III, vin ; V. I., Ï
■t. La Connaissance et VErreur, chap. XV, trad. Marcel Duf'our, 1908. p. 266.
:;. Cf. LvsswiT/., Gese/ùehte der Atoin'ati/y com Jilittelctlter bis Neivton, t. I. ÎS'J), Hambourg et Leipzig, p. 20.">.
EXAMEN DE LA DOCTRINE DE MILL
comprendre qu'elle a été une invention. Torricelli a introduit dans la suite des phénomènes l'antécédent que l'expérience n'avait pas fourni ; il a supposé que l'atmosphère forme au-dessus de la surface terrestre une colonne d'un poids déterminé, dont la pression sur les corps placés à cette surface s'exerçait exactement comme celle des corps solides et liquides. Cette invention est un acte rationnel : Tceuvre d'un mathématicien, ou mieux d'un mécanicien, qui conçoit la notion d'une masse gazeuse et assimile les effets de cette masse aux effets d'une masse solide ou liquide, qui crée de toutes pièces une « pneumatique » sur le modèle de l'hydrostatique, et compose les lois de celle-ci avec les lois de celle-là.
Il est à remarquer que -le travail de la raison s'accomplit à rencontre de l'expérience immédiate ; et c'est pourquoi l'hypothèse de Torricelli a pris vis-à-vis des contemporains l'aspect d'un paradoxe. Si nous avons à supporter le poids de cet « océan d'air au fond duquel nous vivons submergés » suivant l'expression de Torricelli dans sa Lettre à Michel- Ange Ricci, du 11 juin 1644, comment se fait-il que nous ne sentions pas ce poids? Aussi voit-on un Roberval, l'un des savants français du xvne siècle qui s'est opposé le plus énergïquement à l'apriorisme cartésien dans le domaine physique, prendre résolument parti « contre la colonne d'air ». Il est de ceux qui déconseillent l'expérience du vide sur le Puy-de-Dôme, pensant « que cela serait entièrement inutile et que la même chose se trouverait en haut qu'en bas1 ».
Sans doute Torricelli et Pascal n'ont-ils contredit l'expérience immédiate que pour revendiquer le contrôle d'une nouvelle expérience. La substitution de la pression atmosphérique à l'horreur du vide aura eu pour résultat de remplacer une expérience incomplète par" une expérience plus complète, Mais précisément il importe avant tout, pour se mettre en état de débrouiller les rapports de l'expérience et de la causalité, de comprendre ceci, que se réclamer de l'expérience, c'est tout autre chose que d'être empiriste. Notre examen de la Logique de Mill tendrait même à établir que l'empirisme, en tant que tel, a manqué la. théorie de l'expérience scientifique, par cela qu'il se manifeste, à l'épreuve, incapable d'expliquer le contraste entre l'expérience qui est au point de départ et l'expérience qui est au point d'arrivée, le mode d'intelligence qui était absent de l'esprit des fontainiers de Florence et qui était présent à celui de Torricelli ou
1. Lettre de Le Tentveur, du tG.janviesr L648, apud Œurre^dc Dcscartes, édit. Adam-Tannery, t. V, 190.'i, p. 103.
de Pascal . car cVsl là ce que la nature ne fournit pas, ce qui est tout entier de Tordre de l'homme.
Il y aurait donc, de L'exemple rappelé par Mill, un enseignement à tirer, qui nous paraît décisif contre la thèse de l'empirisme. La portée d'une expérience comme celle du Puj de-Dôme ne se réduit nullement à ce résultat, non négligeable d'ailleurs, de mettre en évidence, suivant le procédé des variations concomitantes, une relation de proportionnalité inverse entre l'altitude où est faite l'observation et la hauteur de la colonne mercurielle. Sou succès, qui a excité l'émerveillement, a consisté à déceler l'existence de l'antécédent que la nature dérobait à notre observation directe, alors que l'action en était pourtant tellement proche de nous, constante et considérable. Par suite, ce serait interpréter à rebours les conditions auxquelles ont été liés dans la réalité de l'histoire et l'effondrement de la physique scolastique et l'avènement de la science véritable, que de les subordonner à ce postulat qu'il s'agissait avant tout de raisonner sur un schéma du type de ceux que Mill se donne pour acquis, en les supposant fournis par l'expérience. A ce moment, le problème était effectivement résolu, comme il l'est d'ailleurs dès avant l'instant où commence le discours syllogistique. L'effort du génie créateur consistait à découvrir l'antécédent dont l'ignorance avait condamné à des conclusions erronées et imaginaires les inductions, impeccables en soi et impeccables selon Mill, des générations antérieures.
Pour nous, l'exemple auquel Mill fait une rapide allusion, a la force d'un témoignage susceptible de remettre en question toute la conception empiriste des rapports entre l'expérience et la causalité. Que John Stuart Mill n'ait pas réussi à prendre conscience d'une telle force, ce serait, à nos yeux du moins, un indice grave ; car cela signifierait qu'il était, au fond, et comme Maine de Biran nous a paru l'être, un philosophe d'école, plus préoccupé de défendre son système contre les doctrines rivales que de prendre, pour son propre compte, contact avec la réalité de l'expérience. La démarcation entre les spéculations antiques sur la nature et la conception moderne de la physique et de la chimie, il n'est pas allé la chercher où elle se trouvait, dans les révolutions d'ordre proprement scientifique dont les Galilée et les Descartes, les Torricelli et les Pascal, les Lavoisier enfin, ont été les initiateurs, mais dans les préceptes, abstraits, dans la rhétorique magistrale, d'un Bacon.
C'est à Bacon que Mill se déclare redevable de la conception fondamentale qui inspire sa théorie de l'induction : la
EXAMEX DE LA DOCTRINE DE MILL
science parvient à saisir la causalité, telle qu'elle existe dans la nature, sans avoir besoin de rien ajouter aux données de l'observation, en faisant usage d'un procédé purement négatif, à l'aide d'une élimination progressive qui décompose fil à fil le réseau enchevêtré des séquences apparentes et permet d'isoler l'uniformité régulière de succession. Or justement cette conception, qui se dit empiriste, se trouve contredite par tout le spectacle dont ont été témoins les générations qui se sont succédé depuis Bacon jusqu'à John Stuart Mill. Avant de faire oeuvre de science, que trouvaient les hommes en face d'eux ? Ce n'était nullement un enchevêtrement complexe qu'ils devaient patiemment ramener à un schéma simple ; car l'univers de l'expérience immédiate contient, non pas plus que ce qui est requis par la science, mais moins ; car c'est un monde superficiel et mutilé, c'est, comme dit Spinoza, le monde des conséquences sans prémisses.
Sans aucun doute il convient de dire que le vulgaire est frappé des phénomènes, alors qu'il ne s'aperçoit pas des antécédents auxquels ils se rattachent. Mais c'est une erreur radicale d'imaginer, pour rendre compte de notre ignorance, que ces antécédents sont noyés dans la multiplicité des circonstances qui précèdent les phénomènes. Tout autre est la vérité, telle qu'elle se dégage de la moindre attention à l'évolution des connaissances scientifiques : les antécédents qui sont déterminants échappent parce qu'ils sont dissimulés d'une façon absolue, étant hors des prises directes de l'homme en tant qu'être sensible, accessibles seulement à l'initiative de l'homme en tant qu'être intelligent.
S'il y a un fait qui aurait dû éclairer ceux qui prétendent se mettre à l'école des faits, n'est-ce pas celui-ci : l'eau et l'air, qui, pour l'observation immédiate, sont des réalités simples, qui, dans l'histoire de la pensée, constituent le type séculaire cle l'élément simple, sont apparus complexes, grâce au génie qui a su deviner et révéler l'oxygène, l'hydrogène, Tazote ? La chimie a été fondée suivant un procédé qui va du simple apparent au complexe réel, c'est-à-dire en sens exactement inverse de la voie que l'empirisme avait cru tracer à la science future. A nos yeux, donc, il est arrivé à Mill de méconnaître les deux siècles d'histoire scientifique qui le séparent de Bacon ; et cela parce que, d'avance, suivant un parti pris de système, il avait subordonné l'intelligence fie l'expérience effective au mirage d'une expérience imaginée suivant le schéma d'un système préconçu, et qui risque d'apparaître à l'examen comme une expérience imaginaire.
74 L'fiXPÉRIBtlCE HUMAINE LT LA CAUSALITÉ PHYSIQUE
Que devrait être l'expérience pour que fût justifiée la thèse de L'empirisme? Une accumulation progressive d'uniformités qui S'enregistreraient spontanément dans un esprit purement passif et dont la passivité même définit l'aptitude a rece> oir le vrai. Cet enregistrement suffirait pour y déposer l'idée de la causalité, c'est-à-dire l'invariabilité de succession entre tel antécédent (ou groupe d'antécédents) déterminé, d'une part, et tel conséquent déterminé, d'autre part.
Or, pas plus pour nous que pour l'empirisme, il ne s'agit de savoir ce qui devrait être ; il s'agit de ce qui est. Y a-t-il la moindre preuve qu'il existe une expérience, telle que la suppose le système de l'empirisme ? Nous assistons ici au spectacle le plus singulier : John Stuart Mill s'inscrivant perpétuellement en faux contre la possibilité de cette expérience sur laquelle il a fondé son Système de Logique. Et, en effet, sous la forme où il l'a présentée, la théorie empiriste de ia causalité implique, à sa base, une distinction capitale entre deux périodes dans l'évolution de l'humanité : période d'acquisition, période d'application. Dans la phase scientifique, l'homme est déjà mis par l'expérience en possession de la loi de causalité ; il sait que le cours de la nature est régulier, invariable ; aussi, chaque fois que, dans le réseau enchevêtré des phénomènes, il a réussi à démêler une uniformité simple, il l'affirme à titre de loi. Cette phase en suppose une première, où l'homme était, au contraire, dépourvu de principe directeur ; alors, placé en face de l'observation directe, il recueille ce que cette observation lui apporte, sans être capable de réaction originale.
Peut-on donc établir, d'une façon positive, qu'au cours de cette première phase le développement spontané des observations s'oriente vers une conception générale de la causalité ? Sans doute, au point de départ, il sera permis d'invoquer des faits d'ordre pratique, qui sont de première importance : « La nourriture entretient la vie, le feu brûle, l'eau noie1. » Mais c'est une fois ces faits acquis et à partir de ces faits que la difficulté commence réellement : est-il vrai que le domaine de l'uniformité ait pu s'agrandir pour des hommes réduits à ce qui s'offre de soi-même aux sens, et avant que l'activité de la recherche fût déterminée dans une certaine direction ? Il est singulier que, pour avoir une réponse objective à la question, nous puissions nous contenter d'invoquer le témoignage de John Stuart Mill. Rien ne saurait être plus propre à nous convaincre que l'observation purement passive est