‹ L'expédition au Pole NordChapitre 18 sur 18 · SCIENCES NATURELLES · texte numérisé non relu

SCIENCES NATURELLES

Bien que l’importance de notre expédition scientifique au pôle Nord se rattache plus particulièrement à l’étude de nombreux points des sciences dites physiques ou inorganiques, elle peut aussi permettre de recueillir une ample et précieuse moisson de faits relatifs à la science des êtres organisés.

Déjà, plusieurs des éminents naturalistes du Comité de patronage m’ont promis ou offert des notes précises, techniques, méthodiques, détaillées, sur de nombreux points à élucider, et à propos desquels l’expédition doit pouvoir leur procurer des renseignements qui ont un grand prix à leurs yeux.

Mes collaborateurs spéciaux, docteurs en médecine, chargés en même temps du service médico-hygiénique, — car à bord, chacun de nous devra se multiplier et sulBre à plusieurs fonctions, — seront plus particulièrement investis des recherches organologiques. Je vais passer en revue, et à grands traits, le sens général de ces recherches dans les parages exceptionnels où nous aurons à observer.

Je n’ai pas à ajouter que nous pourrons enrichir nos collections de nombreux spécimens d’un grand intérêt.

On entend par être organisé un être formé par la réunion de divers organes spéciaux satisfaisant à des /bnctions spéciales, dans un but d’ensemble auquel chaque organe concourt pour la part qui revient à sa fonction.

Le minéral est déjà une sorte de corps organisé, puisque chacun des éléments composants joue un certain rôle, ou remplit la fonction de Yorgane correspondant.

Toutefois, on réserve plus particulièrement la signification du mot organique aux êtres doués de vie, soit végétale, soit animale; mais un grand nombre de minéraux ne sont eux-mêmes que des détritus ou conglomérats d’êtres ayant joui de la vie; et il est radicalement impossible d’étudfier isolément une quelconque des branches de ce vaste et important domaine.

Le premier point à bien établir à propos de ces régions froides que l’on se figure volontiers avec tous lès attributs de la mort, et comme ne comportant que des créations inertes, c’est l’exubérance inoniedela vie organique, principalement animale.

Les grandes espèces d’abord. Les diverses variétés de baleines se rencontrent en quantités innombrables dans la mer Arctique, qui sert même de refuge à ces énormes cétacés depuis qu’on les pourchasse activement dans tous les lieux où ils abondaient autrefois. Le bassin libre du pôle Nord , la Pohjnia, suivant les plus légitimes inductions, doit être, plus encore, richement peuplé. Il n’est pas rare dans un seul jour d’apercevoir au-dessus de la surface des eaux quelques centaines de souffles distincts produits par la respiration de ces mammifères océaniens. Un grand nombre de ces espèces a reçu des Américains le nom de Devil-fish

ou Poisson diable, parce que les difficultés de la lutte pour s’en emparer ne compensent pas à beaucoup près leur faible valeur commerciale. La Boio-head, au contraire, douce et paisible, devient facilement la proie du pêcheur, et c’est une riche proie. L’examen de l’estomac de ces animaux pourra permettre de rectifier les croyances sur leur mode d’alimentation. Suivant les uns, la nourriture de la baleine consiste en petits crustacés rouges qui pullulent dans les gîtes baleiniers; suivant Ehrenberg, ce crustacé pourvoit à la subsistance de poissons un peu plus gros, qui sont à leur tour ingurgités par la baleine ; la première hypothèse est plus généralement admise. Les baleiniers se contentent d’enlever l'enveloppe graisseuse, avecles fanons; et ils rejettent à l’eau tout le corps, sans perdre à l’examiner un temps qui leur est précieux. Ils jugent souvent de tout, d’ailleurs, avec des préjugés, des traditions, et sans aucune espèce d’examen critique. '

Le morse, Walrus, ou vache marine, animal timide, qui fuit devant l’homme sans jamais l’attaquer, qu’il est même difficile d’atteindre, qui exige pour cela, ruse, adresse, prudence, contrairement aux contes de certains voyageurs qui narrent ce que d’autres n’onl jamais vu, le morse est de la taille d’un grand bœuf normand ; il se rencontre en troupeau qui sont des légions. Parfois le navire traverse des bandes qui recouvrent la mer sur des étendues de plusieurs kilomètres.

Ils sont à l’eau, dormant la tête en bas, ou s’agitant sur la vague, ou reposant en rangs pressés sur les bancs de glace flottante. L’inspection des estomacs prouve que leur nourriture principale doit consister en crustacés, qu’ils draguent au fond de l’eau avec leurs défenses de bel ivoire, et dont le test se retrouve en fragments dans la poche stomacale. Pour suffire à la nutrition d’animaux aussi grands

€t aussi nombreux, il faut une source organique des plus considérables.

Le veau marin se rencontre fréquemment aussi, mais isolé ; il se nourrit de poissons ; timide, rusé, d’approche difficile, le veau marin nécessite toute l'habileté du chasseur qui veut s’en emparer.

L’ours blanc, carnivore, ichthyophage, se repaît surtout de veaux marins et même de morses. Malgré la fermeté du cuir de ce dernier animal, les puissantes griffes de l’ours savent déchirer cette enveloppe, et j’ai retrouvé du poil de morse dans la poche intestinale d’un de ces grands carnassiers ; sa taille est gigantesque ; elle dépasse souvent 2"’, 50, et la paume de la patte atteint 60 ou 80 centimètres de circonférence. Tantôt lâche, tantôt agressif, c’est un rude adversaire avec lequel il faut compter, mais dont on a facilement raison au large, avec une embarcation et un peu de sang-froid.

Le poisson, genre salmo surtout, est tellement abondant aux embouchures des rivières que vers Ochotch, il est saisi par bandes dans la glace, au moment de la prise des eaux ; et, au moment du dégel, il dépose un amas de matières putrides qui engendrent des fièvres et transforment les rives en une sorte de Marais-Pontins.

La morue, dans le fond des eaux, doit être au moins aussi abondante qu’à Terre-Neuve.

Et pour suffire à l’alimentation de ces myriades d’êtres doués d’appétits gloutons, je laisse à juger ce que doit être la production des plus petites espèces, et principalement des infusoires I

Le crustacé rouge, grand de quelques millimètres, qui teinte la mer dans les parages fréquentés par les baleines, ressemble à un mince embryon de crevette sans barbes ; en jetant une seille le long du bord, l’eau ainsi puisée

sans précaution, et ne contenant qn’une faible proportion relative d’animalcules, permet de recueillir un verre piein de matière animale, d’un rouge vif, qui frétille sur le mouchoir d’où l’eau a filtré.

La mer, par moments, est tellement chargée de corps organiques élémentaires, qu’elle devient grasse et comme huileuse au toucher. Quand le temps est calme, ce qui an ive souvent, la surface de la mer est lisse et unie comme l’eau d’un bassin, et l’on voit des plaques huileuses dessiner de toutes parts de capricieux méandres. Là, encore, il se produit en grand des phénomènes de coloration analogues à ceux que l’on remarque sur nos étangs auprès des touffes de nénuphar, et qui donnent lieu à un spectacle ravissant.

Le poisson suffit encore à la voracité d’oiseaux de diverses espèces dont les vols dépassent en grandeur tout ce que l’on peut dire ; ce sont des fourmillements ailés. L’alouette des glaces, qui ressemble à la nôtre, recouvre parfois, et d’un seul groupe, des surfaces de phrsienrs hectares.

Les palmipèdes du genre Canard, l’Eider entre autres, se rencontrent en bandes dont l’aspect étourdit ; dans l’air, cela forme des nuages ; sur l’ean, ils se serrent les nns contre les autres, à tel point qn’au moment où ils battent de l’aile pour s’enlever, ils se culbutent et sont obligés de s’étager sur plusieurs rangs ; puis cela forme comme un ouragan de matière emplumée.

En vérité, la vie animale des régions polaires est d’une intensité qui dépasse toute limite. Vous voyez donc que ces régions offrent au naturaliste un champ de recherches des plus vastes.

Le savant Ehrenberg, en ce qui touche aux observations micrographiques, recommande instamment de recueillir

sur les fonds où la profondeur le permet, les boues ou vases qui récèlent les corpuscules les plus élémentaires. Dans ce but, par des brassiages de moins de 50 mètres, j’utiliserai un petit appareil de forme analogue à l’extracteur des puits artésiens, après que le trépan a broyé la roche à traverser. On peut employer aussi de petites dragues particulières ; les vases seront séchées et conservées pour subir au retour un attentif examen ; de plus, sur les hauts fonds, nous inspecterons de notre mieux le spectacle sous-marin au moyen de la lumière électrique.

Les espèces boréales et australes ne paraissent pas être les mêmes ; ainsi, par exemple, l’albatros qui abonde au Sud, et dont l’aile de plus de 3 mètres d’envergure semble infatigable, ne se trouve pas au Nord ; et la baleine du Sud n’est pas la liow-head.

Je dois indiquer ici une remarque mentionnée dans le voyage de Ross au Sud, remarque qui me parait contradictoire avec les faits, quoique je »e me permette point de la nier. On a cru voir de puissants dépôts de guano sur les côtes australes vers 78 degrés de latitude ; or, ces couches si riches comme engrais et qui ont même assez de valeur rémunératrice pour qu’on en charge des navires, existent principalement dans les îles du Pacifique, où elles sont produites par des légions d’oiseaux, en dedans de la zone torride, dans les parages où il pleut rarement. Dans les zones polaires, ces dépôts n’ont pas le temps de s'accroître, quel que puisse être le nombre des oiseaux producteurs, parce que les neiges et les pluies doivent entraîner le tout à la mer. Le circulus est alors plus complet; l’oiseau mange le poisson qui se repaît d’animalcules inférieurs, et ces derniers retrouvent à leur tour, an sein des eaux, les résidus déposés par les premiers.

La vie végétale, sous-marine et terrestre, malgré le

nombre réduit des espèces dans ces parages, offre un premier intérêt en quelque sorte thermologique. On sait que chaque plante nécessite un certain nombre de degrés de température pour germer, sortir de sa graine, s’épanouir, et fructifier ou se reproduire. Là où le thermomètre peut être un guide infidèle, comme accusant trop les divergences locales, la plante vient témoigner de la climalure d’ensemble, en délimitant vaguement, mais sûrement, des zones de chaleur moyenne annuelle. En tenant compte des altitudes et des régions géographiques, le règne végétal peut servir .à contrôler des théories physiques! La confrontation des espèces polaires avec les espèces qui apparaissent auprès des cimes neigeuses de nos montagnes doit donc offrir un vif intérêt.

De plus, cette vie végétale des régions polaires, quoique bornée en général aux espèces dites Acotylédonées, n’en a pas moins une intensité supérieure, même dans la zone des plus grands froids. Au moment des chaleurs extrêmes, dès que les glaces ont absorbé leur part d’insolation, la plante se développe avec une rapidité telle qu’on la voit en quelque sorte grandir! L’hiver ne détruit pas tous les germes de vie, et les variétés de mousse sont assez abondantes pour suffire à la nourriture de nombreux troupeaux de rennes. Dans leur hivernage au port Foulque, vers le 78' degré de latitude, les compagnons de Bayes ont pu tuer plus de 600 rennes ; or, ces rennes vivaient, et ils sont herbivores.

L’étude comparée des organismes, dans les régions extrêmes, a surtout un caractère important parce qu’elle permet de jeter quelque jour sur cette grande théorie des milieux, largement ébauchée par Lamark, et qui a été récemment reprise avec ampleur par nos contemporains. Malheureusement, dans des inductions trop hâtives

et anticipées, on fait intervenir, soit pour approuver, soit pour combattre, des notions qui n’ont que voir en matière scientifique. Ce ne serait pas un des moindres résultats d’observations polaires que de pouvoir en conclure avec certitude le rejet ou l’adoption de telle conclusion crue prématurée, par suite de l’examen des conditions organiques à l’extrême limite observable de l’échelle thermométrique.

La géologie et la paléontologie, ces deux jeunes sœurs nées d'hier, mais déjà grandes et imposantes, qui sont l’œuvre de nos contemporains, qui comptent parmi leurs fondateurs des hommes vivant au milieu de nous, dont l’un d'eux même, et des plus considérables, président honoraire de notre Société, a bien voulu faire partie du Comité de patronage, la géologie et la paléontologie, dis-je, doivent espérer une riche moisson de notre voyage au pèle Nord.

Ces deux sciences, vous le savez, messieurs, ne peuvent se disjoindre. Les diverses couches géologiques de notre écorce terrestre, ou succession de ses assises à peu près reconnues au nombre de quinze ou vingt, de formation tantôt plutonique, tantôt neptunienne, révèlent leur histoire plus encore par la nature des êtres organisés enfouis dans leurs profondeurs que par les caractères purement minéralogiques.

Pallas, chargé d’une mission scientifique par Catherine II, eut la rare bonne fortune de trouver, vers les embouchures de la Léna, un mammouth entièrement conservé ; le poil tenait encore à la peau, et l’on peut dire, avec une très-légère nuance d’exagération, qu’il n’est pas impossible de faire un repas avec un mets antédiluvien. Cette découverte eut un contre-coup considérable sur les spéculations scientifiques. A ce moment, le Français Vicq-d’Azyr créait

l’anatomie comparée, pour donner ainsi une première base aux travaux de Cuvier. La géologie se constituait en même temps, sans qu’on puisse à propos de son éclosion remonter plus haut qu’à Buflbn ou à quelques éclairs de génie de Bernard de Palissy.

Vous voyez, messieurs, une fois de plus, combien notre science est jeune, combien elle attend d’efforts et de découvertes ultérieures, et combien il importe de pousser en avant ceux qui cherchent à lui fournir de nouveaux points d’appui.

Avec des sondages convenablement faits, répartis intelligemment sur les points des côtes boréales, on peut arriver à établir la stratiiicatiou des terrains et leur nature. Avec un peu de bonheur, il n’est pas impossible que les fouilles effectuées dans les régions polaires ne fassent apparaître quelques traces de ces créations antérieures, végétaux ou animaux, qui servent de jalons pour déterminer la succession de ces grauds âges géologiques, aux périodes miilénaires, écoulés tour à tour dans l’infini des siècles.

A coup sûr, de même qu’aux îles de la Nouvelle-Sibérie, on pourra trouver des bancs d’ivoire fossile ; une seule dent de mammouth pèse quelquefois jusqu’à 70 iLilogrammes.

Je ne parle pas de fer, de charbon, d’or, de cuivre; ces minéraux abondent dans les terrains circompolaires.

Si, maintenant, nous reportant à la célèbre hypothèse de Laplace sur la formation de notre système solaire, et sur la condensation par anneaux à peu près concentriques de la nébuleuse originelle, nous voulons poursuivre cette vue, avec le faible appui de cette hypothèse, fil ténu, délié, incertain, nous arrivons à des résultats dont la constatation serait d’un prix singulier.

Lorsque la contraction dhin anneau a pu former • la pla-

nète que nous habitons, il est bien certain que la durée de sa rotation, ou jour, et que tous ces nombres que nous appelons les constantes de notre système, ne pouvaient pas avoir alors leur valeur actuelle; ils ont dû graduellement se modifier dans une durée de temps incalculable pour arriver à leur grandeur présente, résultat d’un état particulier d’équilibre. Mais, à moins d’un cataclysme violent disjoignant de la terre une fraction notable de sa masse, l’axe de rotation a dû se déplacer fort peu dans le sphéroïde, et les pôles ont conservé la même situation sur la surface. Dès lors, les régions polaires ont dû être les premières à se refroidir, à permettre l’assiette de la croûte géologique, et à servir de lieu de production pour les êtres organisés, rudimentaires d’abord, puis plus complexes, qui sont corrélatifs à chaque assise terrestre.

(le serait donc aux deux pôles, en suivant rigoureusement cette hypothèse de Laplace, que la vie se serait d’abord manifesté. Que dis-je! peut-être, l’homme même!... Je m’arrête à cette limite, messieurs, qui touche à tant de choses !

S li. — MOYENS d’eXÉCOTION.

J’ai pensé, messieurs, que ce serait sortir du cadre de cette lecture que de vous donner des détails techniques sur les installations spéciales du navire. Je marque simplement la place de cet ordre d’idées. Je me contenterai de vous dire qu’une seconde étrave verticale, suivant le conseil de Mac-Clure, sera placée comme défense à l’avant, avec une forte charpente de consolidation ; qu’un soufQage protégera tous les flancs du navire jusqu’à la ligne de flottaison ; que le tout sera recouvert d’une armature en

fer ; que l’intérieur sera partagé en compartiments étanchés par des entre-toises destinées aussi à résister à un écrasement du dehors; que de grands charniers en fer selont disposés dans les divers compartiments; que la machine sera très-réduite en force, eu égard à l’impossibilité de renouveler les approvisionnements de charbon ; que la pêche accidentelle de la baleine pourra nous permettre d'utiliser comme combustible un corps gras fort riche en calories-, combustible très-cher, qui revient à 1200 fr. la tonne, mais que l’on peut trouver sur place et au large; que toutes les précautions les plus propres à assurer de bonnes conditions matérielles et hygiéniques seront prises avec soin ; que toutes ces précautions ont été étudiées au sein même des glaces, en profitant de l’expérience de nos devanciers ; que nous serons munis des moyens énergiques nécessaires pour briser ou scier la faible ligne de glace qui sépare l’eau libre vers Behring de l’eau libre vers la Polynia, etc., etc. '

Quant au personnel, il se composera d’environ cinquante volontaires, parmi lesquels j’aurai quelques-uns de mes rudes compagnons baleiniers, marins intrépides, habitués aux glaces, et navigateurs consommés. En ce qui concerne l’état-major scientifique et maritime, j’ai déjà reçu des demandes assez nombreuses pour suffire à 1 armement de quatre navires; j’ai répondu à tous avec grand empressement et courtoisie, en prenant note, mais sans me permettre d’engager ma parole avant le moment voulu. Quelque précieuses que soient plusieurs de ces demandes, j’ai tenu à conserver ma liberté d’allure et la liberté de mes choix jusqu’à la dernière heure, qui sera celle de l’armement. Ce qu’il faut avant tout, ce sont des compagnons doués d'une résolution inflexible, dont le dévouement chaleureux, voire même enthousiaste, soit acquis en entier à la gran-

(leur de notre œuvre. Sur ce point, j’ai déjà de viver. et légitimes satisfactions. De plus, mes compagnons devront s’efforcer, comme moi même, d’exhausser le niveau intellectuel et moral de tous les hommes de l’équipage, surtout si l’on hiverne; et, tous, nous aurons à faire notre possible pour donner à tous autant de bien-être matériel que pourront le comporter les exigences légitimes du service.

§ 15. — : BUT PROPRE DE l’eXPÉDITION.

J’ai essayé, messieurs, de vous présenter en larges traits les linéaments principaux de ce que l’on pourrait appeler notre bilan scientifique spécial. A cet ensemble vient s’ajouter encore le : On ne sait.

Un des maîtres delà chimie contemporaine, membre du Comité, me rapportait un mot de l’illustre Faraday, dont l’Angleterre déplore la perte récente : « Je ne vous parlais pas de ce que je faisais depuis trois jours, lui disait-il, et cela devait vous étonner; c’est que je cherchais quelque chose que je savais être absurde; mais j’ai trouvé à côté ; mon idée préconçue, toute fausse qu’elle était, me servait de fil directeur. »

Celui dont le souvenir plane encore sur l'Observatoire de Paris, François Arago, avait exprimé une pensée analogue sous une forme vive et concise : n L’inconnu, c'est la part du lion! »

Que trouverons-nous à côté? Quel sera notre inconnu? Quelle sera notre part du lion?

Nous avons autour du pôle Nord 800 millions d’hectares inexplorés (1).

(1) 4u pAle Sud, il y a 1400 millions d'hectares où l’œil humain n’a pas encore plongé. Weddell et Ross attendent non pas des rivaux, mais des contimialcurs

Quelle surprise nous sera réservée? Que pourrons-nous apprendre en parcourant cette arène immense, et vierge de tout regard humain? '

Nul ne l’a vu; nul ne le sait; nul n’a pu le dire. Nous le verrons! nous le saurons! nous le dirons! 1

Mais, avons-nous la prétention de satisfaire à tous les détails de ce large programme? A cela je réponds, avec toute la netteté possible : Non, certainement non! En principe, non! En principe, le but exclusif de l’expédition est d’arriver au pôle Nord ; ni moins, ni plus.

En atteignant ce but, nous aurons assez fait pour un premier voyage, et nous aurons tenu tout ce qtie nous avons promis. ,

Messieurs, les grandes choses peuvent porter les grands mots; et je ne crains pas d’emprunter aux documents anglais et allemands l’expression de triomphe géographique, pour caractériser l’œuvre que nous poursuivons en commun.

Et lorsque ce triomphe sera un fait acquis à l’histoire, vous tous, Société de géographie qui avez prêté un concours exceptionnel à la question du pôle Nord, qui aujourd’hui même, contrairement à vos usages traditionnels, lüi avez | consacré complètement tout le temps de vos lectures annuelles; vous tous, par cela seul que nous aurons atteint le pôle Nord, vous aurez bien mérité du pays, de la science et de tous; je l'affirme hardiment; car vous aurez satisfait à la solution d’un problème qui, depuis deux cents ans, a vaincu toutes les forces humaines.

( ni )

g 16 . — CONCLUSIOX.

Pour terminer, messieurs, permettez-moi une courte digression.

Vous avez tous lu ces livres charmants dus à la plume de notre aimable et ingénieux collègue, M. Jules Vernes, livres où grands et petits se surprennent à être captivés par d’atti'ayants récits. Je place cette appréciation, messieurs, sous le couvert d’une autorité irrécusable, qui n’est rien moins que notre Académie française.

Plus d’une fois, on a dit que le voyage an pôle Nord du capitaine Hatteras avait contribué à la réussite de notre expédition, en lui donnant uu gage de popularité.

Dans cette heureuse fiction, l’auteur parle tour à tour le langage du marin, du physicien, du naturaliste; et le lecteur, s’il n’était prévenu que ce voyage n’nst jju’ un rêve, que ses acteurs ne sont que des créations bttéraires, se surprendrait à croire que M. Jules Vernes s’est contenté de retranscrire les Mémoires inédits du capitaine Hatteras, la correspondance môme d’Altamont, et les notes manuscrites du savant docteur Clawbonny.

En suivant avec un vif intérêt cette lutte passionnée entre le commandant du Forivard et celui du Porpoise, lutte qui fait image pour symboliser l’émulation de deux nations rivales, où chaque capitaine voulait revendiquer pour son pays natal l’honneur d’une grande conquête géograque, on aime à concevoir, dans la lice polaire, une sorte de noble et pacifique tournoi où les nations maritimes seraient toutes conviées.

Faut-il donc qu'Hatteras et Altamont, seuls, aient vu le

pôle Nord? Et quelque créance que méritent leurs dires, ne devons-nous pas contrôler leurs récits?

Vous avez lu, dans un des derniers numéros de votre Bulletin, cette remarquable lettre où le docteur Petertnann vient lui-même rendre hommage à notre cause, française, il est vrai, mais scientifique avant tout. Dans quelques lignes chaleureuses et fortes, il oppose l’esprit de la guerre à l’esprit de la paix ; il montre les millions prodigués à ces grands duels nationaux qui n’ont même pas l’excuse des duels ordinaires, en regard de la mince prébende parcimonieusement mesurée au culte de la science.

Et, cependant, nous ne pouvons devenir les maîtres du monde, et régner sur la nature, qu’en démasquant le secret de ses lois.

En face de ces trop justes réflexions du savant géographe de Gotha, on ne peut guère se bercer de l’espoir d’assister au spectacle grandiose de pareil steeple-chase scientifique.

L’Angleterre enrichirait d’un nom de plus le livre d’or de ses gloires maritimes.

Les étoiles de l’ Union-Américaine, la patrie de Maury, viendraient encore s’éclairer aux lueurs de ces longs jours que respecte la nuit. — Le docteur Bayes, je le gage, est prêt à commencer.

La Hollande, reine autrefois des mers; les Trois-Royaumes Scandinaves; la Russie, dont la Polynia baigne les glaces riveraines, donneraient de dignes successeurs aux Barentz, Behring, Krusenstern, Wrangel et Anjou.

La docte Allemagne prendrait son rang sous l’impulsion d'Augustus Petermann. — Déjà, grâce au Brémois Rosen thaï, cette fiction a pris un corps ; c’est la réalité.

La patrie des Barthélemy Diaz, des Vasco de Gama, des Magellan, s’inscrirait dans la carrière ; et l’on n aurait plus

à craindre que le géant Adaïuastor, debout sur un écueil, ne vînt barrer le passage.

La jeune Italie se souviendrait de cet illustre enfant de Gènes ,qui, sous pavillon espagnol, inscrivit dans les fastes de riiumanité la date à jamais immortelle du 14 octobre 1492.

Et pour nous, messieurs, si je n’énumère point les brillants fleurons de notre couronne navale, c’est afin de laisser à V Allemand Petermann l’honneur d’avoir mis en lumière, dans sa lettre récente, la richesse de notre écrin maritime Français.

Vh ! si pareille joûte pouvait s’engager, bien que la science n’ait point de patrie, quel est le Français qui ne saurait pas formuler des vœux ardents et faire des efforts énergiques pour que notre expédition française au pôle Nord, pour que le Comité de patronage arrivât premier, battant ses concurrents, ne fût-ce que d’une longueur de navire ?

Quant à moi, mon devoir est tout tiacé, et j’ose dire que je n’y faillirai pas.

Messieurs, le plus énergique de nos poètes français a dépeint, dans ses Ïambes, ceux-là

Qui vont de porte en porte et d’étage en étage Gucuscr quelques bouts de galons.

Sauf le but, moi aussi, j’ai été de porte en porte et d’étage en étage, chapeau bas, mais le front haut. Ainsi j’ai fait, ainsi ferai-je.

Il s’est trouvé des hommes pour m’adoucir ce rôle qui pouvait être pénible, et pour me le rendre cher; à eux, et à vous tous, merci, du fond du cœur.

Fort de votre appui, messieurs, confiant dans la gran-

(leur de notre cause, j’irai, cet hiver, de ville en ville, ré- \ clamer ardemment, de tous, des sympathies actives.

Comment pourrais-je concevoir un doute sur le succès ?

Je parle maintenant, non plus seul et inconnu, mais avec l’assentiment d’un Comité de patronage formé d’une élite intellectuelle, et avec le poids d’un nombre croissant de souscripteurs de tous les rangs, de tous les camps, de tous les partis.

Et, pour notre projet, ces listes de souscription déjà longues .sont à elles seules, messieurs, des lettres de noblesse.

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