‹ L'expédition au Pole NordChapitre 13 sur 18 · Gr.ACES · texte numérisé non relu

Gr.ACES

L’eau, vous Je savez, se congèle ou se transforme en un corps solide appelé glace, à la température de zéro, quand elle est calme et pure. Diverses circonstances, entre autres le mouvement et les mélanges salins, peuvent retarder le point de congélation; ainsi l’eau chargée de sel ne se fige qu’à des températures inférieures, qui peuvent même aller jusqu’à 15 degrés au-dessous de zéro dans l’extrême saturation.

Le phénomène des glaces est un des plus importants de la géographie physique, et à ce titre, il rentre tout spécialement parmi les objets d’études de notre Société.

Dans le mouvement général de circulation des eaux qui joue sur notre terre un rôle analogue à celui du sang artériel et du sang veineux dans l’économie animale, on voit ces cauv, évaporées par l’action des rayons solaires, se déposer sous forme de pluies, brouillards, neiges, sur les hautes cimes de montagnes et dans les régions froides, et flonner naissance à des glaciers qui se déchargent tantôt lentement, tantôt brusquement, ixmr produire les fleuves, et retourner ainsi à l’état liquide sous riufluence de cette même chaleur qui les avait engendrés.

En combinant les conditions particulières de latitude et d’épaisseur atmosphérique, on se rend compte, dans chaque lieu , de la hauteur à laquelle se déposent les neiges persistantes, depuis 5000 mètres sous l’équateur jusqu'au niveau do la mer dans les extrêmes régions froides du sud et du nord ; dans ces zones des neiges, il se forme d’abord des masses agglutinées connues sous le nom de nevés, qui passent ensuite à l’état de glace trans-

parente, et n’ofTectant plus alors la forme globuleuse ou granuleuse qui apparaît dans la niasse lorsqu’elle est à son premier étal.

Le phénomène glaciaire atteint une intensité extraordinaire dans les parages voisins des pôles, et c’est même la barrière qui, semblable au dragon de la Colchide, a entravé jusqu’ici tous les efforts pour explorer ces régions inconnues, et qui se dresse à notre encontre pour nous en défendre l’entrée.

Far une suite d’observations patientes et judicieuses effectuées principalement dans le massif des Alpes, on est arrivé à connaître comment le glacier se forme sous le nevé, comment il grandit, quelle est à peu près sa loi de croissance (1), comment il se meut, et s’étend latéralement par .suite surtout de la regélation, en striant les roches sur lesquelles il s’appuie; et comment, enfin, il tend à se résoudre en eau ou à remonter à sa source par un changement d’état.

Dans un excellent petit livre, récemment publié, notre collègue M. William Hüber (2), a exposé l’état de nos connaissances sur la glaciologie, terme hybride, mais consacré. Ces lois sont les mômes pour toutes les latitudes, quoique par des altitudes difféi entes; et les glaciers miniatures des Alpes peuvent donner une idée des gigantesques

(1) Il convient d'observer que cette loi de croissance des glaciers ne peut pas être illimitée en hauteur. A partir d'une certaine élévation, variable avec la latitude, la raréraclion de l'.air dans les trop hautes régions ne permet plus le transport des vapeurs qui doivent se déposer ensuite ou se transformer en neige. Les plus hautes cimes do l'Hjmalaya doivent être en roc entièrement dénudé. M. William Hüber n’a pas oublié d’insister sur ce point.

(2) Je suis heureux de saisir cette occasion pour pouvoir signaler aussi la magnifique publication de notre collègue M. Élisée Reclus : La Terre, Description des phénomènes do la vir du globe. Ce beau livre vient do j,araîlre.

formations polaires comme une humble plante peut faire juger d’un arbre colossal.

Deux glaciers de la côte ouest du Groenland, situés vers le 78' parallèle, l’un vers le milieu environ du détroit de Smith ou de Kennedy, l’autre un peu avant, le glacier de Humboldt et celui du frère John, ont été particulièrement étudiés par Kaneet Bayes, dans leurs explorations de 1854 et de 1861.

La neige s’accumule, forme un nevé compacte, se transforme en glace; le massif augmente; la regélation se produit; et, enfin, à la longue, une partie du glacier se trouve lancée à l’eau, dans la saison favorable, pour apparaître comme une montagne flottante ou ice-berg.

Nous avons vu comment le fait de l’insolation produit des différences de températures énormes dans les régions polaires, différences sans analogie avec les grandeurs équivalentes des climats tempérés. Les brisures ou fissures se produisent donc au sein du glacier avec une intensité proportionnelle à la cause génératrice ; les eaux de fusion qui s’introduisent de la surface, dans ces fissures, se retrouvent alors soumises à un contact qui les congèle à nouveau ; puis l’augmentation considérable de volume que subit cette eau d’infiltration en se changeant en glace produit un effort d’expansion qui agrandit le glacier, et parfois le disloque et le décharge en partie dans la mer; c’est en cela que consiste la regélation. C’est en mai, juin et juillet, dans le Nord, en novembre, décembre et janvier dans le Sud, que ces phénomènes sont les plus intenses.

Le glacier, quand le profil des terres lui permet de s’établir, grandit pendant tout l’hiver, reste parfois plusieurs années ou plusieurs siècles sans se désagréger ou sans se décharger ; puis, à sa limite, il retombe à l’eau pour rentrer dans le torrent circulatoire, et pour être jusqu’au moment de sa fusion le jouet des courants et des vents.

\Jioe-berg, à la mer, se reconuaît à la transparence de la glace, à des détritus terrestres et organiques, à une densité moyenne plus grande et à ses dimensdons colossales. On en a mesuré qui jaugeaient plusieurs millions de tonneaux, etqui, ayant 100 ou 200 mètres aundeasus de , l’eau, devaient avoir 600 ou 1000 mètres d’épmsseur totale, d’après ia deusité moyenne.

Quand ces masses se trouvent .dans certaines conditions calorifiques, sous Tinilux solaire, eUes se fendillent^ se gercent, et parfois éclatent brusquement, se brisant en mille pièces en produisant un fracas que des témoins auriculaires, Hayes entre autres, comparent au bruit de la décharge simultanée de plusieurs centaines de pièces d’urtillerie,

lorsque Xioe~hery se décharge dans des chenaux étroits comme le sont tous les passages enti'e les lies de l’Amérique du Nor<i, il n’a même pas le temps de fondre dans la mer qui le baigne ; il se trouve saisi de nouveau dans les glaces de mer; et, loin de diminuer, il augmente encore jusqu’à la saison suivante, où le hasard des courants et des vents occasionne sa fonte ou le préserve encore.

C’est surtout aux alentours du pôle Sud que l’on rencontre les masses les plus formidables de glaces flottantes ; elles vont même quelquefois jusque par le iO' parallèle, poussées comme des navires à voiles, ou charriées, entre autres, par le courant du Mentoi'; au Nord, les ice-herg encombrent toutes les pa.sses de l’archipel du Nord- Amérique, de même que la côte du Groenland et de la Nouvelle-Zemble-

Si une mer entourait le massif des Alpes ou de i’Hymalaya, par* exemple, cette mei' serait de même encombrée et cernée par des lignes compactes A'ice-berg, quoique

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avec une intensité moindre, corrélative à la moindre intensité dans les changements thermiques.

C’est en ce sens que l’on peut aflTirmer qu’il doit exiaier au pôle Sud un massif de terre compacte et montagneux, donnant lieu à la production d’immenses glaciers qui se déchargent à l’Océan à des intervalles inégaux, quelquefois séculaires, et dont la ceinture arrête le navigateur.

C’est ainsi que l’illustre Cook avait déclaré que l’on ne dépasserait pas la limite qu’il avait atteinte au sud. L’année de son voyage avait pu correspondre à une plus grande production de gigantesques glaces flottantes. L’Anglais Weddell et l’Anglais John Ross ont prouvé que l’on pouvait largement dépasser la limite de Cook ; peut-être aussi le hasard de la période glaciaire les a-t-il mieux sei'vis.

A la mer, le phénomène de la formation de la glace a un tout autre caractère. La neige tombant en flocons pressés recouvre la surface ; et avant qu’elle ait eu le temps de fondre ou de se dissoudre, elle forme comme une sorte de bouillie épaisse. Si le temps est beau, la mer calme, le vent paisible, tout cela se prend et se lige sur uœ petite épaisseur, en formant une glace moitié franche, moitié «eue.

Dès que le vent se lève, tout se brise, s’émiette, et produit un des spectacles les plus admirables que l’on puisse voir.

Chaque petit morceau de glace, en fondant, s’entoure d’un véritable bain de pied d’ean douce qui ne se môle pas avec l’eau de la mer; les rayons d’un soleil dont ia hauteur est très-basse viennent irriser toutes ces flaquqs d’eau, en refirodmsant sur une échelle énorme le phénomène des anneaux colorés de Newton, et en reflétant toutes les nuances du spectre ; mais avec une telle pâleur générale de ton que le charme s’évanouit pour faire place à uue im-

pression pénible et lugubre; il semble, par instant, que la nature s’entrevoit tout entière comme à travers une sorte de suaire ou de linceul de gaze.

Ce sont là des embryons de banquise. S'il vient un grand froid, tout se coagule, moitié glace d’eau douce, transparente, verte, moitié nevé granuleux, neige agglutinée ; puis, si la neige retombe, la mer se prend sur de vastes espaces; à la saison d’hiver, elle se congèle probablement d’un bout à l’autre, dans la zone des froids, et l’on passe en traîneau d’Asie en Amérique. Quand arrivent les fortes chaleurs de juin, tout se disloque; c’est la débâcle, dont les débris forment d’immenses banquises ou champs de glace, ice-fields. 11 n’est pas rare de rencontrer des plaques ayant plusieurs kilomètres de superficie; cette glace de mer est peu épaisse ; vers les côtes, elle s’accroît sur place; mais au large, elle n’émerge pas de plus d’un mètre; elle est très-hétérogène, sans transparence, d’un blanc laiteux, et elle ne recèle jamais aucun débris terrestre ou végétal. De loin, du haut de la mâture, ces surfaces semblent polies et unies comme un miroir; en réalité, elles sont fort rugueuses et rappellent les ondulations que présentent l’aspect de nos champs couverts de neige, quand la bise en a plissé le manteau blanc, grenu et cristallin. Le marin expérimenté ne doit pas pénétrer dans la mer Arctique avant que la débâcle ne soit accusée.

Dans tous les lieux où il y a des champs de glace, il y a de vastes superficies de mer; si les ice-bergs sont mêlés à ces champs, c’est qu’ils viennent du dehors, sous finipulsion des courants ou des vents.

Vers le nord-ouest du Spitzberg, il y a des champs de glace et une eau profonde ; Parry l’a constaté aussi bien que ses successeurs.

Dans la mer Arctique, après le détroit de Behring

jusque par delà le 7S" degré nord, on ne voit que des champs de glace.

C’est une des raisons fondamentales qui m’ont fait préérer la voie de Behring comme la plus propre, et peutêtre même la seule, pour nous permettre d’atteindre le pôle.

Ainsi, l’on peut considérer comme un fait établi : que Xice-berg naît à terre et meurt à l’Océan, tandis que l’/cejidd a une origine entièrement maritime. Donc, et j’insiste : Terre au pôle Sud ! mer au pôle Nord ! D’autres motifs encore viennent corroborer cette aflirmation.

En me bornant à ces indications sommaires et strictement resserrées dans les limites de mon but spécial, je dois rappeler que, malgré les sagaces travaux de Tyndall et de ses prédécesseurs, l’étude glaciaire exigera encore de longs et pénibles efforts pour nous permettre de répondre à nombre de questions d’une importance capitale ; les recherches doivent être dirigées principalement vers les deux pôles. C’est là, dans ces lieux témoins actuels de cette période glaciaire qui a joué un si grand rôle géologique dans l’histoire phy.sique de notre globe, que sont déposées les clefs de nombreux mystères à dévoiler ; c’est aux pôles, et seulement là, que nous trouverons les plus précieux et les plus féconds enseignements.

Pour préciser le caractère de réaction ou d’influence mutuelle de chaque ordre scientifique, même inférieur, sur tous les autres ordres, même les plus hauts, je puis mentionner tout particulièrement une théorie générale des déluges qui fit bruit il y a quelque vingt ans, et qui montre comment un humble problème de glace peut à lui seul remuer toutes nos conceptions générales sur le monde, sur nos traditions, sur nos croyances, sur notre histoire, et même sur l’astronomie d’observation !

On paraissait admettre que l’accumulation des glaces aux deux pôles, dans des périodes dix fois séculaires, donnait lieu à des protubérances assez fortes pour clianger la distribution des masses et des poids sur notre sphéroïde, et pour changer, en conséquence, la position de l’axe de rotation, surtout quand une décharge générale des glaciers transportait brusquement les montagnes de glace sur, d’autres points de la surface.

L’axe de la terre étant modifié, les mers reprennent ini nouvel équilibre, recouvrent certains points, font émerger des continents nouveaux et produisent un déluge. Les climats sont également modifiés; tels parages, comme ceux de la Sibérie, où l’on retrouve enfouis dans la glace ks grands herbivores des pays tropicaux, sont plongés dans les zones froides, tandis que d’autres lieux où la période glaciaire s’exerçait avec énergie, sont appelés à jouir de climats chauds ou tempérés. De plus, les constantes astronomiques sont aussi modifiées, le jour sidéral change, la précession varie, et la lune est influencée.

Or, la terre a un volume de 1700 millions de lieues cubes qui représentent uu poids 5 fois plus grand, eu égard à sa densité moyenne. Une lieue cube équivaut à 6!i milliards de tonnes. Les poids de ce grand corps sont distribués symétriquement autour de l’axe principal de rotation, axe qui dérive de la nature des choses, d’après la loi intégrale des moments d’inertie de tous les poids en jeu, en raison du carré des distances. D’après ces chiffres, vous jugerez quelle masse de glaces serait nécessaire poar modifier la position de cet axe, et si l’on peut admettre pareille cause diluvienne. Mathématiquement parlant, on peut bien prouver que la volonté humaine saurait suffire à modifier le jour sidéral ou l’axe de rotation. Ainsi, en quelques siècles, on pourrait déplacer, je suppose, la butte de

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niymaiaya, buite sans pareille, et produire ainsi une modification; mais, praüqueuent, cette modification ne serait sensible pour aucim de nos moyens d’observation, et le poids d’un moustique, comparé à celui d’un éléphant, donnerait un rapport relativement gigantesque.

Il està croire que les pluspuissants phénomènes naturels, tels que glaciaires, ou soulèvements de chaînes de montagnes, qui s’accomplissent sur la croûte terrestre, sont euxmémes impuissants à produire des modifications sensibles.

Ou a douné un autre motif isolé, ne pouvant servir qu’à expliquer un seul déplacement de l’axe terrestre, que je cite en passant sans vouloir le discuter ou le juger. En s’étayant d’une soi-disant tradition préhistorique, anté- .sélénite , d’après laquelle la lune, à une certaine époque, n’existait pas dans les deux, on a expliqué que cette lune alors faisait corps avec la terre, et qu’elle en avait été détachée par nu violent cataclysme. En tant que calcul de poids, cette raison serait valable .puisque la masse de la lune est un quarante-neuvième de celle de la terre, mais...

En fait de science, on ne saurait trop insister sur la nécessité de réglementer l’essor de l’imagination la plus heureuse, par le contrôle sévère -et brutal du diilfre. Le génie même, et l’histoire en offre une multitude de preuves, peut se perdre en lourds écarts sans cette pondération précieuse, juge suprême dont le verdict approuve, ou bien condamne, et sans appel.

.Nous avons vu que les tempéiatures extrêmes de l’été ne sont pas accusées par le thermomètre, dans les régions glaciaires, au moment du maximum de riusoiation ; eu effet, chaque kilogramme de glace exige, pour se fondre, l'absorption de soixante-dix-neuf calories ; et le thermomètre qui n’est pas influencé par celte chaleur latente, ne peut monter qu’après la dépense correspondante de chaleur. De

ce fait fort juste, on a cru pouvoir conclure, récemment, que la prétendue perturbation dans notre cliniature provenait des grands glaciers du Groenland à la suite de leur décharge dans l’Atlantique. En soumettant cette explicatiofl au contrôle d'un calcul grossier, mais suffisamment approché, on trouve que le nombre des calories nécessaires pour modifier d’un degré la température de la zone tempérée, ne peut pas être fourni par les glaces de provenance groenlandaise ; cette raison est donc insuffisante pour rendre compte d’un refroidissement accidentel, d’ailleurs exagéré, ou inexact.

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