‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 171 sur 263 · Cf. trad. L. Pérard, 1869, p. 68 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. trad. L. Pérard, 1869, p. 68 et suiv

2. A course of Lectures on natural p/iilosophy and mechanical arts, t, I, 1«07. p, 78, cité par Larmor. La nature de la Chaleur déduite directement du principe de Carnot, Revue générale des Sciences, 30 mai 1918, p. 306, col. A. 1908, p. 378.

Quelle répercussion un tel événement aura-t-il sur la conception de la causalité naturelle ? Il semble que le problème posé par les Cartésiens soit résolu ; ce à quoi pensait Spinoza, lorsqu'il parlait de cette faciès totius universi quœ, quamvis irtfinitis ?nodis varie t, manet semper eadem \ nous le connaissons désormais : c'est X énergie. Mais, tandis que les Cartésiens procédant a priori se fiaient, pour accréditer leurs formules d'équation conservatrice, à la métaphysique et même à la théologie, les physiciens du xixe siècle invoquent la vérification expérimentale. Les données de la science s'offrent à la philosophie sans interposition de parti pris subjectif, sans risque d'altération doctrinale. La conservation de l'énergie est vulgarisée, à titre de résultat acquis, vers l'époque même où le succès de YÔrigine des Espèces répandait dans le public la thèse de l'évolution organique. Par un curieux choc en retour, la diffusion du positivisme, qui tendait à éliminer tout examen purement spéculatif des principes, contribuait à faire accepter, immédiatement, comme si c'étaient là faits d'expérience, des formules aussi générales que la conservation de l'énergie ou l'évolution des espèces.

De là une conséquence paradoxale. Le xvne siècle préludait à l'œuvre de la critique quand il fondait l'universalité du mécanisme sur la clarté et la distinction qui sont inhérentes à la notion de mouvement, ou quand il s'efforçait de prévenir la confusion entre le plan phénoménal où la force se mesure par sa relation à la masse et à la vitesse, et le plan métaphysique où la force, analogue à l'être psychique, devient une réalité absolue. Par contre, les savants du xixe, et parce qu'ils se croyaient parvenus à l'état positif, ont été- démunis de l'instrument philosophique, grâce auquel ils auraient été capables de se défendre contre l'illusion réaliste. Le substantialisme chimique, orienté vers l'ontologie matérialiste de l'atomisme antique, semble appeler un substantialisme physique qui, derrière la diversité des apparences qualitatives, pose, comme faisaient jadis les Stoïciens, l'unité d'une réalité causatrice. Et de fait on trouve déjà l'expression la plus nette de ce parallélisme dans des écrits antérieurs à l'établissement explicite du principe de la conservation de l'énergie. Par exemple, en 1837, Mohr écrit : « En dehors des 54 éléments chimiques connus, il n'y a plus dans la nature des choses qu'un seul agent, et il se nomme Kraft. Cet agent peut, suivant les circonstances, apparaître sous forme de mouvement,

1. Lettre LXIV (66) à Schuller. Édit. Van Vloten et Land, t. II, 1883, p. 219.

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d'affinité chimique, de chaleur et de magnétisme, et avec l'une tic ses manifestations, on peut produire toutes les autres '. » Et c'est la conception que Tait lui-même reprendra pour son propre compte : « De même que l'or, le plomb, l'oxygène, etc., sont des espèces différentes de matières, de même te son, la lumière, la chaleur, etc., sont des formes diverses d'énergie, celle-ci constituant... une réalité objective, au même degré que la matière-. »

Par rapporl à la philosophie du xvir siècle, une régression de pensée s'accuse donc, rendue inévitable du fait que le prinde la conservation de l'énergie apparaissait symétrique ei complémentaire du principe de la conservation de la masse. Or, le succès de ce principe, depuis que Lavoisier s'en était réclamé pour constituer la chimie comme science, était tel qu'il avait fini par compromettre le bénéfice de l'élaboration grâce à laquelle la relation nette de la masse s'était substituée à la représentation confuse de la matière. La matière-masse s'était comme éclipsée, pour laisser la place dans l'imagination des savants à la matière-substance. Par là, pourrait-on dire, la découverte de l'équivalence entre la chaleur et le travail s'est trouvée l'occasion, encore plus peut-être que l'origine, de la diffusion d'un monisme naturaliste. Traversant en quelque sorte les mémoires originaux (auxquels, par un contraste remarquable avec ce qui s'est passé pour les théories évolutionnistes, il était fort malaisé de se reporter), l'idée s'est vulgarisée, et qui a été présentée comme une donnée même de la science, d'une sorte de substratum causal, demeurant, par-dessous les diverses transformations d'ordre physique, analogue au substratum proprement matériel qu'après la chimie de Lavoisier on avait repris l'habitude de considérer comme « impérissable » et comme « éternel » à travers les compositions ou les décompositions des différents corps, En

1. Ueber die Natur der Wârme, Zeitschrift fur Physik (édité par Baumgârtoer, t. V, 1837, p. 419, cité par Tait, Conférences sur quelques-uns des progrès récents de la physique, trad. Krouchkoll. 1886, p. 82. Voici également, dans une notice de Bohn sur la Théorie mécanique de la Chaleur (Annales de Chimie et de Physique, 4a série, tome IV, 1865, p. 284), un passage r-aractéristique de la IVe Lettre chimique de Liebig, qui précédait d'un an la publication du Mémoire de Mayer (paru d'ailleurs dans les Annalen der Chemie und Pharmacie de Liebig et de Wœhler) : « La chaleur, l'électricité et le magnétisme sont équivalents d'une manière semblable à l'équivalence entre le charbon, le zinc et l'oxygène. Avec une certaine quantité d'électricité, nous produisons une quantité correspondante de chaleur ou de puissance magnétique, équivalant l'une à l'autre. J'achète cette électricité avec de l'affinité chimique qui, consumée d'une manière produit de la chaleur, consumée d'une autre manière produit de l'électricité ou du magnétisme. » (Beilage sur allgemeinen Zeitung, du 30 septembre 1841.)

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