‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 26 sur 263 · LA DOCTRINE DE JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE JOHN STUART MILL

25. — Pour la solution de ce problème, le xixe siècle dispose de ressources qui manquaient au précédent. De Hume à John Stuart Mill, la physionomie de la science se modifie. Elle cesse d'avoir pour centre unique la mathématique, pour frontière la partie de la physique qui a pu être traitée à l'aide des équations fondamentales de la mécanique. A partir de Lavoisier, chimie et physiologie apportent à la réflexion du philosophe un modèle nouveau de discipline positive. Le meilleur témoignage à rappeler sur ce point, c'est une page, datée de 1822, où Auguste Comte relève chez Condorcet « le préjugé métaphysique... que, hors des mathématiques, il ne peut exister de véritable certitude. Ce préjugé, ajoutait Comte, était naturel à l'époque où tout ce qui était positif se trouvait être du domaine des mathématiques appliquées, et où, par conséquent, tout ce qu'elles n'embrassaient pas était vague et conjectural. Mais depuis la formation de deux grandes sciences positives, la chimie, et la physiologie surtout, dans lesquelles l'analyse mathématique ne joue aucun rôle, et qui n'en sont pas moins reconnues aussi certaines que les autres, un tel préjugé serait absolument inexcusable1. »

Les savants avaient fait, en quelque sorte, la moitié du chemin au-devant de l'empirisme. Il appartient à l'empirisme de faire l'autre moitié, en constituant une logique de la connaissance scientifique. Condillac s'était borné, en somme, à reprendre, en les précisant, les idées de Hobbes et de Leibniz, lorsqu'il avait rapproché, pour les éclairer l'une par l'autre, la substitution mathématique et l'équivalence linguistique. John Stuart Mill se préoccupe d'élever sur la base de l'expérience pure un système susceptible de conférer, en toute légitimité de raisonnement, l'universalité aux relations de cau-

1. Plan des travaux scientifiques nécets tires pour réorganiser la sone't.é, apud $»y*tème de politique positive, > ôdit., t. IV, 1»95, Appendice général, \t>.

salité. Avec lui, la logique inductive prend une importance égale à celle qui, depuis Aristote, était reconnue à la Logique d( ductive En un sens, raisonnement signifie raisonnement syllogistique. En un autre sens, raisonner signifie simplement inférer une assertion d'assertions déjà admises, et, en ce sens, l'induction a autant de titres que les démonstrations de la géométrie à être appelée un raisonnement1. »

26. L' induction s'interprète en extension, suivant la tradition empiriste à laquelle Mill se conforme ; c'est-à-dire que l'induction vise à établir une loi générale, qui est tirée des cas particuliers, mais qui en dépasse la portée : « Le principe ou la loi conclus des cas particuliers, la proposition générale dans laquelle s'incorporent les résultats de l'expérience, couvrent beaucoup plus de terrain que les cas particuliers qui en sont la base. Un principe établi par l'expérience est plus que le simple total des observations- faites dans tel ou tel nombre de cas individuels : c'est une généralisation basée sur ces cas, et exprimant notre croyance que ce que nous avons trouvé vrai dans ces cas est vrai dans tous les autres cas, en quantité indéfinie, que nous n'avons pas observés et que nous n'observerons jamais2. »

Que dans une induction, donc, la conclusion contienne plus qu'il n'est contenu dans les prémisses, c'est ce qui fera, pour la science, la fécondité du procédé ; mais cette fécondité même Souligne le paradoxe que l'induction constitue du point de vue de la logique formelle, et auquel s'est heurtée la pensée de l'antiquité grecque. Mill pose le problème sous une forme précise : « Pourquoi un seul exemple suffit-il dans quelques cas pour une induction complète, tandis que dans d'autres cas des myriades de faits concordants, sans une exception connue ou présumée, sont de si peu de valeur pour établir une proposition universelle ? Celui qui peut répondre à cette question en sait plus en logique que le plus savant des anciens, et a résolu le problème de l'induction3. »

Avant la découverte et l'exploration de l'Australie, les cygnes qui avaient été observés à travers la succession des générations étaient tous, de mémoire humaine, des cygnes blancs ; pourtant nous n'avions pas le droit d'ériger* cette constatation en proposition universelle, et de proclamer la loi : tous les cygnes sont blancs. Au contraire, Davy décompose la

Page 1