Bergson, l'Écolution créatrice, p
592 l'expérience humaine et la caus\lité physique
ne pas limiter, comme faisait Kant implicitement, ou le néo criticisme explicitement, l'analyse abstraite à l'arithmétique de Pythagôre. Le conflit de l'activité mathématique et de la représentation matérielle s'est effectivement produit dès la »uverte des irrationnelles ; il a laissé sa trace dans les paradoxes de Zénon d'Elée. Or ce qui s'embarrasse dans ces pu a. lux os de Zénon d'Elée, ce n'est pas l'intelligence propremont dite, c'est ce qui en serait, suivant nous, le contraire, c'est l'imagination représentative qui cherche à voir une chose là où il est question dé comprendre un rapport. L'importance que certains penseurs du xixe siècle ont accordée à ces paradoxes, et au nom de laquelle déjà Berkeley s'était engagé dans d'absurdes querelles contre le calcul des fluxions, a, suivant nous ce résultat, non de juger, encore moins de condamner, la valeur d'intelligibilité qui appartient aux notions d'infini mathématique et de continuité, mais de tracer une ligne de démarcation authentique entre l'inspiration profonde du réalisme antique et l'inspiration profonde de* l'idéalisme moderne.
266. — Et en effet voici qui a la valeur d'une expérience décisive. Si l'intelligence était, comme le pensait Zénon d'Elée, comme le voulait encore Renouvier, représentation du discontinu, Inhumanité serait demeurée accrochée à l'atomisme arithmétique des Pythagoriciens. Or, la mathématique, développée chez les « dompteurs de chevaux », chez le peuple marin qui sympathisait avec le vent et en pliait le caprice à ses desseins, c'est un élan de l'intelligence pure qui pousse ses objets par delà l'intuition jusqu'à l'exactitude de l'idéalité. Cet élan n'a pas été brisé par les paradoxes de l'éléatisme. Sur la base de la continuité spatiale, l'analyse infinitésimale s'est constituée avec Arehimède. Encore est-il vrai que le triomphe de la pensée active sur la représentation statique n'a été obtenu que dans le domaine de l'abstrait : le réalisme aristotélicien oppose à Zénon la virtualité ontologique de la cause, qui rassemble dans l'unité de la fin les moments épars de l'acte. C'est au xvrr siècle, chez les fondateurs de la théorie des séries, en particulier chez Grégoire de Saint- Vincent, que l'intelligence mathématique s'est révélée à elle-même génératrice de continuité et d'infinité. Dès lors, il a été possible de donner une expression adéquate au devenir du temps : c'est à quoi est parvenue la théorie des fonctions, où se résume toute l'œuvre du xvne siècle, et qui supporte le système newtonien de l'univers.
Enfin dans une troisième vague d'assaut, l'homme est
NATURALISME ET INDUCTION
nionté jusqu'à l'intelligence de la vie. C'est le spectacle dont nous a rendu témoin l'opposition entre Cuvier et Lanlarck. Nous n'avons pas à y insister de nouveau, encore moins à nous prononcer sur l'avenir de la doctrine proprement lamarckienne. Nous reconnaissons volontiers qu'après avoir manié des notions qui devaient fournir la solution de tous les problèmes comme si des rapports généraux étaient des instruments définitifs de travail, les biologistes, à mesure qu'ils serrent de plus près les données de l'observation, ont une attitude de plus en plus réservée à l'égard de formules qu'ils estiment trop simples et trop vagues pour nous rendre véritablement accessible la série effective des phénomènes. Mais quelque chose du moins est demeuré : l'idée que le monde des êtres vivants est un monde, comme le monde des corps. Le sentiment de leur isolement et de leur indépendance que
1 les individus trouvent dans leur conscience immédiate, est une abstraction. Grâce aux méthodes qui ont permis d'établir l'unité du système solaire, se découvrent la solidarité de l'être avec son milieu, et, avec elle, en opposition aux tendances centripètes de l'instinct où la sympathie elle-même n'est qu'un moyen pour la satisfaction de l'égoïsme, les valeurs de désintéressement et de réciprocité, de justice et de générosité, qui apparaissent dans l'histoire humaine comme les conquêtes et
. qui demeurent les privilèges de l'intelligence. Avec Lamarck, « la France a fourni à la science et à la philosophie, au xviir3 siècle, le grand principe d'explication du monde organisé, comme, au siècle précédent avec Descartes, elle leur avait apporté le plan d'explication de la nature inorganique 1 ».
Ainsi l'empirisme se trouverait définitivement condamné, à nos yeux, parce qu'il a laissé échapper cette fonction de l'intelligence, unifiante et solidarisante, qui se révèle dans la mathématique, et à qui sont dues tout à la fois la contexture du monde physique et la cohésion du monde moral. Par suite, il n'a pu étreindre cette nature même, dont l'image préconçue lui avait voilé la réalité de la science positive. A John Stuart Mill il ne reste dans les mains que des phénomènes, se succédant les uns les autres dans un espace indifférent ; en vain il s'efforce de les unir à l'aide d'un rapport de succession ; ce rapport demeure extérieur parce qu'il glisse en quelque sorte à la surface du temps, posé lui-même en dehors des phénomènes et d'une façon tout abstraite. Et là encore Bacon
1. Bergson, la P/iilosophie française, Revue de Paris, 15 mai 1915,
i/i xi'i kii:\('i; humaine et la. causalité physique
pourrait être invoqué : le prophète de l'empirisme en aura été au -si le meilleur juge. Dépassant le naturalisme auquel m iples ont voulu réduire sa doctrine, n'affirmait-il pas qu'il fallait superposer à la représentation atomistique, qui dissout l'univers dans une poussière incohérente et discontinue, une finalité transcendante, sans laquelle ne s'en expliqueraient ni la tenue ni l'harmonie? Ce qui revient à dire que le réalisme de la nature ne se suffit pas à lui-même ; et c'est pourquoi l'induction, qui s'appuie sur ce réalisme, n'a nullement réussi à constituer la méthode de la science expérimentale.