‹ L'expansion de l'AllemagneChapitre 1 sur 1 · PUBLICATIONS DU CERCLE SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

PUBLICATIONS DU CERCLE SAINT-SIMON

che-Hongrie, de Af. Louis Léger, de celle de M- Krones, de T Histoire de Russie, de M, Rambaud et de Vouvrage de M. Marbeau sur la Rivalité entre les Slaves et les Teutons ; La Nouvelle Presse de Vienne m'a fourni beaucoup de renseignements ; enfin f ai fait un grand usage de notes et de souvenirs personnels, fruit d'un asse^ long séjour en Allemagne et en Autriche, pendant les années 1888-84,

J'espère que cette faible esquisse rendra quelques services tant qu'un bon livre n'aura pas été fait, en France ou en Allemagne, sur cette ques-tion si actuelle qui devrait tenter un patriote français connaissant bien l'Allemagne» Je me propose bien de terminer, dès que j'en aurai le temps et les moyens, une étude sur la Grande Allemagne des pangermanistes, ses origines, son histoire j son état présent, ses moyens d'action et son avenir ; mais j'ai tout lieu de craindre que je ne puisse le faire avant plusieurs années et je serais le premier à féliciter tout écrivain, qui, plus heureux que moi^ entreprendrait cette étude et en la publiant avant moi rendrait mon travail inutile,

Jules FLAMMERMONT.

'^ÎL^MiQ

Was ist des Deutschen Vaterland?

So weit die deutsche Zunge klingt

DaSf wackrer D^utscher, nenne dein.

E.-M. Arnot.

Messieurs et chers Confrères,

Il me semble que, dans cette salle où est née TAlliance Française, il n^est pas besoin d'insister sur rintérêt que présente pour nous Tétude des associations allemandes analogues.

Tous certainement vous êtes convaincus que nous devons suivre avec attention les efforts énergiques que fait l'Allemagne pour maintenir, en étroite communion de langage, d*idées et de passions avec la mère patrie, les trente millions d'Allemands établis en dehors des limites de TEmpire. Si ces efforts pouvaient ^aboutir,

toutes les autres nations de l'Europe, et la France en particulier, seraient menacées. Entre Tanglais, qui, s'il faut en croire M. Gladstone, sera parlé dans un siècle par plusieurs centaines de millions d'hommes, et Pallemand, dont les. progrès sont effrayants, le français deviendrait une langue secondaire que les étrangers étudieraient comme une langue morte, par pure curiosité littéraire.

L'école allemande est le principal instrument dont l'Allemagne se sert pour défendre, maintenir et développer le germanisme chez ses enfants vivant à l'étranger. En Allemagne comme en France, on reconnaît que l'école nationale est le meilleur moyen de conserver vivante la langue maternelle dans les groupes d'émigrés disperses loin de la mère patrie.

Aussi les associations allemandes analogues à notre Alliance Française, s'appellent-elles Sociétés scolaires allemandes (Deutsche Schulvereine) pour bien montrer qu'elles veulent surtout exercer leur action par l'école.

L'école allemande à l'étranger ne se propose pas seulement d'enseigner la langue nationale

aux enfants allemands qui sont comme noye's dans une population étrangère ; elle s'efforce de les rendre fidèles à la patrie allemande et de leur donner une éducation, des mœurs et des idées vraiment allemandes. Les écoles sont comme le lien qui réunît chacune entre elles et toutes à. la mère patrie, toutes les sociétés, petites ou grandes, où Ton parle allemand. Depuis 1871, depqîs Ja restauration de Tempire allemand, ces colonies, dispersées sur la surface du globe, se montrent aussi fières de leur nationalité qu'elles Tétaient peu auparavant, et maintenant elles font de grands sacrifices pour entretenir chez elles la civilisation allemande.

Jusqu'à ces derniers temps Tempire allemand n'avait point de colonies sous sa domination directe, et celles qu'il possède aujourd'hui n'ont pas encore une grande importance. Mais en dehors de l'empire, en Suisse, en Autriche- Hongrie, en Russie, aux Etats-Unis d'Amérique, les Allemands ont fondé depuis longtemps des colonies qui sont aujourd'hui très considérables.

Il est de mode, en Allemagne, d'étudier .l'histoire des migrations allemandes et la condition des colonies qu'elles ont fondées, afin de les conserver au germanisme si elles y sont restées fidèles et de les reconquérir si elles se sont soumises à l'influence étrangère. En ce moment on ne remonte pas encore au delà du

XII* siècle ; on affecte même de négliger les migrations antérieures, celles des Francs, des Lombards et des Saxons; mais on laisse volontiers comprendre qu'un jour viendra où Foa : s'en occupera.

Aujourd'hui les hommes considérables laissent aux enfants perdus de la politique le soin d'entretenir le pays de la reprise de la Lotharingie et du retour du royaume d'Arles à. la grande patrie allemande. Ils parlent seulement des deux migrations importantes les plus récentes; la première, dès le commencement du xii° siècle, s'est dirigée de l'Ouest à l'Est, des Pays-Bas vers la Pologne, la Hongrie, la Transylvanie et l'Adriatique ; la seconde continue encore maintenant, et depuis la fin du xvii« siècle elle se dirige à l'Ouest, en Amérique.

Ces migrations ont toutes deux été déterminées par la misère excessive qui désolait l'Allemagne lorsqu'elles ont commencé. En Allemagne aujourd'hui tout le monde admet que la misère est la cause principale des émigrations; les hommes qui se trouvent heureux dans leur patrie ne la quittent pas pour chercher fortune ailleurs; c'est sans doute pour cette raison que nous autres Français nous émigrons si peu.

A la fin du xi« siècle, l'Allemagne occidentale, les Flandres et les Pays-Bas furent ruinés par des inondations qui couvrirent des contrées

entières et par des disettes qui se suivirent pendant plusieurs années. L'évêque de Brème en profita pour attirer dans son évêché des colons flamands, et son exemple fut suivi par quelques princes ses voisins. Un courant d'émigration se forma qui, peu à peu, gagna toutes les provinces occidentales de TAUemagne et se développa sans interruption pendant plusieurs siècles. Il porta les Allemands de rOuest jusqu'en Esthonie et en Transylvanie, Ils fondèrent dans cette immense étendue de pays des colonies nombreuses et puissantes, et bientôt, ils acquirent une grande influence dans leurs nouvelles patries dont peu à peu ils se rendirent les maîtres. « C'est » ainsi, dit un Allemand, que furent reconquis » les pays que nos ancêtres avaient dû aban- » donner aux Slaves cinq ou six cents ans » auparavant. »

LMnfluence allemande s'exerça surtout dans les pays qui composent aujourd'hui la monarchie autrichienne. A partir du xiii® siècle, toutes les conquêtes que firent les empereurs de la maison de Habsbourg furent autant de conquêtes pour le germanisme. Les empereurs et leurs nlinistres furent presque tous des partisans fanatiques de la germanisation ; même la Bohême et la Hongrie, malgré les privilèges que les empereurs avaient accordés à ces royaumes lors de leur réunion* aux états héréditaires,

gémirent pendant des siècles sousle joug allemand. Au milieu du xix** siècle, jusqu'en 1866, TAutriche était encore un état allemand, qui ne tenait presque aucun compte des besoins et des vœux des citoyens qui appartenaient à des nationalités non allemandes, bien que dans Tempire ils fussent de beaucoup les plus nombreux. Chose singulière! C'est la victoire de la Prusse à Sadowa qui délivra de la domination allemande les Magyars et les Slaves d'Autriche: En même temps que les victoires de la Prusse, en 1866 et en 1870, faisaient relever la tête aux Allemands dans toutes les parties du monde, elles provoquaient chez les autres nationalités de sérieuses réflexions sur les dangers de la germanisation, et elles décidaient les gouvernements à prendre des mesures pour en entraver les progrès. Il semble que toute l'Europe ait compris, par l'exemple de la malheureuse Alsace, quels dangers couraient les pays où, par une vieille et funeste habitude, les classes inférieures de la population continuaient à se servir d'un patois allemand. La plupart des états voisins de l'Allemagne se sentirent menacés parla fureur d'annexion dont est animée c^tte puissante nation militaire qui s'est donné la mission de réaliser le vœu national, formulé en ces termes par le poète populaire de la:

guerre de i8i3 : « Partout où résonne la langue* allemande, cela doit être l'Allemagne. »

La cour de Vienne, éclairée par la désastreuse expérience de. 1866, cessa de regarder les Allemands comme le plus ferme soutien de la monarchie. Elle craignit que les sentiments de parenté et de communauté de races ne remportassent sur la loyauté politique et elle nVut plus, qu'une médiocre confiance en la fidélité dynastique de la majorité des Allemands. Une monarchie slave et catholique parut devoir être plus solide que la vieille monarchie unitaire allemande. Tout observateur impartial doit reconnaître que ces craintes ne sont pas absolument dénuées de fondement. Parmi les Allemands d'Autriche on rencontre beaucoup de.

partisans fanatiques de la Grande Allemagne, qu'ils considèrent comme leur véritable patrie. Ils espèrent qu'un jour viendra où eux aussi ils feront partie du grand empire qui domine l'Europe, et ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour avancer cet heureux moment. Presque tous les étudiants allemands d'Autriche partagent ces idées et les neuf dixièmes des Autrichiens allemands instruits, tout en étant moins ardents, sont dans les mêmes sentiments.

Les étudiants ne cachent pas leurs aspirations; ils. en font volontiers parade. A la fin de l'année i883, on célébra à Vienne le quatrième centenaire de l'anniversaire de la naissance de Luther. A cette occasion les étudiants se réunirent en grand nombre, &ous la présidence

d'un professeur à la Faculté de théologie protestante. En terminant son discours, le pré- • sident s'écria : « Vive notre grande patrie ! .. . » Les étudiants, croyant qu'il s'agissait de la Grande Allemagne, ne laissèrent pas au président le temps d'achever sa phrase et l'interrompirent par une triple salve de hourrahs et d'applaudissements. Quand ce bruyant enthousiasme fut un peu calmé, l'orateur se reprit et dit : « Vive notre grande patrie, l'Au- ' triche-Hongrie ! » A peine avait-il prononcé ce dernier mot que les trois mille étudiants, désappointés et furieux, l'accablèrent d'insultes. Et le tumulte ne fit que s'accroître quand le président, plus courageux que prudent, cria ": «Vive notre empereur François-Joseph! »

Comme bien on pense, l'affaire fit grand bruit ; mais le gouvernement se hâta de Tétoufier et les journaux n'en parlèrent même pas.

LMmpunité encouragea les jeunes et bruyants amis de la Grande Allemagne. Tout dernièrement, il y a six semaines à peine, les étudiants de Gratz célébrèrent en grande pompe le soixante-dixième anniversaire de la naissance de M. de Bismarck. La fête prit un caractère tel que le gouvernement en poursuivit un des principaux organisateurs et le fit condamner à quatorze jours de prison pour outrages à la nation autrichienne. L'accusé avait porté ce toast r « Levez avec moi votre verre en l'hon-

» neur de Phomme qui a tiré la nation allô- » mande de la poussière, de la misère et de la » honte pour la placer sur le trône du monde, » de Phomme dont le nom fait trernbler les » peuples depuis la pointe méridionale de PA- » frique jusque sous les superbes voûtes de » Westminster. » Le docteur Fellner n'était coupable que d'avoir dit à haute voix^ ce que pensé la grande majorité des Allemands d'Autriche.

En ce moment même les chefs du parti parlementaire autrichien, national allemand, font une campagne électorale très vive en^ ce sens. Tous disent qu'ils veulent que Palliance avec l'Allemagne soit non seulement maintenue, mais qu'elle soit rendue encore plus étroite et plus -intime. L'un d'eux ose même faire cette déclaration : « L'hégémonie des Allemands en Autriche et l'alliance étroite de l'Autriche avec l'Allemagne sont des nécessités historiques.

L'unité nationale de l'Allemagne s'est faite sans nous parce qu'elle ne se serait jamais faite avec nous ; mais les droits et les devoirs qui liaient l'Autriche et l'Allemagne, n'en subsistent pas moins. L'Autriche a besoin de trouver un solide point d'appui dans une puissante Allemagne et l'Allemagne doit chercher dans l'Autriche un allié naturel. Mais cette alliance ne saurait être durable si notre politique est influencée par les partis dont les uns rêvent la

restauration du royaume des Jagellons, les autres ont des sympathies pour Moscou ou Paris, et les autres reçoivent leurs instructions de Pennemi puissant et irre'conciliable que TAllemagne a au Vatican. »

Et sur les bords de la Spre'e Técho répète :

« Une Autriche, où les Magyars, les Tchèques, les Polonais et les Slovènes joueraient les premiers rôles, serait au moment du danger un allié bien peu sûr pour PAllemagne. »

Les Allemands réclament Phégémonîe en Autriche pour là faire servir au profit de la Grande Allemagne et au leur. « En possession, disent-ils, d'une civilisation avancée, d'une éducation supérieure, d'une industrie développée, en étroites relations avec TEmpire, les Allemands sont comme les chefs nés des Slovènes, des Tchèques et des autres nationalités de la monarchie. » Bien que, d'après leur propre statistique, il n'y ait pas en Autriche plus de 8.008.864 habitants de langue allemande sur 21.794.231 et en Hongrie plus de 1.882. 371 sur 15.642.102, soit dans l'ensemble de la monarchie moins de 10 millions d'Allemands sur plus de 37 millions d'habitants, les Allemands veulent que dans tout l'état ou au moins dans tous les pays de la Cisleithanie, l'allemand soit la langue officielle, la langue d'état, et que les autres langues ne soient plus considérées que comme des patais

grossiers à peine tolérés, même dans les pays où la très grande majorité des habitants ne connaît pas Tallemand, Ils prétendent qu^ils ont le droit d'avoir ce privilège dans un état qu'ils ont fondé et auquel Ils ont donné son caractère. Si on leur demande de justifier cette prétention, ils répondent qu'un peuple, dont la civilisation est supérieure, doit régner sur les nationalités moins civilisées. Il est bien peu d'Allemands qui veuillent reconnaître que les Slaves d'Autriche- Hongrie ne sont pas des barbares et ont une certaine culture intellectuelle.

Mais les Tchèques savent se défendre. Après i866, ils ne cessèrent de réclamer l'exécution du pacte séculaire qui lie la Bohême à l'Autriche et après une longue résistance ils obtinrent satisfaction. En 1879, le comte Taaffe fut appelé à la direction du ministère de la Cisleithanie, et il se donna pour mission de réconcilier avec la monarchie les partis qui se tenaient en dehors de l'action gouvernementale.

Les Tchèques, renonçant à leur politique d'abstention, vinrent prendre leur place au parlement autrichien, dont jusque-là ils S'étaient tenus éloignés. Le 19 avril 1880, le gouvernement rendit la célèbre ordonnance des langues, qui portait qu'à l'avenir tout employé d'une administration publique, en Bohême, devait parler les deux langues du pays, le

tchèque et rallemand. Les Allemands jetèrent les hauts cris. Ils s'indignèrent à la pensée qu'un Allemand pût être obligé d'apprendre le tchèque pour être employé dans une administration publique ; ils déclarèrent bien haut qu'aucun Allemand n'y consentirait et que cette ordonnance aurait pour résultat d'interdire aux Allemands l'accès des fonctions publiques, même dans les districts de Bohême dont presque tous les habitants parlent allemand.

Ces plaintes ne sont pas sérieuses. Les chefs du parti allemand en Autriche savent bien que, pour devenir fonctionnaires, la plupart des Allemands sont capables de tout, même d'apprendre le tchèque et même de se faire Tchèques. C'est là ce qu'ils craignent ; ils redoutent par-dessus tout que bien des Allemands de Bohême pour être employé de l'état ou de la province ne se mettent à apprendre le tchèque et bientôt après ne se joignent à la nationalité dominante; l'expérience. prouve que de nombreux Allemands ont renié et renient encore chaque jour la grande nation pour mieux faire leurs affaires ; ce sont ces renégats dont les patriotes allemands craignent de voir augmenter le nombre dans d'énormes proportions par l'effet de l'ordonnance des langues. Mais les Tchèques ne se laissent pas intimider par ces criailleries ; ils répondent qu'en Bohême ils sont les plus nombreux, et que deux

L EXPANSION DE L ALLEMAGNE l5

millions d'Allemands ne doivent pas avoir le droit de faire la loi et d^mposer leur langue à trois millions et demi de Tchèques.

Pour s'opposer aux progrès des Tchèques et des autres nationalités non allemandes, une association se fonda à Vienne au printemps de 1880. Le premier article de ses statuts porte que son objet est de fonder, d*entretenir et de secourir les écoles allemandes dans les endroits où la langue allemande est menacée.

Lorsqu'elle tint son assemblée générale constitutive, le 2 juillet 1880, l'association scolaire allemande d'Autriche comptait près de 3. 000 membres. Ses progrès furent extrêmement rapides et aujourd'hui, cinq ans seulement après sa fondation, la société compte près de cent mille membres formant plus de mille comités locaux, Les recettes de l'association s'élevèrent en 1880 à près de 59.000 florins, en 1881 à 109.000 florins, en 1882 à 1 56. 000 florins, en i883 à 216.000 florins et en 1884 à 256. 000 florins. Le revenu annuel des valeurs possédées par la société s'élève à plus de 10.000 florins. Depuis sa fondation la société a dépensé pour des écoles 609.300 florins. Les frais annuels des écoles et des salles d'asile fondées et entretenues par l'association dépassent cent mille florins. Cette prospérité merveilleuse montre quel intérêt les Allemands portent à cette œuvre de combat.

Ib L EXPANSION DE L ALLEMAGNE

Les femmes surtout prennent une part active à la propagande en faveur de Tassociation et elles entrent en grand nombre dans les comités locaux. Depuis quelque temps elles fondent de3 comités exclusivement composés de femmes et de jeunes filles ; il y en a déjà plus de quinze; à Vienne sur dix arrondissements il n^ en a plus que deux qui n'aient pas un comité féminin de l'association scolaire. Plus de dix-sept cents femmes ou jeunes filles font partie du comité fondé à Gratz pour l'association scolaire allemande sous la direction de la femme du bourgmestre ; elles ont récolté Tannée dernière près de cinq mille florins.

Puissent les femmes françaises suivre cet exemple et apporter un concours aussi généreux et aussi empressé à l'Alliance Française *.

Comme le faisait remarquer, il y a quelques jours, en excellents termes la femme d'un professeur allemand, c'est une œuvre essentiellement féminine. « En travaillant, disait-elle^ à la défense de leur langue maternelle, les femmes ne sortent pas de la sphère d'action que la nature leur a assignée. Dans tous les temps on nous a considérées comme les protectrices et les gardiennes de l'idéal dans la famille. Nous nous croyons d'autant plus

* Les femmes peuvent faire partie de TAssociation. (Art. 5 des statuts de l'Association.)

appelées à défendre notre idéal allemand que • c'est de nos mains que les jeunes générations reçoivent d'abord l'héritage intellectuel que les ancêtres nous ont laissé. »

L'action de la société scolaire allemande d'Autriche s'exerce surtout en Bohême, car c'est là que l'allemand est le plus sérieusement menacé.

Quoi qu'en disent leurs pires ennemis, les Tchèques sont un peuple stipérieur; ils ont une langue riche et brillante, et leur jeune littérature compte déjà des œuvres remarquables. Ils ont du goût et en cela peut-être sont-ils supérieurs à la plupart de leurs détracteurs. Ils viennent de fonder, en 1882, une Université où les cours sont faits en tchèque et déjà cet établissement compte plus de i,3oo étudiants; et même si l'on tient compte des théologiens tchèques, qui étudient dans la Faculté encore commune aux deux Universités, les étudiants tchèques sont à Prague deux fois plus nombreux que les étudiants allemands.

Prague n'est plus la ville allemande dont naguère les Allemands étaient si fiers ; c'est aujourd'hui une grande ville tchèque, la vraie capitale d'un petit peuple rajeuni, qui s'efforce de reconquérir son ancienne grandeur. A Prague, en i85o, on comptait 75,000 Allemands et 5o,ooo Tchèques. Aujourd'hui Prague ne possède plus que 3 2,000 Allemands ; par contre

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les Tchèques y sont au nombre de i3o,0oo et bientôt quand tous les faubourgs qui Tentourent lui auront été réunis, Prague sera une grande ville de 3oo,ooo habitants dont 260,000 Tchèques.

Dans un grand nombre de villes les Tchèques, depuis trente à quarante ans, ont fait d^énormes progrès. Pilsen est aujourd'hui une ville tchèque et Budv^^eiss est eri train de perdre son caractère allemand. Partout, en Bohême, dans les villes comme dans les campagnes, les Tchèques s'accroissent dans de grandes proportions et repoussent et expulsent de leur patrie les Allemands qui, depuis plusieurs siècles, n'avaient cessé de l'envahir. Le nombre des écoles tchèques augmentent rapidement; dans la seule année 1882, elles se sont accrues de 3 10 classes. Cependant partout où les Allemands sont encore maîtres du terrain, les Tchèques obtiennent difficilement que les villes leur donnent des écoles tchèques en nombre suffisant. A Brunn, ville qui compte 48,000 Allemands et 32, 000 Tchèques, il a fallu l'intervention énergique du gouvernement pour qu'une seconde école publique tchèque fût ouverte malgré la résistance opiniâtre de la municipalité allemande.

La société scolaire allemande fait de grands efforts pour s'opposer aux progrès des Tchèques.. En Bohême, elle entretient en tout ou en partie plus de trente écoles et des salles d'asile ;, elle

L'EXPANSION DE l'aLLEMAGNE I9

y fonde des bibliothèques et y répand les livres allemands. Dans toute la partie allemande de la Bjôhême, la société possède de nombreux comités locaux, près de 5oo à Pheure actuelle, qui recueillent annuellement wviron deux cent mille francs. Tout un réseau d'associations nationales couvre la. partie allemande de la Bohême. Xes journaux allemands sont nombreux et actifs; ils sont excités par la proximité de l'Allemagne où on les suit avec attention. L'un d'eux, la Défense (Abn^ehr — publié à Warnsdorff) annonça en lettres d'or sa centième saisie en novembre i883.

Cependant il ne paraît pas que les Allemands espèrent pouvoir arrêter bientôt la marche envahissante des Tchèques, car ils veulent aujourd'hui faire la part du feu et ils demandent qu'on forme une province distincte avec les districts de Bohême où l'on parle allemand.

Mais cela n'est pas possible. Car ces districts allemands ne se tiennent pas ; ils forment comme une sorte de ceinture qui sépare entièment le noyau tchèque de l'empire d'Allemagne, qu'ils bordent depuis Passau jusqu'à Eger et d'Eger à Landskron. Cette longue bande étroite de terrain sur laquelle habiteraient 1,600,000 Allemands, deviendrait bientôt la proie de l'empire d'Allemagne. Aussi est-il probable que jamais le gouvernement autrichien ne consentira à cette séparation et qu'un jour viendra où

les Tchèques seront les maîtres incontestés de ce royaume de Bohême qu^lls ont fondé, et qu'ils avaient rendu si prospère avant que les Allemands ne vinssent le ruiner sous le prétexte de le civiliser.

En Gallicie, les Allemands sont si peu nombreux qu'ils n'ont pas même pu y fonder un seul comité local de la société scolaire allemande; cependant cette association exerce son action jusque dans cette province purement slave ; elle y entretient des écoles allemandes, encourage des instituteurs, répand des livres et fait une propagande qui ne peut être que stérile. En Gallicie la domination des Polonais est inébranlable et, par un juste retour des choses d'îci-bas, ces Polonais, tant méprisés et tant opprimés, sont aujourd'hui les maîtres de ces Allemands-Autrichiens qui n'ont pas eu honte de prendre part à la curée de la malheureuse Pologne. En Autriche, le ministre des finances est un Polonais et à la fin de la dernière session il osait, dans la chambre des députés, jeter ce défi aux Allemands : « Nous vous prouverons que nous pouvons gouverner sans vous. » Les Polonais exercent aujourd'hui avec les Tchèques une influence prépondérante dafls la monarchie autrichienne à la grande colère des Allemands. En Gallicie s'accomplit comme une sorte de résurrection de la Pologne ; dans toutes les écoles le polonais est enseigné et c'est

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la langue officielle du pays ; les Universités de Cracovie et de Lemberg sont florissantes et elles entretiennent un vif mouvement littéraire que dirige Pacadémie de Cracovie. Si jamais le royaume de Pologne doit revivre, c'est autour, de la Gallicie qu'il se reformera.

Les Slaves du Sud et surtout les Slovènes sont moins avancés que les Tchèques et les Polonais. Ils sont moins nombreux, moins riches et peut-être moins instruits. Leur langue n'est pas encore devenue une langue littéraire brillante comme le tchèque et le polonais. Elle est même encore en cours de formation. Mais cette infériorité a comme un avantage; elle permet aux Slovènes de rapprocher le plus possible leur langue de celle des Serbo-Croates, si bien qu'un jour viendra où le croate sera la langue des cinq ou six millions de Slaves méridionaux établis dans les bassins de la Save et de la Drave et sur le littoral de TAdriatique.

En attendant, les Slovènes déploient une grande activité. Ils sont, dès maintenant, les maîtres incontestés de la Carniole, où en dehors du petit district de Gottschee presque toutes les écoles publiques, primaires ou secondaires, donnent leur enseignement en slovène. La capitale, Laibach, est une ville slovène; les Allemands ont été évincés du conseil municipal et la langue allemande comme proscrite.

Les Allemands s'agitent beaucoup pourrésis-

ter aux progrès des Slovènes, mais leurs efforts sont vains et ils n'ont chance de réussir que dans le district de Gottschee, sur la frontière de la Croatie. Là, se trouve un groupe de 25 à .3o,ooo paysans qui parlent un patois allemand, barbare et informe; pour conserver ce petit groupe au germanisme, les Allemands font les plus grands sacrifices; un particulier vient de donner cent mille florins pour la création d'une école normale primaire allemande. L'année dernière on a fondé, à Gottschee, une école allemande professionnelle pour les industries du bois, et Tassociation scolaire de Vienne a créé six écoles primaires allemandes dans le district. Tous ces sacrifices ne sont pas faits seulement pour enlever à la slavisation qui les menace trente mille Allemands; même lorsqu'il est poussé par les sentiments les plus élevés, par Tamour. de sa race et de la patrie, TAllemand ne cesse pas d'être un utilitaire. Un des plus ardents défenseurs de Gottschee a bien soin de faire remarquer que cet îlot allemand est situé sur la route que devra suivre la voie ferrée qui, sans doute, reliera bientôt Salzbourg à Salonique. Et il ajoute que cette route directe permettra aux Allemands et à leurs produits de ne plus faire un long détour pour aller passer à Pesth, la grande ville Magyare hostile au germanisme. Lorsque cet heureux jour sera venu, dit-il, vous serez bien aises de

trouver à Gottschee un gîte d'étape allemand.

Les Slovènes s'étendent dans la Styrîe méridionale, presque jusque sous les murs de Gratz, en Carinthie, dans la province du Littoral et en Dalmatie. En Styrie et en Carinthie, leur situation n'est pas brillante; inférieurs aux Allemands en nombre et en richesse, ils sont durement opprimés. Vainement les cent mille Slovènes demandent-ils qu'on leur donne des écoles en nombre suffisant, et que les instituteurs sachent assez le slovène pour pouvoir l'enseigner à leurs élèves Slovènes. Le député WeitlofF, président de l'Association scolaire allemande de Vienne, se moque d'eux à la tribune de la Chambre, et il leur dit « qu'ils sont trop heureux qu'on leur apprenne, bon gré mal gré, une langue aussi utile que l'allemand. » Malgré cela ils font des progrès, et Marbourg, en Styrie, est une ville slave, qui deviendra un jour le chef-lieu d'une nouvelle province Slovène. En Dalmatie et dans la province du Littoral, les Slovènes ont surtout pour adversaires les Italiens. Et les Allemands ne s'occupent guère que de Trieste, où dans ces trente dernières années ils ont perdu beaucoup de terrain.'

En Allemagne et en Autriche, depuis quelques années, on suit avec une attention extraordinaire la lutte entreprise potir défendre, dans le Tyrol méridional, le germanisme con-

24 i/expansion de l'allemagne

tre les Italiens. On publie un grand nombre d'études historiques et ethnographiques pour démontrer que beaucoup des habitants du Tyrol méridional sont d'origine allemande et ont été italianisés dans les derniers siècles. Toutes les associations pour la défense des intérêts allemands à l'étranger, sous toutes leurs formes, déploient une grande activité pour ramener ces populations au germanisme et elles paraissent y réussir. Le recensement de 1880 prouve que dans les districts de Trente, d'Ampezzo et de Riva, la population allemande a gagné 3 pour 100 depuis dix ans. Les Allemands attribuent ce fait et à la fondation d'écoles allemandes dans les pays habités par les descendants des Cimbres et des Lombards, et au prestige que les victoires de 1870 ont donné à l'Allemagne, Les Allemands qui naguères faisaient fi de leur patrie sont maintenant fiers d'appartenir à la grande nation. Et, bien que l'Italie ne soit guère redoutable pour l'Allemagne, les associations scolaires allemandes se préoccupent beaucoup du Tyrol méridional. L'an dernier, le comité central de Berlin, en étudiant une réforme des statuts, adressa, aux comités locaux, une circulaire pour leur demander de désigner le pays dont ils désiraient spécialement s'occuper. Sur 43 comités, qui répondirent à cette demande, 14, soit le tiers, désignèrent le Tyrol méridional.

It

La société scolaire de Vienne s'occupe surtout de la défense du germanisme en Cisleithanie, et elle â tant à faire dans cette portion de la mo* narchie, qu'elle doit négliger les intérêts allemands dans le reste du monde. L^association de Berlin, qui vit en parfaite intelligence avec , celle de Vienne, s'est chargée de ce soin et elle s'en occupe activement. L'histoire de la fondation de cette seconde société scolaire est assez curieuse pour que je vous demande la permission de vous en entretenir un instant.

Quand la société scolaire allemande se constitua à Vienne, en 1880, elle fut accueillie avec une grande faveur dans l'empire d'Allemagne.

Dans plusieurs villes importantes, des comités se formèrent pour recueillir des ressources et les transmettre à l'association viennoise.

Le 23 juin 1881, on fonda à Berlin un comité local qui, en peu de temps, reçut de nombreuses adhésions. Ces faits éveillèrent l'atten-. tion du gouvernement autrichien et la société viennoise, pour éviter une dissolution, dut rompre, officiellement du moins, ses relations avec les comités établis hors des limites de la

2Ù l'expansion de l'Allemagne

monarchie autrichienne. Alors le comiié de Berlin se transforma, le i5 août 1881, en une société scolaire générale allemande. Cette transformation se fit sous les auspices de la Société de Géographie Commerciale de Berlin qui servit de marraine à la nouvelle association. Les commerçants allemands comprennent peutêtre mieux que ne le font les négociants français rimmense importance des avantages que le commerce retire des progrès de la langue nationale à Tétranger.

D'après ses statuts, la Société scolaire allemande de Berlin a pour but de conserver au germanisme les Allemands établis à l'étranger, et de les aider à rester Allemands ou à le redevenir. Pour atteindre ce but, la société soutient ou fonde des écoles, place et secourt des instituteurs, crée des bibliothèques, subventionne des journaux, publie des livres, etCw

Au mois de novembre 1881, la nouvelle société lança une circulaire signée de vingt-trois noms, parmi lesquels on remarque celui de rhistorien Wattenbach, qui est comme Pinspirateur de l'association et à ma connaissance a déjà fait quatre conférences à ce sujet, à Berlin, à Dresde et à Hambourg. Les signataires de cet appel à la nation allemande disaient qu'il ne suffisait pas de venir en aide aux Allemands d'Autriche et qu'il fallait donner un vigoureux appui à tous les Allemands, par-

tout OÙ il pourrait s^en trouver un seul qui fût exposé au danger de perdre le bienfait de la civilisation allemande.

Le 17 décembre 1881, Tassociation berlinoise tint sa première assemblée générale ; à ce moment elle comptait 275 membres résidant à Berlin, et quatre comités locaux comprenant environ i3o membres, et la fédération régionale du grand-duché de Bade avec 3oo membres ; neuf sociétés diverses, dont cinq sociétés universitaires, étaient entrées en corps dans Tassociation ; ces sociétés avaient à ce moment 660 membres. En tout, la nouvelle association comptait environ i,3oo membres.

Les progrès de Tassociation berlinoise furent bien plus lents que ceux de la société viennoise. Je n'ai pas encore les résultats généraux de Pannée 1884 et je suis obligé de m'arrêter à la fin de l'année i883. Le 8 décembre i883, Tassociation comprenait 'jj comités locaux et près de 10,000 membres. Elle comptait 17 sociétés ajffiliées en corps, parmi lesquelles 14 sociétés académiques d'étudiants. Un comité de femmes et de jeunes filles pour l'association scolaire allemande de Berlin vient de se fonder à Wiesbaden, le jour du soixantedixième anniversaire de la naissance de M. de Bismarck.

A peine était-elle créée que l'association

scolaire berlinoise s'occupait activement des persécutions que, suivant elle, les Magyars faisaient subir aux Allemands de" Hongrie. Depuis 1867, les Magyars ont secoué le joug allemand, et ils ont repris dans la Transleiihanie la prépondérance qui leur était légitimement due puisqu'ils forment la nationalité la plus nombreuse, la plus instruite et la plus active. Alors les Allemands de crier à la persécution, parce qu'il ne leur est plus permis d'opprimer ces nationalités, qu'ils disent inférieures au grand peuple allemand. Pesth, disent-ils, est une ville allemande et on n'y trouve presque plus d'écoles publiques allemandes.

Mais Pesth est si peu une ville allemande que, sur 36o,ooo habitants on y compte 200,000 Magyars et 120,000 Allemands. A cela les Allemands répondent que les Magyars sont des pauvres diables ignorants et misérables, qui ne méritent aucune considération, tandis que les Allemands occupent les situations les plus considérables dans le commerce, dans l'industrie, dans les arts et dans la science. Les Allemands fournissent eux-mêmes la meilleure réfutation de cette fanfaronnade quand ils avouent en gémissant que dans cette ville de Pesth, où les Allemands, s'il fallait les en croire, seraient si nombreux et si riches, il n'y a pas d'écoles primaires privées allemandes et que tous les journaux, même ceux qui se publient

en allemand, sont favorables aux Magyars et an gouvernement.

En effet, les Allemands de Pesth et de la Hongrie ne se plaignent pas de leur sort; ils consentent volontiers à ce que leurs enfants apprennent le magyar et ils se font magyariser en grand nombre. On ne se peut imaginer la fureur qui anime les Allemands de la Grande Allemagne lorsqu'ils parlent de ces « renégats ». Ils les accablent des injures les plus grossières. Dans le dernier numéro (mars i885) du Bulleletin de la Société Scolaire de Berlirij on trouve des lamentations extrêmement vives sur la.

lâcheté des 5oo,ooo Allemands qui habitent le Banat. Uauteur se plaint surtout des maîtres d'école qui, dit-il, sont, pour les trois quarts, des renégats allemands. Et il cite ce vieux dicton : '<■ O ! soif de Tor, de qui ne ne fais-tu pas un Hongrois? »

Il est vrai que les Saxons de Transylvanie se plaignent et crient pour tous les Allemands de Hongrie. Ce petit peuple ne compte guère plus de 200,000 habitants répandus sur un territoire découpé et peu compact. Mais ce sont de vaillants montagnards, des hommes énergiques qui défendent, avec ardeur et ténacité, les privilèges que les rois de Hongrie ont accordés à leurs ancêtres il y a sept cents ans, lorsqu'ils sont venus s'établir en Transylvanie. Ils ont conservé la libre disposition de leurs biens na-

3o i/expansion de l'allemagne

tîonaux qui donnent près de deux cent mille francs de revenu annuel. Protestants de la confession d'Augsbourg, ils ont des e'glises et des écoles libres et prospères. Ils ne sont donc pas bien à plaindre. Cependant ils ne cessent de crier et de se lamenter. Ils se plaignent qu'en 1879 une loi ait rendu obligatoire renseignement du magyar dans leurs écoles, et les Allemands de TEmpire répètent leurs plaintes.

Centralistes en Cisleithanie, où ils demandent que la langue allemande soit déclarée langue de TEtat et que nul ne soit en droit de l'ignorer, ils sont fédéralistes en Transleithanie et se révoltent contre l'obligation de renseignement de la langue de Tétat en Hongrie. Mais tout est permis aux Allemands.

La grande colère des Allemands contre la Hongrie a surtout été excitée par la nouvelle loi sur l'enseignement secondaire.

Cette loi porte que désormais le magyar sera la langue dans laquelle devront se faire les examens d'état que doivent subir tous ceux qui veulent être autorisés à enseigner dans les écoles secondaires publiques ou privées. Les Saxons déclarent que cette loi les forcera à apprendre à fond le magyar, et les contraindra à abandonner l'antique usage qui oblige les feunes Saxons à aller faire leurs études dans une université allemande. Les Magyars répondent : « Eh bien, où serait le mal? » Mais les Allemands de

i/expansion de l'allemagne 3i

rEiïipire crient, à tue-tête. Pendant les deux années que celte loi resta en discussion dans le parlement hongrois, la société allemande de Berlin tenta tous les moyens pour intimider les Magyars et les forcer à retirer cette loi.

Le i6 février i883, sur Tinitiative de la société scolaire, de nombreux députés au Reichsrath allemand et au Landtag prussien se réunirent à Berlin pour s^occuper du projet de loi hongrois sur renseignement secondaire. Dans celte assemblée, Wattenbach, qui portait la parole au nom de la société, prononça, contre les Magyars, un véhément réquisitoire, et, député de KardofF, alla jusqu'à dire : « Nous, Allemands, nous voulons la paix et nous n'avons aucun besoin de faire la guerre, sans doute parce que nous sommes un peuple capable de nous, défendre; mais notre patience a des bornes. » Et l'assemblée vota un ordre du jour menaçant, adjurant les Magyars de ne pas voler la loi.

Mais les Magyars ne se laissèrent pas effrayer et la loi fut votée. Les Magyars sont de vaillantes gens, et quand on les attaque ils ne craignent pas de se défendre, fût-ce même contre les Allemands. Peu de jours après sa constitution définitive, la société scolaire de Berlin en fit l'expérience. Le 27 janvier 1882, la circulaire lancée en novembre 1881 parla société berlinoise provoqua un violent débat

dans la chambre des députés de Hongrie. Aux plaintes des Saxons, le président du conseil des ministres hongrois fit celte fière réponse : « Allez dans Tempire d'Allemagne ; étudiez la » condition faite aux Polonais à Posen et aux » Français en Alsace-Lorraine ; vous ne vou- )> drez pas la changer contre la vôtre. »

Depuis le vote de la loi sur renseignement secondaire, l'association scolaire allemande ne cesse pas de s*occuper de la Hongrie ; elle y crée et soutient des écoles allemandes, y fonde des bibliothèques et y subventionne des journaux. Elle emploie même d'autres moyens, que je voudrais voir adopter en France. Elle recommande à tous les Allemands patriotes d'aller faire des voyages et des excursions dans les pays où la langue allemande est menacée, dans le Tyrol méridional, en Carniole, en Transylvanie. Le Bulletin de la société ne cesse de recommander ces excursions et publie même des itinéraires détaillés. Pourquoi, nous aussi, n'irions-nous pas visiter les Vosges, l'Alsace et le Pays Messin ? Personne ne saurait nous en empêcher, et ce témoignage de sympathie et d'intérêt ferait sans doute grand plaisir à nos frères, violemment arrachés de la patrie en un jour de malheur.

C'est en Autriche-Hongrie que la lutte des Allemands contre les autres nationalités est la plus vive et partant la plus intéressante. Partout ailleurs ils ne se sentent pas aussi menacés et ils font moins d'eflorts pour se défendre; la lutte est sans ardeur et sans grand intérêt ; aussi je ne vous en parlerai pas aussi longuement.

En Russie, dans lés provinces Baltiques, les Allemands sont aux prisas avec des nationalités qu'ils oppriment depuis le xin^ siècle, A cette époque, des Allemands conquirent les Lettons et les Esthons, qui sont encore aujourd'hui traités comme un peuple conquis. Le pays fut partagé en seigneuries, qui furent données à des Allemands dont les descendants les possèdent encore et, dans la plupart des villes qui se fondèrent alors, vinrent s'établir des colonies de marchands allemands qui s'enrichirent en exploitant les vaincus. Ceux-ci restèrent dans les campagnes, qu'ils cultivèrent au profit de leurs vainqueurs. Cet état de choses subr sista presque sans changement jusqu'à nos jours, et. encore aujourd'hui, le plus violent

antagonisme existe entre les paysans, quisom des Lettons, et les habitants des villes tx \es nobles, qui sont des Allemands.

Il y a cinquante ans, dans un momem de mécontentement contre les Allemands, le gouvernement russe voulut tirer parti de ceue situation et tenta de faire sortir de ieur torpeut , les populations primitives^ les Lettons et ks Esihons. En i836, on fonda un évêché grec à Riga et un séminaire russe à Pleskau, dans Jequel on apprit aux élèves ecclésiastiques le letton et Testhon. Le gouvernement russe avait compris que le meilleur moyen de réveiller ces populations engourdies sous le poids du germanisme était de faire revivre leur vieille langue, de les arracher au protestantisme que leurs exploiteurs leur avaient comme iniposé, et de leur donner des prêtres actifs, ayant le sentiment de leur nationalité. Ces efforts réussirent, et, à un certain moment, le gouvernement parut effrayé de leur succès ; les paysans lettons semblaient disposés à se révolter contre leurs seigneurs et contre les bourgeois allemands des villes et à renouveler les scènes de notre Jacquerie. Le gouvernement chercha à les calmer, et, pour y arriver, il cessa d'encourager les tentatives de réveil national, qu'il avait d'abord excitées. Mais les Allemands, par leur conduite, surent bientôt forcer le gouvernement à revenir à son pre-

mier système, qui se continue encore maintenant, avec des alternatives de repos et de mouvement. Aujourd'hui, la résurrection des nationalités lettonnes et esthonnes sous Timpulsion du gouvernement russe n'est plus qu'une question de temps.

\ ,,, Les Allemands se plaignent que dans le

^^ ,. même moment où il tentait de secouer les ' ^rec Lettons et les Esthons, le gouvernement russe cherchait à affaiblir le germanisme dans les villes et à introduire le russe à TUniversité de Dorpat et dans les écoles secondaires allemandes des provinces Baltiques. Mais de Taveu même des Allemands ces plaintes ne paraissent pas fondées ; ils se vantent que dans toutes les villes de ces provinces il n'y a qu'une douzaine d'écoles où la langue d'enseignement soit le russe, tandis que l'allemand est la langue d'enseignement dans plus de quatre' cents écoles, soit 97 pour ioo d'écoles allemandes et 3 pour loo d'écoles russes ^ Dans les écoles primaires de la campagne l'enseignement est surtout donné en letton ou en esthon et parfois en russe. Comme on le voit, les Allemands, n'ont pas le droit de se plaindre du sort qui leur est fait dans ces provinces où ils ne sont qu'une minorité de nobles et de bourgeois maintenant

I. Die Deutschen Schuîen im Auslande, von P. Mûller, Breslau, Hirt, i885, in-8«, p. 98.

dans une sorte de servitude les malheureuses populations quUls conquirent il y a plus de sept cents ans.

Ils y ont, à Dorpat, une université allemande qui compte près de i.5oo étudiants, 26 gymnases, dont 12 entretenus par le gouvernement russe, 4 écoles réaies, 84 écoles primaires supérieures, 7 écoles normales primaires, 287 écoles primaires. Ces écoles ont plus de 35. 000 élèves*.

Dans les autres provinces de la Russie, en Pologne, à Saint-Pétersbourg, en Finlande et jusque dans la Transcaucasie, les Allemands ont fondé des colonies riches et prospères.

Dans la Pologne russe il y a plus de 400.000 Allemands, et leur nombre s'accroît toujours. Dans ces riches provinces ce sont les Allemands qui détiennent toutes les voies qui mènent -à la richesse. Industriels hardis, commerçants habiles et peu scrupuleux, ils font rapidement d'énormes fortunes et ils achètent alors les grandes propriétés de la noblesse polonaise ruinée et obligée de vendre. Ils s'avancent maintenant jusqu'au cœur de la Russie où ils s'emparent de plus en plus du haut commerce et de Içi grande industrie. Ils sont favorisés dans cette conquête économique de la

I . Die Deutschen Schulen im Auslande, von P. MûUer, Breslau, Hirt, i885, in-S*, p. 99.

Russie par les nombreux Allemands qui occupent les hauts emplois de l'administration et du gouvernement. Les Allemands de Russie n'oublient pas la Grande Allemagne, et comme la plupart d'entre eux sont riches, ils donnent à leurs enfants une éducation allemande ; à Pçtersbourg les écoles allemandes, primaires et secondaires, comptent plus de 3.ooo élèves, à Moscou plus de 2.000 et à Varsovie près de 800.

L'influence allemande gagne chaque jour du terrain en Russie au détriment de la langue et de la littérature française. Ce changement a commencé par les œuvres scientifiques, quand les Français pour avoir trop sacrifié à la rhétorique ont laissé prendre aux Allemands la direction du mouvement scientifique dans toutes ses branches (philologie, histoire, sciences mathématiques, physiques et naturelles). Aujourd'hui, les Allemands vont plus loin ; ils cherchent à nous enlever la situation prépondérante que nos littérateurs, nos romanciers et nos poètes avaient conservée en Russie et ils ont de grandes chances de réussir. On se souvient de la réception enthousiaste et solennelle qui dernièrement fut faite à Pétersbourg au grand romancier allemand, Spielhagen.

Il en est de même en Finlande et dans les Pays Scandinaves où l'influence allemande tend à remplacer l'influence française. A Helsingfors, à Copenhague, à Stockholm, les écoles aile-

mandes sont prospères et les colonies allemandes croissent en nombre et en richesses chaque année. La littérature et la science allemandes sont de plus en plus en faveur ; bon nombre de savants finnois et suédois abandonnent l'ancien usage de mettre un résumé en français en tête de leurs livres écrits dans leur langue nationale, et ils remplacent ces résumés en français par des préfaces et des introductions en allemand ; si nous n'y prenons garde l'allemand deviendra la langue scientifique universelle.

En Hollande et en Belgique, les progrès de Tallemand sont encore plus remarquables et plus dangereux. Le néerlandais et le flamand ont beaucoup de rapports avec le dialecte populaire de TAllemagne du Nord (le plattdeutsch) et un mouvement de rapprochement s'exerce activement entre ces idiomes, fort proches parents. A Berlin, plusieurs sociétés nombreuses et prospères s'occupent de cet objet et en Belgique le réveil de la littérature flamande tend au même but. Il n'est pas étonnant que l'école allemande, établie en 1841 dans la grande ville flamande, à Anvers, soit des plus florissantes. Elle s'est surtout développée depuis 1870 et aujourd'hui elle a plus de trois cents élèves.

En Suisse,- les Allemands. gagnent constamnaentdu terrain. sur les Français. En vingt ans,

l'expansion de lVllemagne 39

de 1860 à 1880, les Français ont perdu près de 2 pour 100 et ils ne sont guère plus de 600.000, tandis que les Allemands sont plus de deux millions. Les Suisses Allemands ont les yeux tournés vers la Grande Allemagne qui a toutes leurs sympathies et dernièrement on a pu fonder avec succès, à Zurich, une association scolaire allemande qui transmet à l'association berlinoise la plus grande partie de l'argent qu'elle recueille.

Dans les autres pays d'Europe, les colonies allemandes sont moins nombreuses et moins riches ; cependant elles font de grands sacrifices pour leurs écoles. A Londres, il n'y a pas moins de onze écoles allemandes avec i,3oo élèves et à Paris, les deux écoles allemandes ont plus de 400 élèves, Lisbonne, Madrid, Barcelone, Marseille, Gênes, Milan, Florence, Livourne, Rome et Naples ont des écoles allemandes plus ou moins prospères ; l'école de Naples a plus de i5o élèves.

En Orient, à la suite des événements de 1870, les écoles allemandes se développèrent rapidement en même temps que l'influence allemande qui partout tendait à se substituer à l'influence française. A Bucharest, l'école allemande comprend une école réale et une école primaire pour les garçons, une école primaire supérieure, une école primaire et un pensionnat pour les jeunes filles ; elle compte plus de

700 élèves parmi lesquels à côté de 5oo Allemands, on trouve i52 Roumains et 12 Français. A Jassy, Pécole allemande compte près de 80 élèves tant filles que garçons ; mais dans la Dobroudscha, une colonie allemande, fondée en 1848 et comptant environ 5oo familles, vient d'être obligée de se déplacer et d'aller créer un nouvel établissement en Thessalie.

A Gonstantinople, les 4 écoles allemandes sont très prospères ; Tune d'elles a 870 élèves. Cette prospérité date surtout des victoires de 1870. qui partout donnèrent un juste orgueil aux Allemands et leur rendirent le sentiment de leur nationalité. En 1873, ils bâtirent à Péra, un nouveau local pour leur principale école et aujourd'hui ce magnifique bâtiment est trop petit; il faut'^ refuser des élèves; là encore on trouve au milieu d'Allemands, des élèves français, anglais, italiens et russes. A Smyrne, le British Collège, en 1871, s'adjoignit une section allemande, qui bientôt compta 71 élèves ; mais ce succès ne fut pas durable et aujourd'hui cette section est réduite à 16 élèves. On rencontre encore des écoles allemandes, à Belgrade, à Athènes, à Jérusalem, à Beyrouth, au Caire et à Alexandrie. Partout les Allemands cherchent à répandre leur langue et leur influence qu'ils font servir aux progrès de leur commerce ; les Anglais et les Italiens les imi-

tent et nous devons redoubler d'efforts si nous voulons conserver la prépondérance que nos ancêtres nous ont laiss(^e en Orient.

De Tautre côté de TAtlantique, la situation des Allemands grandit de plus en plus avec une effrayante rapidité. L'émigration allemande en Amérique commença à la fin du xvii* siècle au moment où PAllemagne désolée souffrait encore des conséquences de la guerre de Trente- Ans et subissait une misère excessive. Ce fut le célèbre philanthrope William Penn qui décida un certain nombre d'Allemands des bords du Rhin, à aller s'établir avec lui dans ce merveilleux pays qu'on appelle aujourd'hui la Pensylvanie. Le courant, qui se forma à ce moment, ne s'arrêta pas et aujourd'hui encore il continue sa marche progressive ; en 1882, près de deux cent mille Allemands (189,373) émigrérent aux Etats-Unis.

Aujourd'hui, plus de dix millions d'Allemands sont établis dans les États-Unis d'Amérique et leur nombre s'accroît chaque année dans d'énormes proportions, tant par l'effet de fécondité de la race teutonique que par les im-

migrations. Dans certains états de POuest, sur les bords du Missîssipi et de TOhio, et sur les rives des grands lacs, les Allemands forment des masses compactes et ont une grande influence politique. Ces Allemands sont en général très attachés à la mère-patrie à laquelle, surtout depuis 1870, ils se montrent fiers d'appartenir ; dans la guerre entre l'Allemagne et la France, les Allemands d'Amérique envoyèrent à leurs frères d'Europe plus de cinq millions de francs pour secours aux blessés.

Les écoles allemandes aux États-Unis sont riches et prospères ; on n'est pas d'accord sur le nombre de leurs élèves ; les uns disent qu'elles en ont 600,000, les autres seulement 3oo,ooo ; ce dernier chiffre est le plus faible, et il est déjà assez fort pour justifier les craintes qu'inspirent aux Anglo-Américains les progrès des Allemands.

Dans les États de l'Ouest, où ils sont en nombre, les Allemands se servent de leur influence politique, qui est considérable, en faveur de leurs écoles. C'est là surtout que se trouvent les écoles publiques allemandes, qui avaient en i883 1,064 maîtres et 1 16,654 élèves; ces chiffres sont ceux que fournit la statistique dressée par les soins du comité du quatorzième congrès de l'association des instituteurs allemands des États-Unis d'Amérique. A côté de ces écoles publiques allemandes, sont de

nombreuses écoles confessionnelles, principalement luthe'riennes ; elles avaient en i883, 3,020 instituteurs et i8i,855 élèves. Il y a aussi de nombreuses écoles privées allemandes; mais il est très difficile d'efi établir une statistique sérieuse.

La littérature allemande est très honorée aux États-Unis. New-York a trois théâtres allemands, tous trois très prospères, et il y a deux mois à peine, le grand tragédien viennois, Sonnenthal, y alla donner des représentations qui eurent le plus grand succès. Phila-' delphie, Milwankee, Saint-Louis et Cincinnati possèdent aussi des théâtres allemands plus ou moins florissants. Les journaux allemands sont très nombreux aux États-Unis ; sur 11,314 journaux qui se publient dans TUnion américaine, on comptait à la fin de i883, 614 journaux allemands, dont 82 quotidiens ; Fun d'eux tire à 60,000 exemplaires. En Allemagne, on aime beaucoup le journal illustré germano-américain, le Pucky qui prend volontiers la France et les Français pour sujet de caricatures aussi ridicules qu^odieuses.

On pourrait croire que ces dix millions d^ Allemands établis aux États-Unis parviendront à conserver leur nationalité ; ils sont en possession de tous les moyens de succès ; ils ont des écoles nombreuses, des théâtres prospères, des journaux répandus ; ils sont en communica-

tîoiis constantes avec PAUemagne qui suit avec intérêt les progrès de leur développement national, les encourage et les soutient. Cependant les avis sont partagés ; les uns ont foi en Tavenir et disent que les Allemands parviendront à se faire aux États-Unis une situation politique égale à celle des Anglo-Américains ; les autres au contraire soutiennent que les Allemands se fondront dans la masse des Yankees et que la disparition de la langue allemande aux États-Unis n'est qu'une question de temps. •M. de Bismarck semble être de cet avis, puisqu'il cherche à acquérir des colonies pour y diriger les émigrants allemands afin de les conserver au germanisme.

Il y a environ quarante ans que les Allemands ont commencé à se porter dans l'Amérique du Sud et aujourd'hui ilsy ont des colonies riches et prospères. Au Brésil on compte près de 25o,ooo Allemands, dont 90,000 dans la province de Rio-grande-do-Sul et 60,000 dans celle de San-Catharina. A Rio-de-Janeiro il y a plus de 4,000 Allemands qui ont une école allemande que fréquentent i5o élèves^ et dans toutes les provinces du Sud, partout où les Allemands sont en assez grand nombre, il y a des écoles allemandes. Il en est de même dans rUrugay, dans la République Argentine, au Chili, au Pérou, où Ton trouve des colonies allemandes, moins fortes cependant que les co-

lonies françaises; dans ces pays ce sont les Italiens qui sont les plus nombreux : en 1882 seulement plus de 40,000 Italiens ont immigré dans l'Amérique du Sud; et dans la même année ces pays reçurent moins de 10,000 Français. Les Allemands sont assez nombreux dans TAustralie qui, de 1871 à 1882, reçut d'Allemagne 11,712 immigrants. On n'a pas de statistique générale de l'Australie et il est presque impossible de connaître le nombre des Allemands établis dans ce pays. Cependant ils y forment déjà quelques groupes compacts qui sont en relations étroites avec la mère-patrie. Dans l'Australie méridionale on trouve 25, 000 habitants d'origine germanique, qui gardent fidèlement le souvenir de la mère - patrie , parlent allemand, ont des églises et des écoles allemandes. D'autres groupes moins nombreux existent dans les autres parties de TAustralie et tous luttent pour conserver le germanisme; mais il n*est pas probable qu'ils y réussissent et tôt ou tard en Australie l'Allemand disparaîtra devant l'Anglais.

Par contre, dans l'Extrême-Orient, en Chine et au Japon, l'Allemand gagne du terrain sur le Français et même sur l'Anglais. Le nombre des Allemands établis en Chine augmente d'année en année. De l'autre côté du Rhin, on a coutume de dire que le meilleur article d'exportation de l'Allemagne ce sont les jeunes

gens. L'Allemand aime à voyager et parmi les négociants et les industriels, on en rencontre beaucoup qui ont fait le tour du monde en visitant TAmérique, PExtrême - Orient et les Indes. Quelques-uns de ces voyageurs s'établissent dans ces pays pour développer les relations commerciales avec TAUemagne et, en même temps, en bons Teutons ils travaillent à Texpansion de la langue allemande. Depuis quelques années l'influence allemande s'est substituée à Tinfluence française en Chine et même au Japon. Dans la plupart des écoles gouvernementales du Japon et notamment à l'Ecole de Guerre, Pétude de l'anglais et du français a été remplacée par Pétude du chinois et de Pallemand. A la Faculté de médecine de Tokio, les cours se font en allemand, et pour permettre aux jeunes Japonais de les suivre avec fruit, on a établi une école prép'aratoire allemande. Dans ce pays, qu'on a appelé la France de POrient, notre langue est menacée ; pour lui conserver sa place nous devons lutter énergiquement et V Alliance Française a déjà commencé le bon combat ; c'est à vous de lui fournir les moyens de le continuer, vous n'y faillirez pas.

Si les associations scolaires allemandes font de grands efforts pour conserver au germanisme les Allemands établis à Tétranger, ce sont les divers gouvernements confédérés, et, en particulier, le gouvernement prussien qui se chargent de germaniser par tous les moyens les populations non allemandes qui ont le malheur de vivre dans l'intérieur de l'empire. Les statistiques allemandes sont obligées d'avouer que sur quarante-cinq millions d'habitants, PAllemagne compte plus de trois millions de non Allemands, Français, Danois et Polonais, et parmi les quarante-deux millions d'Allemands, ces statistiques menteuses comptent plus d'un million d'Alsaciens-Lorrains qui, s'ils parlent parfois un patois allemand, sont absolument Français de cœur et d'âme.

Vous me permettrez de ne pas insister sur ce triste sujet ; il est trop délicat et trop douloureux. D'ailleurs, vous savez tous à quel odieux régime d'oppression sont soumis nos malheureux compatriotes et quelles persécutions ils endurent vaillamment depuis bientôt quinze ans. Tout ce qui peut leur rappeler la patrie absente est impitoyablement poursuivi ; la

langue française est comme traquée dans les écoles, dans les lieux de réunion et jusque dans les rues. Ah 1 certes ! si les Allemands donnaient aux autres les libertés qu'ils réclament pour eux, si seulement ils laissaient à PAlliance Française les facilités dont jouissent leurs associations scolaires allemandes en Bohême et en Hongrie, notre Société aurait un vaste champ d'action en Alsace-Lorraine. Mais il n'est que trop certain que les autorités la pourchasseraient de toutes façons et que son intervention ne ferait que redoubler les persécutions que subissent nos malheureux frères. Il est vrai que, dans un de ses nombreux discours en faveur des associations scolaires allemandes, l'illustre historien Wattenbach disait qu'une association scolaire française pourrait librement, et sans être gênée par les autorités, travailler à défendre et à propager la langue française en Alsace-Lorraine; il avait soin d'ajouter qu'elle n'y trouverait rien à faire et que les Allemands ne feraient qu'en rire. Ce sont là ironies tudesques. Ces mêmes Allemands, qui criaient tant lorsque le théâtre allemand de Pesth fut fermé, faute de spectateurs, applaudissent aujourd'hui à l'interdiction des représentations françaises que M""® Sarah Bernhardt voulait donner en Alsace. Mais ils auront beau faire, ils n'arracheront pas du cœur des Alsaciens-Lorrains Tamour de la France.

Depuis plus de vingt ans les 25o.ooo Danois, qui iîabitent dans le nord du Sleswig, sont soumis à une germanisation à outrance. Les noms des villes et des villages ont été germanisés ; tous les employés de chemin de fer doivent parler allemand ; il leur est interdit de parler danois ; dans les écoles, mêi»# les alphabets, les chants et les jeux doivent être en allemand et lorsque les enfants parlent danois entre eux, ils sont punis sévèrement.

C'est absolument le pendant de ce qui se passe en Alsace-Lorraine. En employant ces moyens odieux et d'autres analogues, les Allemands se flattent de gagner du terrain *.

Mais des observateurs impartiaux, entre autres le Times, d'habitude si favorable aux Allemands, affirment que pas plus au Sleswig qu'en Alsace-Lorraine, le chancelier de fer n'obtiendra le résultat qu'il désire.

Les Polonais sont encore plus malheureux puisqu'ils souffrent depuis plus de cent ans. Ils sont en Prusse plus de 2.5oo.ooo qui gémissent sous le Joug allemand, tandis que de l'autre côté de la frontière factice qui les sépare, en Gallicie, leurs frères font à leur tour sentir le poids de leur domination, d'ailleurs fort douce, aux Allemands d'Autriche.

Les Polonais de Prusse résistent vaillamment

I, Die Deutsche Warte, pages 80 à 83.

5o l'expansion de l'allemagne

depuis un siècle à toutes les tentatives de germanisation et sur certains points ils gagnent même du terrain. Il y a vingt ans Posen était une ville aux trois quarts allemande, aujourd'hui la moitié de la population est polonaise. Par contre la noblesse polonaise se ruine ; elle est obligée de vendre ses propriétés à des Allemands et ainsi s'affaiblit peu à peu le plus ferme soutien de la nationalité polonaise à laquelle le gouvernement fait une guerre à mort. Dans toutes les écoles primaires et secondaires, renseignement de l'allemand s'étend sans cesse au détriment du polonais; même les prêtres catholiques polonais ne peuvent pas enseigner le catéchisme dans leur langue ; la loi les oblige à employer l'allemand. Le refus du clergé polonais de seconder les tentatives de germanisation est la principale cause du Kulturkampf qx si aujourd'hui le siège archiépiscopal de Posen est encore vacant c'est que le gouvernement prussien refuse de le laisser occuper par un prélat attaché à la nationalité polonaise. Malgré tout, les Polonais résistent vaillamment et vigoureusement. Ces jours derniers, l'organe du prince de Bismarck, la Norddeutsche Allgemeine Zeîtung^ était obligée de reconnaître la ténacité de la haine que les Polonais ressentent pour tout ce qui est Allemand.

Dans beaucoup de familles nobles polonaises

l'expansion de l'Allemagne 5i

il est d'usage que pour tout mot allemand prononcé dans la maison, le coupable, quel qu'il soit, doit payer une amende entre les mains de la maîtresse de maison. Quand pour une raison ou pour une autre les Polonais ne peuvent pas se servir de leur langue maternelle, ils ont recours à l'anglais et surtout au français. C'est un usage qu'observent fidèlelement les petites nationalités opprimées par les Allemands et en particulier les Tchèques et les Hongrois. En Hongrie, le français est la langue usuelle de la bonne société, toutes les fois qu'on ne peut pas se servir du magyar.

Les livres, écrits en hongrois, sont précédés d'une préface et d'une introduction en français qui en font connaître les résultats généraux. La société de géographie de Pesth joint depuis peu à ses bulletins un résumé en français et c'est là sans doute une des causes qui ont excité le géographe allemand, Kiepert, à donner sa démission de membre d'honneur de cette société. En Bohême, le même usage est suivi et la ville de Prague joint souvent à ses publications en tchèque une traduction française.

Il y a deux ans le recteur de l'Université de Vienne osa parler dans le Landtag de la Basse- Autriche en faveur de l'autorisation de la création d'une école tchèque dans un faubourg de Vienne, où habitent plus de vingt mille Tchèques. Pour le remercier de cet acte de coura-

geuse impartialité, la ville de Prague présenta au recteur, le célèbre canoniste Maassen, une adresse en tchèque avec une traduction française. D'où grande colère des étudiants allemands, qui firent tant de tapage que l'autorité dut suspendre les cours et que l'illustre historien, Ottokar Lorenz, qui avait pris courageusement le parti de son collègue, vient d'être obligé de quitter l'Université de Vienne et d'aller enseigner à léna.

Il nous appartient à nous Français de faire conserver l'usage de riotre langue par les petites nationalités opprimées par les Allemands, en suivant avec intérêt les luttes qu'ils soutiennent contre l'ennemi commun, en apprenant leurs langues et en faisant connaître au monde savant et au grand public leurs œuvres et leurs travaux. Ce sera aussi le devoir de l'Alliance Française de les aider à apprendre et à propager notre langue, et pour cela elle a le droit de compter sur le concours empressé et généreux de tous ceux qui ont à cœur l'honneur du nom français.

J'aurais voulu pouvoir vous faire un tableau plus complet de Tactivité des sociétés scolaires allemandes ; mais tel qu'il est, il est déjà bien long et je pense qu'il suffira à vous donner une idée de l'expansion de l'Allemagne.

Permettez-moi d'espérer que cette étude pourra peut-être vous exciter à faire une propagande active en faveur de TAlliance Française. Il faut que les Français ne soient pas obligés à rougir de honte à la pensée que dans cette lutte pacifique pour la propagation de la langue nationale, ils sont en arrière des Allemands.

L'Alliance Française est largement ouverte à tous ; dans son comité central on trouve réunis, sous la présidence de MM. de Lesseps et Victor Duruy, des hommes appartenant à toutes les religions et à tous les partis politiques.

C'est un de ces terrains neutres qui malheureusement deviennent trop rares, où les honnêtes gens de tous les partis peuvent se rencontrer et se donner la main afin d'unir leurs eÔorts pour le bien de la patrie.

En terminant, permettez-moi donc de vous convier de nouveau à travailler pour cette Société; la cotisation annuelle est très faible*, et en contribuant à propager la langue françaîsCj nous servirons, chacun dans la mesure de nos forcesj notre chère France.

ï. On souscrit h ['Alliance Française, 2, rue Saint- Simon, à Paris. Le minimum de la cotisation annuelle est de 6 franco,

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