LES PRETEXTES
Qu'est-ce que cette expédition? Que veut-elle? Que cache- t-elle ? Est-elle dans l'intérêt public, ou dans l'intérêt d'un seul ? Où peut-elle aboutir ? Le pays qui est lancé dans cette entreprise est celui qui serait le plus embarrassé de répondre à ces questions. Il ne sait pourquoi il fait cette guerre, ni comment il y a été engagé. Il verse son sang et celui d'autrui, et ne peut dire pour quelle cause.
■ J'essaierai de répondre à sa place.
: 11 fallait, disait-on d'abord, envahir le Mexique parce qu'il nous appelait ; maintenant, il faut l'envahir pour le châtier de ne nous avoir pas appelés. C'est la première raison.
La seconde se tire de la situation politique de cette société. Elle s'agite et préfère l'agitation à la servitude. Cela nous inquiète ! C'est là un état de choses ^ue nous ne devons pas souffrir. Nous ne pouvons endurer la liberté même à travers l'Océan. Nous
nous faisons un devoir d'imposer à ce petit peuple le silence que nous ayons accepté chez nous. Il par l e trop haut, il nous déplaît qu'il se croie libre. Nous ferons volontiers deux mille lieues et dépenserons, s'il le faut, nos meilleures troupes pour lui apprendre le contraire.
On parle aussi d'une créance de trois millions, transformée frauduleusement en une créance de soixantequinze millions; et c'est pour prélever ce bénéfice honnête que nous envoyons une armée intrépide sommer le peuple mexicain d'avoir à vider sur l'heure ses villes, ses villages, sa capitale, livrer son indépendance, ses institutions, sa liberté, sa tradition, choses suspectes qu'il tient de son histoire ; le tout devant être remplacé par une monarchie autrichienne ; faute de quoi, la dite nation sera appréhendée au corps et incarcérée de père en fils, dans telle geôle ou tel Spielberg transatlantique qu'il nous plaira lui choisir.
Voilà les premières raisons qu'on allègue pour chercher si loin une occasion d'opprimer.
Ces raisons je ne les discute pas. Je dis seulement qu'elles en cachent d'autres, dont personne ne parle. Ce sont ces motifs cachés qui sont les vrais. Je vais chercher à les montrer.
En 1781, la France a mis le pied en Amérique; ce fut pour l'aider à s'affranchir; — expédition qui ouvrit l'époque nouvelle et rapporta la liberté dans le vieux monde.
En 1862, la France débarque de nouveau, mais cette fois il ne s'agit plus d'affranchir; il s'agit de faire violence. Dans les deux cas, la question ren-
ferme les intérêts de tout un monde. Le Mexique n'est qu'un point, d'où l'on espère rayonner sur un hémisphère. En 1781,1a petite expédition de Lafayette et de Rochambeau devait laisser après elle tout un continent libre. En 1862, l'expédition du Mexique, si elle se développait, telle qu'elle a été conçue, aurait pour résultat tout un continent esclave, ou du moins asservi.
Entrez dans l'esprit bonapartiste, et ce que vous appelez " ses mystères politiques " se dissipera à vos yeux. C'est parce que vous ne pénétrez jamais dans cet esprit, que tout vous reste obscur dans ses projets et dans ses actes. Vous vous résignez à ne rien comprendre de ce qu'il veut, de ce qu'il fait, et vous vous remettez à l'avenir inconnu d'expliquer ce que vous désespérez de concevoir de votre vivant. Vous voyez le maître agir et vous ne vous demandez plus même pourquoi il agit dans ce sens, plutôt que dans tel autre.
Pourtant il n'exige pas de vous une si complète démission de vous-même ! Il ne s'oppose pas à ce que vous le compreniez. Osez donc pénétrer un moment dans son système d'idées. Faites- vous pour quelques instants semblable à lui; cette énigme du Mexique se dénouera d'elle-même.
le deux-décembre en amerique. flan de
l'entreprise.
On vient de vous le répéter ces jours-ci. Le Bonapartisme n'est pas simplement une opinion politique ;
c'est un "culte" une "adoration" une "superstition" Le principal de ces dogmes superstitieux, c'est qu'il doit réaliser la chimère du grand Empire napoléonien, JEt puisque l'Europe est assez mal avisée pour ne pas se prêter à cette félicité, il est naturel, il est inévitable, que l'on se retourne vers l'Amérique. Là doivent se trouver ces vastes espaces et les peuples soumis qu'on désespère de s'annexer en Europe. On ne parle plus de la frontière du Rhin, il faut aller chercher un Rhin dans le nouveau monde.
Vous ne saurez jamais avec quelle rapidité s'éveillent les ambitions démesurées de pouvoir, les visions de domination dans un esprit rempli de ce que l'on a appelé les Idées Napoléoniennes.
L'occasion du projet d'invasion du Mexique a été la guerre des États-Unis. Aux premières nouvelles d'un échec des États du Nord, le Gouvernement des Tuileries se persuada que c'était fait de la grande Ré* publique américaine. Du moins, il crut qu'elle était trop occupée pour mettre obstacle à une entreprise bonapartiste. 11 ne s'agissait que de choisir l'endroit où l'on porterait le grand coup à l'indépendance du nouveau monde. Le Mexique parut l'endroit propice ; il se remettait à peine, sous un gouvernement régulier et libéral, de ses longues guerres civiles. Avaut de laisser ses plaies se cicatriser, on viendrait le frapper inopinément; et même il n'y aurait pas besoin d'une longue guerre ! Car on ferait à Vera-Cruz ce que l'on a fait à Civita-Vecchia ! L'exemple de l'expédition romaine profiterait ainsi à l'expédition du Mexique. " On recommencerait en 1862 l'œuvre et
les stratagèmes de 1849. On se présenterait en alliés. Le drapeau tricolore, n'était-ce pas la liberté, l'indépendance !
Que Ton permette seulement à des amis d'envahir de leurs idées généreuses le territoire, de prendre les principales villes, de contenir les autres, de disperser ou de mitrailler les patriotes ! Le glaive bonapartiste, peut-il jamais faire mal? On attendra pour- parler en maître que la nation entière soit désarmée et prisonnière et sa capitale occupée. Peut-on pousser plus loin la bienveillance ?
La facilité d'illusion est si grande dans Fauteur de cette entreprise, qu'il est allé jusqu'à penser que le nom seul de Bonaparte courberait les hommes jusqu'à terre. A peine aurait-on besoin de paraître! Et l'on verrait au Mexique les anciens adorateurs du soleil,- se prosterner devant le soleil couchant de la fortune napoléonienne.