LETTRE DE M. DE BOURBOULON AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Chang-Haï, le ir2 juin iSHo.
ce Depuis lors, à la demande réitérée des autorités, nous avons dû, en outre, de concert avec les Anglais occuper quelques points de la ville elle-même, surtout du côté où elle touche à notre concession, de manière que 160 hommes des nôtres ont été postés à la petite porte de l'Est et dans un temple bâti sur les remparts à l'endroit même où ils ont été battus en brèche par les marins de la Jeanne d'Arc en i855^. Toutes ces précautions n'ont cependant pu arrêter la fuite des habitants de Changllaï qui, ne prenant conseil que de la peur et encore pleins des souvenirs de i854, se sont éparpillés dans les villages des envi-
i. l'our traduction conforme, Chang-Haï, lo 3 juin 1860. En absence de tout interprète, le premier secrétaire de la Légation de l'Empereur en Chine, (sig.) Kliîczkowski.
2. H. Gordier, dans Hisl. générale de Lavisse et liambaud, \I, p. 722.
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rons, ou entassés dans des bateaux sur tout le cours de la rivière, laissant cette ville presque déserte.
C'est sur ces entrefaites que M. Bruce et moi avons appris l'arrivée dans cette ville du fugitif vice-roi des Deux Riang, Ilo Kouei-ts'ing. Après avoir frappé aux portes de deux ou trois villes, notamment à celles de Sou-tchcou, lorsque cette ville n'était pas encore entièrement au pouvoir de l'insurrection, et essuyé le refus d'y être admis, le Commissaire Impérial en détresse s'est fait à la fin amener à Chang-Haï. Il était à prévoir des lors que Ho ne tarderait pas à nous informer lui-même du véritable état des choses dans la province & de sa présence ici. En effet, le 7 courant, il me fit demander par l'intermédiaire de M. Edan une entrevue privée, me faisant dire cju'il désii'ait m'entretenir avant tout autre. Je ne crus pas devoir refuser cette entrevue dans les termes où elle m'était demandée, c'est-à-dire dépourvue de tout apparat, et surtout dans la position digne d'intérêt où se trouvait le vice-roi et je lui fis répondre par le même intermédiaire officieux dont il s'était servi auprès de notre Consul, que je le recevrais le lendemain à une heure. Le lendemain, cependant, la journée se passa sans que je reçusse aucun avis de la visite du Vice-Roi ou d'un changement survenu dans ses projets. Ce ne fut que vers 4 heures de l'après-midi que je reçus une lettre par lacjuelle notre Consul me faisait connaître que Ho ne désirait plus me voir en particulier, mais accompagné du Gouverneur Sié, Commissaire Impérial adjoint et du idiO-i' aii-Wou, et cela après qu'il aurait été, en premier lieu, rendre visite à mon collègue d'Angleterre chez lequel il devait se présenter le 9 courant, à 1 1 heures du matin, remettant au même jour, à i heure, sa visite (devenue officielle) au Ministre de France. J'ai trouvé. Monsieur le Ministre, et j'ose croire que V. E. approuvera ma détermination à ce sujet, — que, dans les circonstances où nous étions actuellement, nos troupes occupant déjà en nombre un point du territoire chinois situé en face môme de l'embouchure du Pei-ho, — j'étais moins autorisé que jamais à laisser passer, sans une protestation suffisamment tranchée, une nouvelle manifestation de l'habitude que les Chinois ont contractée, surtout depuis deux ou trois ans, de nous assigner dans leur manière d'être et leurs démarches vis-à-vis des Autorités françaises, un rang subordonné, et par suite un degré d'importance et de considération secondaire, j'entends par rapport aux égards qu'ils accordent aux représentants de l'Angleterre. J'ai donc fait répondre à //o et à son principal assistant,
l8o PUKMliùHES nOSTIHTÉS. LES T AI-p'lNG
Sic, dont j'avais également admis la visite, que, du moment où il leur convenait de changer sans mon aveu le programme arrêté la veille, et de >enir me voir en second lieu je me refusais à les recevoir d'autaiil pins péremptoirement que le fait dont j'avais à me plaindre venait de se répéter déjà pour la troisième ou quatrième fois dans l'espace d'une seule année. En conséquence, le lendemain 9, le Vice-roi Ho, le gouverneur Sié et l'Intendant Wou n'ont vu (pic le Ministre d'Angleterre et j'ai pris soin qne toute la comnnmauté étrangère et les principaux négociants chinois ne tardassent pas à savoir que le Ministre de France avait reinsé de xoir les Commissaires. 11 ne m'a pas été dilhcile en même temps de faire trouver à M'' Bruce mon procédé parfaitement justifié, quelque regret c[u'il dût ressentir de s'être trouvé inopinément isolé dans une démarche qu'il croyait commune aux deux légations. Quant au Vice-Roi et à ses deux assistants, je pense ([ue la leçon leur a été profitable: En efTet, il ne se passa pas une journée sans que Ho m'écrivit une lettre d'excuses, me priant de nouveau et cette fois par écrit de lui accorder une entrevue.
Je n'ai pas cru devoir. Monsieur le Ministre, me rendre à cette nouvelle requête du Vice-Roi : le recevoir sitôt après mon refus de l'avant-veille, eût été, selon moi, en détruire l'efîet ; mais j'ai jugé que je pouvais accueillir sa demande en partie, et sinon dans la forme au moins au fond, en offrant à Ho d'entendre ce qu'il aurait à ine dire, par l'intermédiaire de mon premier Secrétaire de Légation. J'ai donc chargé M. Kleczkowski de se rendre le lendemain dans la ville et d'avoir avec les trois dignitaires sus-nommés une entrevue en mon lieu et place. Le but principal de cette démarche était de faire bien comprendre à Ho et à Sié, peut-être avec quelque proht pour le moment où nos relations seront établies avec le Cabinet de Pe-King luimême, que cette habitude des fonctionnaires chinois de voir en nous comme une sorte de hauts vassaux des Anglais, était aussi oirensanlc pour notre dignité nationale, et partant intolérable de notre part, que préjudiciable à leurs propres intérêts; car pour ce qui concernait les communications que pouvait avoir à me faire le Commissaire Impérial, je savais déjà par mon collègue d'Angleterre en quoi elles consistaient, et qu'elles n'avaient, en réalité, rien de sérieux ou d'acceptable dans leur forme et teneur.
L'entrevue, ainsi proposée et acceptée avec empressement par le vice-roi, a eu lieu le 1 1 courant au prétoire du tao-t'aï. M. Klcczkowski en est revenu, à tout prendre, satisfait et, d'après le compte fidèle qu'il m'en a rendu, je partage entière-
LETTRE DE M. DE nOIRISOULON iSf
menl cotte impression. J'espère que ce sera aussi celle de Votre Excellence, si Elle veut bien prendre connaissance du rapport détaillé qu'il m'a fait de celte longue séance et dont vous trouverez. Monsieur le Ministre, ci-jointe une copie.
Voici, cependant, brièvement résumés les principaux points de la conversation de mon mandataire avec les plus bautes autorités de cette province et parmi elles l'bomme qui avait été jugé le plus propre par la Cour de Pe-King à traiter les all'aires avec les Ministres étrangers.
En ce qui concerne l'état intérieur du pays, à l'heure qu'il est, sauf Cbang-IIaï, aucune ville de cette ricbe et populeuse province ne reconnaît plus l'autorité des Officiers impériaux, les unes étant occupées par les rebelles, d'autres par les soldats Impériaux et les braves (volontaires cantonnais pour la plupart) débandés, d'autres encore s'étant constituées, comme cela paraîtêtre le cas pour Sou-tclieou, en municipalités indépendantes pactisant plus ou moins avec les rebelles. ^
Ce qu'il pouvait y avoir de regrettable à tous les points de vue dans la conduite des dignitaires chinois vis-à-vis du représentant de la France, était dû uniquement « à l'ignorance et à « l'habitude des mandarins chinois de ne pourvoir qu'aux exi- « gences du moment et de ne s'occuper sérieusement cjue de ce « qui les louchait ou les menaçait le plus imméiliatement ».
Quant à la position actuelle du dilTérend qui a obligé la France à porter ses armes en Chine, il parait indubitable c|ue la Cour de Pe-King a envoyé un Commissaire spécial chargé de traiter avec nous et avec les Anglais au sujet de l'échange des ratifications des stipulations de T'ien-tsin, mais c'est Sié qui est investi de ces pouvoirs et non pas Ho. Celui- ci a exhibé, à la vérité à M. Kleczkowski une copie d'un Décret Impérial l'autorisant, lui le Vice-Roi, à traiter les affaires avec les étrangers, « en con- « cédant ce qui devait être concédé et en refusant ce qui devait « être refusé » — mais il le fit de manière à ce que mon envoyé ne put voir la date, c[ui, de l'avis de M. Kleczkowski devait être ancienne et nullement celle du i3 mai dernier qui lui a été annoncée par Ho lui-même. M'' Kleczkowski l'a compris à l'instant ; aussi a-t-il, en continuant la conversation, eu soin de s'adresser surtout à Sié, en se servant des arguments que, de ses trois auditeurs, l'ancien tao-t'aï de Chang-Haï (Sié)^ était le
I. Sié-Houan, tao-t'aï le i^'"" sept. 1857, était le prédécesseur de Woulliu.
iSa PREMIKnr.S nOSTIUTÉS. — I.F.s TAÎ-p'lNG
mieux à inônio de comprendre el d'apprécier. Il ne lui a pas échappé non plus que ce Commissaire était le seul de ses interlocuteurs qui avait réellement soutenu le débat avec lui, entrant, avec une sagacité pleine de courtoisie, dans le fond des choses et les examinant avec plus de sérieux apparent. Que ce soit, d'ailleurs, Sir ou Un (pii ait ces pouvoirs, ils ne sont assurément pas bien étendus. Toutefois l'impression recueillie à cet égard par le premier Secrétaire de cette Légation et elle concorde exactement avec ce que .M'" Bruce m'avait dit des résultats de son entrevue, c'est qu'ils vont déjà jusqu'à nous accorder l'exécution pure et simple des traités de ï'ien-tsin, sauf la modification, consentie par Lord Elgin, touchant la lésidence fixe à Pe-King et en passant 1 éponge sur le chapitre de Vannée dernière. Cela ne saurait évidennnent faire notre compte à bien des égards, et M. Kleczkowski n'a pas négligé de le faire sentir à Sié avec toute la fermeté dont il est capable, non toutefois sans y mêler l'expression d'une bienveillante et cordiale sympathie. Ce c|u'il y avait, en effet, d'assez gênant et de picjuant clans la position que M'' Rleczko\\ski suppose devoir être celle de Sié, c'est c|ue c'était précisément ce même dignitaire qui l'année dernière, au mois de mai, avait dit à M' Lay, chef de, l'Etablissement des Douanes « que la « leçon Infligée à la Cour de Pe-King en i858 n'avait pas été « suffisante et qu'à moins qu'elle ne fut répétée, il n'y avait pas « à s'attendre à l'exécution franche et sérieuse des traités de « T'ien-tsin ».
Je crois presque inutile d'ajouter que M. Kleczkowski n'a pas mancjué également d'insister auprès de Sié et de Ho, — en avant soin toutefois de les prévenir qu'il n'exprimait à cet égard que son opinion personnelle, — sur les avantages incontestables qu'il V aurait des deux côtés, et particulièrement pour la Chine, à ce que celle-ci fut représentée à Paris, en échange d'une Légation de France résidant en permanence à Pe-King. Sié est assez éclairé pour être lui-même de cet avis ; il n'a pas cru devoir cependant accueillir cette opinion, sans quelc|ue réserve, surtout fjuant à l'envoi d'un ambassadeur chinois à Paris.
Telle est, en substance, la longue conversation cjue le premier secrétaire de cette Légation a eue, en mon lieu et place, avec les seuls hommes c|ue la Cour de Pe-King ait jugé convenable, juscju'à ce jour, de députer auprès des représentants des deux Puissances qu'elle a si gravement ofTensées par ses procédés de l'année dernière empreints d'une aussi flagrante mauvaise foi. ^ otre Excellence peut juger, d'après cela, de quelle valeur, de cjuel
DÉCRET IMPJÔIUAL f 83
c(Tct seraient, en ce moment, auprès de cette cour encore pleine d'orgueil et d'aveuglement, les inénagements, les simples paroles de conciliation, tout ce qui trahirait la moindre intention de concessions. Heureusement, nous avons déjà plus de l\ooo hommes dans le golfe de Pe Tche-li ; d'autres troupes et d'autres hàliments de guerre s'y rendent successivement et il n'est pas à douter que, vers la fin du mois prochain, les deux Ambassadeurs, dont l'arrivée en Chine est déjà signalée, ne soient en mesure de faire entendre à l'Empereur de la Chine et à ses conseillers le seul langage que, pour le malheur de ce pays, ils soient encore capables de comprendre.
Veuillez, etc.
Sig. A. BOURBOULON.
P. S. i4 juin. La ville de Sou-tcheou a été reprise par les Impériaux.
Quelques jours plus tard, M. de Bourboulon confirmait au Département que Ho était bien chargé de traiter avec les étrangers, ainsi que le marquait le Décret impérial du 1 3 mai :
DÉCRET IMPÉRIAL, l3 MAI 1860.
Ko, Commissaire Impérial de Chine, &c., &c., à Bourboulon, Plénipotentiaire de France, &:c.. Sec.
Ayant transmis, noble ministre, par un Mémorial au Trône, la communication olVicielle c|ue vous m'aviez adressée dans le temps, je m'empresse de vous faire connaître que, le lo* jour de la 4" lune (3o Mai), j'ai eu l'insigne honneur de recevoir un Décret impérial daté du a3'' jour de la 3'' lune intercalaire (i3 mai), et conçu en ces termes :
« Comme, s'ils venaient avi nord, il n'y aurait personne pour leur parler, attendu que koueï-Liang a déposé les sceaux de Commissaire Impérial et que Houa-cha-na est mort de maladie, le dit Ministre d'Etat sera le Commissaire Impérial chargé de traiter les atïaircs de toutes les nations. Si les négociations ont lieu à Chang-IIaï, il lui sera loisible de nous faire connaître, par un mémorial, ce qu'ils soIUciient avec instances. Qvi'il ne s'avise pas de s'y refuser : et nous espérons cju'en s'appliquant de tout cœur à sa tâche, le dit Ministre d'Etat pourra trouver le moyen
i8'i ruKMiicnrs hostilités. — les t'ai-ping
de loul arranijcr conf'oinK'inenl h nos intentions impériales. Que le présent décret soit transmis à Ho Koiiei-ts'ing avec la rapidité de 600 li (60 lieues) par jour et cpie celui-ci en donne connaissance à Sié-houan. Respectez ceci ! »
Je me trouvais alors entre Tchang-tcheou et Fou-clian occupé à organiser et à diriger les moyens de défense et les opérations de guerre ; mais je me suis mis immédiatement en route et me voilà à Cliang-IIaï, pour traiter suivant l'ordre de S. M., l'alfairc des Traités de votic noble Empire et de l'Angleterre.
Aussi, ai-je cru de mon devoir de vous communiquer en copie, noble ministre, le décret dont il s'agit ci-dessus et en vous adressant la présente dépêche, je vous prie de vouloir bien la prendre en sérieuse considération et agir en conséquence.
Le 24° jour de la l\'' lune de la lo'' année de Ilien-Foung (i3 juin 1860)*.
Sur ces entrefaites, le général Nicolas Ignatiev ', ministre de Russie à Pe-King, arrivait àChang-Haï, du Tche-li, le i5 juin; il a quitté la capitale, dit-il, « pour indiquer au gouvernement chinois qu^il existait une certaine solidarité par rapport aux affaires de ce pays, entre toutes les grandes puissances maritimes » ; le diplomate russe conseillait une action énergique et un coup frappé à Ta-Kou.
LETTRE DE M. DE BOLRBOULOX A M. THOUVEXEL, MIXISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Chang-llaï, 16 juin 1860.
Monsieur le Ministre,
Je profite de l'occasion d'un steamer particulier cpii part ce soir et doit, suivant toute probabilité, encore atteindre la malle à Hong-Kong, — pour vous donner connaissance d'une dépêche que j'ai reçue du Commissaire Impérial Ho, lorsque le dernier courrier venait d'être expédié ; — \otre Excellence en trouvera
1. Pour tradiiclion conforme, Cliangllaï, le 16 juin 1860, lo premier sccrclairc de la I^égalion, (sig.) I\lec/.kowski.