Essai sur l 'entendement humain, II, xiv
2. Cf. CoNDiLLAC, Traité des sensations, I, iv : « La notion de la durée est donc toute relative : chacun n'en juge que par la succession de ses idées; et vraisemblablement il n'y a pas deux hommes qui, dans un temps donné, comptent un égal nombre d'instants. Car il y a lieu de présumer qu'il n'y en a pas deux dont la mémoire retrace toujours les idées avec la même rapidité. » Cette remarque fait penser à la thèse de M. Bergson touchant L'originalité caractéristique de la durée individuelle; mais, s'appuyant sur la psychologie atomistique, dont M. Bergson a si profondément démasqué l'inconsistance, Condillac rattache la différence des rythmes intérieurs à la numération d'instants supposés discontinus, non â la continuité mélodique de la conscience.
LE CHAMP TEMPOREL
ner. En effet, si nous cherchons comment l'humanité a procédé, nous voyons qu'elle a suivi dans la réalité une marche inverse de celle à laquelle songe Leibniz. Au lieu d'aller du mouvement uniforme au mouvement difforme, elle est partie des mouvements irréguliers qui s'offrent à l'observation, et elle en a peu à peu éliminé les irrégularités jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à des phénomènes se déroulant dans des conditions tellement semblables qu'il n'y a pas de raison de soupçonner que le temps employé par le second ne soit pas égal à celui qu'a utilisé le premier l. La clepsydre et le sablier satisfont à cette condition d'une manière suffisante pour les besoins de la vie pratique. Le problème théorique consiste à trouver une meilleure approximation, en choisissant les phénomènes naturels qui résistent le mieux à l'épreuve critique de la remarque des anomalies. Or une telle position du problème exclut l'affirmation absolue qui était inhérente à la définition initiale du mouvement uniforme ; elle implique au contraire une régression qui est indéfinie, comme le perfection nement même des méthodes de calcul et des moyens d'observation. Il est curieux que Leibniz le constate lui-même, en reprenant certaines remarques de Locke : « Le pendule a rendu sensible et visible l'inégalité des jours d'un midi à l'autre : Solem dicere falsum audet. Il est vrai qu'on le savait déjà, et que cette inégalité a ses règles. Quant à la révolution annuelle, qui récompense les inégalités des jours solaires, elle pourrait changer dans la suite du temps. La révolution de la terre à l'entour de son axe, qu'on attribue vulgairement au premier mobile, est notre meilleure mesure jusqu'ici, et les horloges et montres nous servent pour la partager. Cependant cette même révolution journalière de la terre peut aussi changer clans la suite des temps ; et si quelque pyramide pourrai t durer assez, ou si on en refaisait des nouvelles, on s'en pourrait apercevoir en gradant là-dessus la longitude des pendules, dont un nombre connu de battements arrivent maintenant pendant cette révolution... » (§ 21). Et la pensée de Leibniz se précise encore à la suite d'une réflexion de Philalèthe : « Notre mesure du temps serait plus juste si l'on pouvait garder un jour passé pour le comparer avec les jours à venir, comme on garde les mesures des espaces. » Théophile répond : « Mais au lieu de cela nous sommes réduits à garder et observer les corps, qui font leurs mouvements dans un temps égal
1. Cournot, Traité de l'enchaînement, § 54, nouv. édit. 1911, p. 60. Cf. Mii.haui), Coamot et le Pragmatisme scientifique contemporain, Sdentia, novembre 1911, t. X, p. 377.
h pGu près, Aussi no ; pourrons-nous point dire qu'une mesure de t'espace, (somme par exemple une aune, qu'on garde en bois ou en métal, demeure parfaitement la môme. »
Il seïail superflu dë rappeto à quel point l'évolution de la seimre, et pai 1 ieul ièrernent depuis l'avènement de la théorie de la relativité, a confirmé les conclusions de Leibniz : il est ini|)(issihle au savant de rejoindre effectivement le concept initial qui avait été posé a priori comme correspondant à rfcdéaî de la raison. Et de cette impossibilité il n'est pas malaisé de rendre compte si l'on remarque qu'il y a inversion uY sens, radical antagonisme, entre l'idée, prétendue rationnelle, d'une essence définie et représentée a priori, et d'autre p&ei le procédé qui exprime la mise en œuvre de la raison. Nous ne partons pas d'un concept positif, lequel exigerait une intuition directe de la quantité temporelle ; nous ne pouvons définir l'égalité des temps que comme la négation de leur inégalité ; nous ne progressons vers l'égalité qu'en relevant les inégalités et en les éliminant.
223. — Comment se fait-il donc que Leibniz ait passé par-dessus cette impossibilité, qu'il ait avancé une conception dogmatique du temps au risque d'avoir à juxtaposer les deux attitudes différentes, et à nos yeux incompatibles, sur lesquelles nous venons d'insister ? L'examen de la réponse nous conduit à un point qui est fondamental, non seulement pour l'intelligence de la doctrine leibnizienne, mais aussi pour le problème plus général des rapports entre la philosophie et la science. Il s'agit, en effet, du principe de raison suffisante. Du point de vue philosophique, en théorie, Leibniz donne à ce principe un énoncé positif afin d'y appuyer son dogmatisme métaphysique. Mais il n'en fait pas un usage autre que négatif chaque fois qu'il veut, dans la pratique et du point de vue scientifique, en prouver l'exactitude et la fécondité par l'application à un problème déterminé : « Pour passer de la mathématique à la physique, il faut encore un autre principe,... c'est le principe du besoin d'une raison suffisante ; c'est que rien n'arrive, sans qu'il y ait une raison pourquoi cela soit ainsi plutôt qu'autrement. C'est pourquoi Archimède, en voulant passer de la Mathématique à la Physique dans son livre de YEquilibre, a été obligé d'employer un cas particulier du grand principe de la raison suffisante ; il prend pour accordé que, s'il y a une balance où tout soit de même de part et d'autre, et si l'on suspend aussi des poids égaux de part et d'autre aux deux extrémités de cette balance, le tout demeurera en repos. C'est parce qu'il n'y a aucune raison pourquoi
LE CHAMP TEMPOREL
un côté descende plutôt que l'autre. Or par ce principe seul, savoir : qu'il faut qu'il y ait une raison suffisante, pourquoi les choses sont plutôt ainsi qu'autrement, se démontre la divinité, et tout le reste de la Métaphysique ou de la Théologie naturelle, et même en quelque façon les principes physiques indépendants de la mathématique, c'est-à-dire les principes dynamiques ou de la Force. » {Deuxième écrit à Clarke.) ■ La moralité à tirer, selon nous, de ce texte, c'est que le vice dogmatique apparaît analogue dans le dogmatisme de la raison et dans le dogmatisme de l'expérience. La critique de l'empirisme montre que l'expérience apporte un enseignement irrécusable lorsqu'elle fait apercevoir l'écart entre les conséquences prévues par la pensée et les résultats donnés par l'obversation ; l'erreur du dogmatisme est de transformer cet enseignement tout négatif en révélation positive, d'attribuer à l'expérience un contenu intuitif. Le passage de la science à la métaphysique, ou plus exactement de la critique au dogmatisme, n'est pas moins manifeste chez Leibniz lorsque, par une sorte % d'extrapolation implicite, il franchit la distance entre l'application effective du principe de raison qui se produit sous une forme négative, par exclusion de toute cause de dissymétrie \ et l'affirmation universelle du principe sous sa forme positive. On rendrait plus palpable encore l'arbitraire de cette extrapolation, si l'on donnait au mot positif le sens avec lequel le positivisme nous a rendu familier, et où il signifie solide et vérifié par opposition à chimérique et à invérifiable : on dirait alors que la condition nécessaire pour maintenir la valeur positive du principe, c'est de renoncer à lui conférer la forme d'une affirmation, c'est de savoir ne pas dépasser le processus, indéfini et toujours à quelque degré inadéquat, d'élimination des circonstances perturbatrices, de ne jamais nous transporter dans l'absolu du concept.
1. Cf. Cour mot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851, liv. I, chap. Il, § 27, édit. 1912, p. 33. — L'exemple développé par Cournot est emprunté à V Examen des principes de la mécanique, de Daniel Bernoulli, publié en 1728, au tome Ier des Commentaires de V Académie des Sciencesde Saint-Pétersbourg. Dans cet ouvrage, Daniel Bernoulli récuse, comme de vérité contingente, la proportionnalité des accélérations aux forces. 11 s'est donc proposé d'établir sur une autre base la démonstration du parallélogramme des forces. Pour cela, il se donne « deux hypothèses » qui permettent : 1° de remplacer deux puissances quelconques par des puissances équivalentes; 2° de considérer deux puissances de même direction comme équivalant à une puissance unique égale à leur somme et deux puissances directement opposées comme une puissance unique égale à leur différence. « Ces deux hypothèses, ajoute Daniel Bernoulli, n'apportent aucune autre affirmation que celle-ci : un tout est égal à la somme de ses parties, et deux puissances égales et opposées sont en équilibre, parce qu'il n'y a aucune raison pour que l'une l'emporte sur l'autre, axiome métaphysique qu'il faut considérer comme de vérité nécessaire. » (I\ 134.)
INEXPÉRIENCE HUMAINE l^T LA CAUSALITÉ PHYSIQUE
224. — Nous venons de remonter des difficultés que les savants ont rencontrées pour l'exposé des principes de la mécanique classique, à l'examen des opérations par lesquelles 1 esprit humain parvient à la mesure du temps. De là nous allons tenter d'expliquer les embarras où les philosophes se sont précipités lorsqu'ils n'ont point aperçu, ou qu'ils ont cru devoir effacer, la barrière entre, d'une part, l'œuvre de l'activité intellectuelle qui crée les moyens de faire entrer la considération du temps dans la systématisation des phénomènes universels, et, d'autre part, l'entité du temps prise isolément, abstraction faite des phénomènes réels dont est dégagée la détermination de sa quantité.
Pour rendre compte de ces embarras, nous commencerons par supposer, avec les doctrines qui. postulent le primat de la représentation, que le temps soit donné, en dehors des choses, dans un concept qui le définit entièrement. Ce temps possède un cours, destiné à être rempli par ce qui arrive dans le monde réel, par les événements successifs de l'univers. Ce « remplissage » du temps s'accomplira dans le sens où coule le temps, de l'avant à l'après ; il implique donc une origine. Quelle sera cette origine ? Si elle est reculée à l'infini, le calcul ne sera jamais accompli qui mènerait à l'événement actuel ; car, pour être accompli, le calcul devrait porter sur un nombre fini. Ainsi apparaît la thèse sur laquelle le néo-criti-. cisme a insisté avec tant de vigueur : l'événement actuel sera séparé de l'origine par un nombre, aussi grand que l'on voudra, mais toujours déterminé, d'événements. Rien ne saurait être compris comme arrivant réellement, qui devrait être précédé d'une infinité de phénomènes successifs. « Il est, affirme Renouvier, impossible que des durées aient été ajoutées sans commencement dans le passé, aussi bien qu'il est impossible que leur somme sans fin soit jamais formée dans le futur K » A cette impossibilité correspondra donc la nécessité de poser un événement qui soit l'événement premier, à partir duquel seront comptés les phénomènes, jusqu'au phénomène qui se" passe actuellement sons nos yeux. Mais cette nécessité, que le néo-criticisme affecte de poser comme une exigence élémentaire de la logique, soulève à son tour une nouvelle impossibilité, d'un tout autre caractère selon nous ; car elle ne sera plus une illusion d'ordre imaginatif ; elle ne tient pas simplement à ce qu'on étale le temps pour en faire un objet de représentation supposé analogue à la représentation spatiale ; elle est
1. Les Principes de la Nature, IV : A. Multiplication et dioision des phénomènes : 2e édit,, t. I, 1892, p. 82.
LE CHAMP TEMPOREL
de celles qui mettent en jeu toute la structure de l'entendement. Dire qu'un événement est premier, c'est dire qu'il est dépourvu d'antécédent temporel qui en prépare et qui en explique' l'apparition : il sera un commencement absolu, c'està-dire que pour lui ne sera pas valable la loi de continuité temporelle et de connexion causale qui avait été, jusqu'à lui, admise comme le fondement de toute liaison dans l'étendue ou dans la durée, et grâce à laquelle, d'ailleurs, on avait posé l'événement considéré maintenant comme initial. Or, de toute évidence, si la loi de liaison peut être niée à ce moment, c'est qu'à tout moment elle était dépourvue, de base légitime ; et tout motif intelligible disparaît d'affirmer que cet événement auquel on avait cru parvenir, soit arrivé.
Donc de deux choses l'une : ou bien, pour conserver une ombre de consistance au dogmatisme du fini, il faut accepter les conséquences inhérentes à l'irrationalité de la contingence reno'uviériste, c'est-à-dire professer une sorte de monadisme empirique, où le monde spatial se réduirait aux visions hallucinatoires d'une conscience individuelle, comme le monde temporel naîtrait, par subite éclosion, le jour où cette conscience acquiert le sentiment de sa propre existence ; ou bien on est contraint de reconnaître que le support de l'existence universelle, c'est la Gesetzmâssigkeit , grâce à laquelle espace et temps apparaissent remplis de réalité. Si, en quelque point que ce soit, fût-ce dans les espaces imaginaires, à quelque moment que ce soit, fût-ce avant le geste originel d'un Créateur, il peut y avoir rupture dans la chaîne intellectuelle des événements, on laisse une ouverture pour la Gesetzlosigkeit, et tout s'effondre à la fois : ce qui est ici comme ce qui serait là-bas, ce qui est le présent comme ce qui serait le passé, comme ce qui pourra être l'avenir.
La thèse du fini ne saurait être retenue ; ce qui n'implique nullement, à nos yeux, ou la vérité de l'antithèse de l'infini, ou même l'existence d'antinomies insolubles. Il convient, en effet, de se demander si les antinomies dont le temps a été l'occasion sont véritablement inhérentes au temps comme tel, si elles ne sont pas liées à la considération d'un temps qui serait le pendant, le décalque, non pas à proprement parler de l'espace, mais plutôt d'un type particulier de représentation, emprunté à l'espace euclidien.
225. — A ses premières antinomies, Kant donne le nôm d'antinomies mathématiques. Il commence par considérer l'espace et le temps, sous l'aspect de dimensions indéterminées que retiennent la géométrie ou l'arithmétique. Il cherche
ensuite commeni ces formes, prises en soi, sont susceptibles «l'un a ntemu it'i l. Mais si l'espace du géomètre n'est qu'une abstraction, a fortiori en sora.-t-il de même du temps prétendu arithmétique, qfui est hors d'état, je ne dis pas seulement de soutenir une science réelle de l'univers, mais même de rendre le sea vice pour leq^tid Kant l'avait fait intervenir dans YEstkétique transcctnhinialc, de fonder la science des nombres, par syuieti ie avec l'espace, fondement de la. science des figures.
Le développement des conceptions non euclidiennes permet de nous rendre compte que nous ne sommes capables de saisir la nature de l'espace, même géométrique, qu'à la condition d'insérer la notion géométrique entre le travail organisateur de notre horizon quotidien et le passage par prolongement de l'espace terrestre à l'espace astronomique. De même et plus évidemment encore, puisqu'il n'y a pas de discipline directe du temps, susceptible d'apporter à la notion du temps l'appui d'une représentation intuitive, il nous sera impossible d'espérer comprendre le temps si nous le confinons dans un splendide et stérile isolement, si nous cherchons à l'apercevoir dans le schème abstrait d'une longueur substituée à son cours effectif, et non dans la liaison avec les événements qui fait qu'il y a pour nous succession véritable, par suite véritablement du temps.
Un point curieux à noter ici, et qui est sans doute l'un des paradoxes de l'histoire de la pensée humaine, c'est que, pour passer du schème abstrait qui engendre les antinomies kantiennes au temps véritable, nous n'avons pas à sortir du kantisme lui-même. Le passage s'opère dans la Critique de la Raison pure ; et nous avons eu l'occasion d'y insister, lorsque nous avons mis en opposition, d'une part le temps de YEsthétique transcendantale, temps arithmétique qui est, comme le réceptacle spatial dont il est le symétrique, un milieu homo1gène et indifférencié, d'autre part, le temps causal de la seconde A nalogie de V Expérience, qui, lui, est tout autre chose qu'une forme a priori, qui se caractérise par une qualité intrinsèque : le fait d'aller dans un sens, comme un fleuve va d'amont en aval. Il est possible d'ailleurs que la dualité des théories sur le temps risque de compromettre l'équilibre de la doctrine kantienne, envisagée sous son aspect littéral. Elle n'en marque pas moins, selon nous, une étape décisive vers la solution proprement critique des problèmes posés au philosophe par la science de la nature.
Dire que la relation causale est une relation temporelle, cela ne veut pas dire qu'il s'agisse de poser les phénomènes dans un milieu, objet d'appréhension empirique ou forme d'intui-
LE CHAMP TEMPOREL
tion a -priori, qui serait étranger et indifférent au phénomène. Le temps constitutif du rapport causal a une propriété spécifique, et cette propriété réside dans un fait irréductible aux cadres préétablis de l'intelligence, dans le fait que chaque réalité présentée à l'expérience s'évanouit immédiatement à nos yeux en conséquence même de sa présentation, passant, pour employer des termes qui ont ici leur sens le plus fort et le plus plein, du présent qui fait tout leur être au non-être du passé. A quelles conditions donc la raison aura-t-elle prise sur cette succession d'évanouissements perpétuels, qui constitue le fond de l'expérience en tant que telle ? La première condition, c'est de retrouver, à travers le temps qui s'écoule, quelque chose qui résiste à cet écoulement,' qui apparaisse identique au point de départ et au point d'arrivée. Sans cela il ne serait pas légitime de parler d'un changement ; nous aurions seulement le droit de noter deux perceptions différentes qui se sont succédé dans une même conscience, aussi hétérogènes que la vue d'une page que je suis en train de relire et le bruit du vent dans la cheminée. Ainsi, la science positive a besoin, tout d'abord, d'un invariant qui lui permette de poser l'antécédent et le conséquent comme membres d'une * même série, Une fois donné cet invariant (que la science du . xviir6 siècle déterminait comme conservation de la masse, auquel la physique moderne a donné la forme plus compréhensive de la conservation de l'énergie), le champ est ouvert à l'étude des relations fonctionnelles par lesquelles la série se constitue effectivement grâce à la détermination des termes dans cette qualité caractéristique qui fait que l'un est cause et que l'autre est effet, que, de l'un h l'autre, un changement est arrivé. Autrement dit encore, cette étude aura pour objet de saisir Y antécédent en tant que tel, le conséquent en tant que tel. Voilà comment, en définitive, et survivant à la ruine de l'édifice- métaphysique élevé par Kant sur la base de la mécanique newtonienne, les formules de Y Analytique transcendantalc ont le privilège d'offrir et la conscience lumineuse et la justification adéquate de la double exigence par laquelle se manifestera la solidarité de la raison et de l'expérience dans la science contemporaine : l'exigence d'un invariant ou d'une constante, qui sera remplie par les principes de conservation, l'exigence d'une causalité, dont la vérité se constituera suivant le cours intrinsèquement donné, et en soi irréversible, des relations temporelles l.
1. Cf. Hannequin, Lan Principes de l'Entendement, pur (Revue de Métaphysique, 1904, p. 415), et Etudes dliistoire des Sciences et de ta P/tilosop/nc, t. II, 1«J(J8, p
226. Dès lors, èt à partir du moment où nous l'effectuons condition qui paraît évidente et qu'il faut pourtant expliciter afin d'éviter les confusions auxquelles le dogmatisme renouviériste a été entraîné pour avoir évoqué une origine absolue des temps situés hors de toute conscience et par delà le travail effectif de la pensée), cette constitution se fera dans le sens du temps : la science anticipe par le cours de la pensée sur le cours do la nature. Tout contrôle consistera donc à créer des points d'intersection où doivent, au moment fixé par la théorie, coïncider le cours de la pensée et le cours de la nature. Le passage de l'événement conçu comme futur à l'événement constaté comme actuel érige Yhypothèse en thèse, comme il transforme ma pensée passée, qui 'était prévision, en pensée actuelle, qui est vision.
C'est donc bien parce qu'il va vers l'avenir que l'homme va vers la vérité. Ainsi les astronomes ont détaché de l'univers le système planétaire, pour en faire l'objet d'une discipline particulière : la mécanique céleste ; et, grâce aux efforts combinés de l'observation et du calcul, ils sont en état d'indiquer pour l'année nouvelle, le jour, l'heure, la minute, la seconde, où seront visibles, en certaines zones déterminées de la surface terrestre, des éclipses totales du soleil ou de la lune. Au cours de cette année nouvelle, le témoignage de l'expérience se produira, fournissant une confirmation de plus, peut-être une occasion de rectification, à l'ensemble des connaissances que comporte l'astronomie actuelle.
Tout cela est très clair, on serait tenté de dire trop clair ; car de là devait inévitablement naître, pour les savants et pour les philosophes, la tentation d'abuser de cette clarté pour étendre à l'infini, pour ériger en absolu, le double succès de la liaison temporelle et de la relation causale.
Gomme avaient déjà fait les métaphysiciens qui avaient spéculé sur l'espace de la géométrie euclidienne, considéré comme unique et comme nécessaire, et portés également par un élan inconscient de l'intelligence, ils ont extrapolé dans le vide, sans résistance comme sans limite. Plus exactement ils se sont donné, sous le nom de vide (ou d'éther), un milieu qui fût propice à l'extrapolation indéfinie. Procédé d'une facilité séduisante, mais qui a créé les difficultés factices contre lesquelles nous les avons vus ensuite se débattre si vivement.
Le vice du raisonnement est pourtant palpable, et depuis des siècles l'illogicité caractéristique du panlogisme a été dénoncée : de ce que les géomètres définissent et démontrent, on conclut, suivant les expressions classiques du Fragment sur l'Esprit géométrique, que la « véritable méthode, qui forme-
LE CHAMP TEMPOREL
rait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales : l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens ; l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues ; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions ». Or, s'il y a au monde une évidence qui s'impose, c'est qu'on ne saurait rien définir à l'aide de rien, rien démontrer à partir de rien. Il n'y a là nullement un signe d'impuissance, comme s'il s'agissait d'une perfection qui dépasse la nature de l'homme. Le problème est impossible à résoudre, simplement, évidemment parce qu'il est posé en termes contradictoires ; la faute est tout entière à la charge de celui qui n'en a pas aperçu la contradiction 1.
Il en est de même pour la causalité : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible, dit ailleurs Pascal, de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties2. »
Assurément, s'il en était ainsi, l'homme aurait tort de parler de causalité. Mais, quelque rôle qu'il ait dû faire jouer "dans l'apologie qu'il avait projetée, au développement sur les deux infinis, Pascal, en tant que physicien, ne croyait assurément pas qu'il en fût ainsi ; et celui-là seul le croira, qui a préalablement décidé que l'homme aurait tort, et prend sa volonté pour une raison. En fait, c'est une présupposition ontologique, imputable au réalisme déductif de la scolastique, d'exiger que la science commence par poser l'universalité absolue et l'extension infinie de la causalité, avant d'aborder, à l'intérieur de systèmes conservatifs, la recherche de relations déterminées de causalité.
227. — Nous sommes donc tout à fait libres de nous délivrer de l'antinomie à laquelle conduirait l'absolu d'un déterminisme universel ; nous avons, tout simplement, à ne pas nous détourner des conditions effectives dans lesquelles le problème se définit réellement et réellement se résout, en refusant de soulever une question chimérique qui crée, sinon consciemment, du moins systématiquement, la déception finale. *
1. Les Etapes de la Philosop/de mathématique ; § 255, p. 425.
2. Pensées, édit. Haclieite, seclion 11, fr. 72. — Cf. Lalande, Remarque» sur le Principe de causalité (Revue Philosophique, lb'JU, t. 11, p. 232).
loi t nmiv. l'analogie de l'espace et du temps peut devenir un guide précieux. Une théorie de J'espace, considérée comme é\ klente fei pourtant illusoire, a rendu confuse et inextricable la théorie du temps ; si l'on a débrouillé l'énigme de l'espace, (m peul espérer voir clair dans la doctrine du temps. Or, ce que la géométrie du xix° siècle a mis en évidence, c'est l'imprudence de l'extrapolation qui consistait à étendre brusquement jusqu'à l'infini les propriétés observées sur un élément spatial. La démarche proprement positive de l'esprit, et qui sN st révélée comme extraordinairement féconde, c'est celle qui procède de proche en proche, d'une façon continue.
Il u'en esi pas autrement pour le temps : le déterminisme causal s'établit à partir du jour où l'hypothèse a été vérifiée par les observations faites successivement dans le laboratoire ou dans la nature ; et la notion du déterminisme s'affermit à mesure que s'accroît la somme algébrique des consolidations et des éliminations que l'expérience a permis d'opérer sur les hypothèses des lois. Par suite, le savant paraît de plus en plus fondé à étendra le déterminisme aux parties du temps qu'il n'a pas encore vécues, ou à celles qu'il lui est jamais interdit de vivre. Encore une telle façon de parler n'est-elle pas tout à fait exacte. Il ne s'agit pas d'appliquer à des temps non donnés ce qui a été vérifié pour les temps donnés ; il s'agit de constituer ces temps non donnés, à l'aide d'une contexture du temps que fournit le contrôle expérimental des relations auxquelles aboutissent les combinaisons du calcul et des observations. Par exemple, si nous isolons la numérotation arithmétique des années et la détermination des phénomènes astronomiques, nous pouvons nous demander si la prédiction d'une éclipse totale de soleil visible à Paris en l'année 1961 sera confirmée ; mais en fait la détermination des années à venir et la prévision des orbites solaire, lunaire et terrestre, tout cela fait partie d'un même système de lois, ou, si l'on préfère une notion moins ambiguë, de conditions cosmiques ; et c'est la stabilité de ces lois, de ces conditions cosmiques, qui nous donne le moyen de penser à un avenir, de le créer dans le prolongement du temps actuel — comme les relations métriques, fournies sur une portion finie de l'espace par tel ou tel type de géométrie, euclidien ou non euclidien, nous donnent le moyen de déterminer telle ou telle forme d'extension de l'espace. Entre le calendrier vulgaire qui se borne à indiquer la succession des jours et des mois, et l'annuaire du bureau des longitudes qui porte à sa précision maxima les caractéristiques des phénomènes astronomiques, la différence est dans le degré de l'approximation. Ici et là, les
LE CHAMP TEMPOREL
démarches de l'esprit sont identiques : et elles ont, ici et là, comme appui, cette sorte de mémoire collective dont chacune des disciplines scientifiques a organisé le dépôt depuis le jour où elle a pris conscience d'une méthode définie et sûre de vérification. Cette portion du temps qui, pour les .générations précédentes, apparaissait comme future et qui, pour nous, est déjà devenue le passé, sert de base au travail par quoi nous constituons l'avenir qui est encore devant nous.
Ce n'est pas tout : par une sorte de choc en retour, à mesure que se poursuit, avec le développement de la science positive, cette consolidation de l'avenir, à mesure aussi nous allons devenir plus capables de constituer le passé qui est antérieur à l'avènement de cette mémoire collective. A proprement parler, nous n'étendons pas au passé les lois du présent ; nous nous faisons un passé en supposant les lois du présent. Les phases de Vénus ont été observées pour la première fois au début du xvir siècle 1. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'elles étaient préalablement visibles, pour un observateur terrestre. Seulement, cette affirmation n'a d'autre fondement que la fixité des conditions qui, d'un siècle à l'autre, régissent le mouvement des astres. Si nous trouvions la restriction difficile à supporter, si, afin de nous débarrasser de ces façons de parler indirectes et laborieuses, nous voulions sauter par-dessus le principe du déterminisme, et considérer le passé en lui-même et dans l'absolu, nous aboutirions effectivement à faire évanouir le passé lui-même en tant que tel ; nous nous trouverions brusquement en face du néant.
228. — Dans les conditions où la pensée humaine s'exerce, la cause est appuyée sur le temps, et à son tour elle appuie le temps : double relativité qui met au cœur du temps la ligne de partage en quoi consiste le présent, et d'où se projette la double perspective de l'avenir et du passé.
Une fois de plus, en vue d'éclairer nos formules, nous pouvons demander un complément de lumière au rapprochement du temps et de l'espace. C'est sur le terrain de la géométrie qu'a été fondé le relativisme critique. Kant a été •conduit, par le paradoxe des objets géométriques, à cette conclusion ^ue l'espace ne saurait être érigé en objet de représentation autonome, qu'il gardait un point d'attache à
1. Sur les circonstances de la découverte, voir Wohlwill, Gulilei und sein Kampf fur die copernicaniscke Lehre, Hambourg et Leipzig, l'A)',', p.
l'homme : une nécessité d'orientation, par rapport à la droite ei à la gaùche, qui est inexplicable en termes purement conoeptuels. Or, correspondant à ce hic par lequel s'établit dans la théorie de la géométrie la connexion entre l'activité de Fintelligênce et le donné de l'expérience, la science de l'univers implique, dans la théorie du temps, un nunc grâce auquel auquel s'établit la connexion entre le code d'une législation rationnelle et la spécificité irréductible du réel. Ce nunc, caractéristique du temps comme tel, la philosophie de la représentation, qui supposait une intuition du temps comme ensemble homogène, tendait à le faire disparaître, et elle se trouvait condamnée par l'impossibilité de le faire disparaître. De ce nunc, au contraire, va partir le processus intellectuel que la philosophie du jugement essaie de reconstituer à l'aide de l'analyse réflexive.
En effet, si le temps devait être objet de représentation, il . ne serait donné, Kant l'a d'ailleurs reconnu, que grâce au symbole spatial. Or l'espace .lui-même ne commence pas par être objet de représentation. Il est lié à l'effort de l'enfant pour se déterminer une action qui comporte un point d'arrivée et un point de départ, un but et des moyens ; et ce qui, dans cette œuvre spontanée de coordination, se détachera comme fond de tableau, comme système d'objet, s'installe dans l'espace. Mais l'ordination des moments de l'action, le fait que l'enfant tend les bras pour saisir le bonbon, cela donne à sa conscience occasion à la distinction de l'avant et de l'après, cela devient, d'autre part, la base pour l'ordre pratique qui constitue la réalité psychologique du temps. Sans doute, lorsque nous renonçons à l'action pour nous retourner vers ce qui a été, il semble que nous adoptions une attitude inverse qui rétablira le primat de la représentation, que notre passé s'offre à nous sous la forme d'un tableau qui serait objet d'intuition. Mais cela n'est strictement vrai que pour la" faible épaisseur de durée qui adhère en quelque sorte à l'actualité de ma conscience présente. Au delà, et en dehors des faits exceptionnels qui ont pris, en raison de nos intérêts ou de nos émotions, l'importance d'événements historiques, la mémoire nous abandonnerait vite si elle n'était que commémoration passive. En fait, elle s'accompagne d'un travail rétrospectif d'organisation pour lequel, aussi bien que pour la systématisation de l'avenir en vue de l'action, apparaissent, tendus et mis en œuvre, tous les ressorts de l'activité intellectuelle. Un juge d'instruction rétablit la courbe de l'emploi du temps à partir des points de repère que lui fournissent les témoignages, en s'appuyant à des conditions
LE CHAMP TEMPOREL
objectives, par exemple, qui permettront ou qui excluront tel ou tel itinéraire dans tel intervalle donné, en s'aidant aussi de ses postulats psychologiques et sociologiques, ou de ses partis pris de méthode. Nous sommes notre propre juge d'instruction ; et lorsque nous croyons nous borner à interroger notre passé, nous complétons les réponses, et nous le reconstituons. Un rêve m'est donné, au réveil, comme un tableau « futuriste », c'est-à-dire comme un ensemble de données fragmentaires qui chevauchent les unes sur les autres ; je ne puis le raconter à autrui, je ne puis me le raconter à moi-même, qu'en y introduisant un certain ordre, en versant en quelque sorte l'espace dans le temps, substituant la succession des moments à la juxtaposition des images. Il en est de même, en général, pour l'évocation de mon passé. Je dois le construire moi-même pour moi-même, à mes risques et périls, et en particulier avec le danger de le déformer, sous la poussée des tendances apologétiques qui me font adopter, consciemment ou inconsciemment, l'attitude d'un plaidoyer ou d'une Théodicée,
La théorie psychologique du temps que nous venons de rappeler montre comment l'activité de la perception est orientée vers l'activité de la science. L'humanité fait par rapport à l'univers ce que fait l'individu par rapport à sa vie pratique. Elle reconstitue sa généalogie, elle anticipe sur son avenir. Une telle conception s'appuie sur le déterminisme de l'univers. Il est pourtant vrai qu'elle échappe à l'antinomie, ou plus exactement qu'elle ne laisse pas naître l'antinomie, créée entre l'absolu d'un déterminisme intemporel, et l'absolu d'une contingence radicale. Et c'est ce qu'avait admirablement aperçu Gournot, lorsqu'il a définitivement rompu le cercle des conflits dogmatiques, en introduisant une notion que Comte avait systématiquement écartée du domaine de la philosophie naturelle : la notion de donnée historique, en tant que distincte de la donnée théorique : « Une intelligence, écrit-il dans Y-Essai \ qui remonterait bien plus haut que nous dans la série des phases que le système planétaire a traversées, rencontrerait comme nous des faits primordiaux, arbitraires et contingents (en ce sens que la théorie n'en rend pas raison), et qu'il lui faudrait accepter à titre de données historiques, c'est-à-dire comme les résultats du concours accidentel de causes qui ont agi dans des temps encore plus reculés. Supposer que cette distinction [entre lu donnée historique et la donnée théorique'] n'est pas essen-