „la Muraille" et en grec „Gerrhon," mot qui signifie égalendent „la Muraille" comme je l'ai démontré plus haut, était situé à l'orient des deux districts de Pitom et de Ramsès. Il y avait dans ce désert un chemin peu fréquenté vers le golfe de Suez de nos jours, chemin que Tauteur romain Pline a caractérisé par les termes suivants: „asperum montibus et inops aquarum," c'est-à-dire „montagneux et dépourvu d'eau."
Les eaux amères, Tendroit Marah, se reconnaissent dans les lacs amers de l'Isthme de Suez. Élim est Tendroit que les monuments égyptiens désignent par le nom de Aa-lim ou Tent-lim c'est-à-dire „la ville des poissons" située près du golfe de Suez, dans la direction du nord.
Lorsque les Juifs arrivèrent à Élim, les paroles de la Sainte-Écriture : „Mais Dieu fit faire un circuit au peuple „par le chemin du désert, vers la mer des algues ,'* furent définitivement confirmées.
Suîvre les Hébreux, station par station, jusqu'à leur arrivée au Mont-Sinaï, n'est pas notre tâche, c'est en dehors . de cette conférence. Je peux dire seulement que les monuments égyptiens contiennent tous les matériaux nécessaires pour retrouver ce chemin et pour opposer aux noms hébreux des différentes stations leurs noms correspondants en égyptien.
La publication de ce mémoire qui aurait dû paraître il y a un an, a été retardée par l'absence de Tauteur chargé officiellement de conduire une expédition dans l'intérieur du désert libyque, de l'Egypte et de la Nubie. De retour de ce voyage, il a pu profiter de son séjour dans la partie orientale de la basse Egypte pour examiner sur les lieux et pour vérifier les notions topographiques et géographiques qui forment le sujet de ce mémoire. L'auteur est assez heureux de pouvoir constater que ses nouvelles recherches ont contribué à prouver jusqu'aux moindres détails les conclusions que les papyrus et les monuments l'ont obligé à faire relativement à la direction topographique de l'Exode et aux stations d'arrêt des Hébreux rapportées dans la Sainte-Écriture.
Dans un mémoire spécial qui formera ^n chapitre entier de ma publication périodique: Bibel und Denkmaeler, annoncée depuis plusieurs mois, le lecteur trouvera réunis tous
les matériaux tirés des monuments qui m'cfnt servi à rétablir le chemin des Juifs après leur départ d'Egypte^ et qui prouvent d'une façon incontestable que les travaux de MM. TJnruh et Schleiden (v. pag. 5 du discours) au sujet de la même question étaient basés sur des vues aussi exactes que possible.
Malgré les attaques très-hostiles et quelquefois peu chrétiennes que ces nouvelles vues ont dû soutenir de la part de plusieurs savants orthodoxes, l'auteur de ce discours peut affirmer que le nombre des renseignements monumentaux qui se rapportent à l'époque de l'Exode, augmente de jour en jour, en nous fournissant continuellement de nouvelles preuves en faveur de notre découverte. Il faut certainement être aveugle pour ne pas vouloir voir la lumière que les papyrus et les autres monuments égyptiens répandent sur les vénérables traditions de la Sainte-Ecriture, et surtout il faut méconnaître à dessein les premières lois de la critique pour vouloir découvrir des contradictions qui réellement n'existent que dans l'imagination des adversaires.
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