Met., A. 6, 988 a
5. A 7, 988 b 3. Cf. Robin, la Théorie platonicienne des idées et des nombres d'après Aristote, 1908, p. 94.
l'interprétation de l'histoire selon aristote 119
57. — Cette position si curieuse est-elle tout à fait exacte? A nos yeux, le problème n'est pas de discuter dans le détail l'interprétation des doctrines qui, souvent et sur des points importants, ne nous sont connues que par les textes mêmes d' Aristote. Il est simplement de savoir si ce tableau schématique, dont nous avons souligné les grandes lignes, permet de comprendre comment la question de la causalité se posait réellement devant Aristote. Or, il est clair que la reconstitution historique de la philosophie grecque, où chacune des doctrines se trouve définie par la place qui lui est assignée dans le cadre des quatre causes, suppose que l'on a déjà résolu, dans le sens où Aristote l'a fait, le problème de la causalité. Par rapport au système des quatre causes, le progrès de la pensée grecque se présente comme une série de déterminations élémentaires qui sont susceptibles de se juxtaposer sans se heurter, qui se complètent donc par simple addition. Les prédécesseurs d' Aristote n'avaient connu qu'une cause ou deux ; en leur révélant ce qu'ils ignoraient, Aristote les corrigerait de leurs erreurs.
Mais cette conception à la fois éclectique et synthétique de la vérité, qui inspire le premier livre de la Métaphysique, risque de fausser la perspective de l'histoire et, par suite, d'altérer le rapport que nous avons à établir entre les déterminations de la causalité chez les Anciens et de la causalité chez les Modernes. Il est facile, en effet, de montrer que la réflexion sur la causalité n'était nullement, avant l'avénement de la Métaphysique, réduite à cet état de morcellement et de dispersion, « d'incomplétude », auquel Aristote a prétendu remédier ; les conceptions maîtresses qu'il reprendra pour son propre compte avaient été élaborées avec une précision suffisante pour faire apparaître leurs principales conséquences. Si certains philosophes les avaient écartées ou subordonnées, c'est en toute conscience de leurs caractères, au profit d'autres déterminations qui leur paraissaient, — comme elles nous paraissent à nous modernes, — plus capables de satisfaire aux exigences de la raison.
Nous n'avons, pour établir cette thèse, qu'à rappeler quelques-uns des passages du texte qui est, à tous égards, le point de repère fondamental pour l'intelligence de la causalité dans la philosophie antique : « Etant jeune, raconte le Socrate platonicien du Phédon (96 A et suiv.), j'avais un extraordinaire désir de cette forme de sagesse que l'on appelle histoire naturelle. Il me paraissait sublime de savoir les causes de chaque chose, pourquoi chaque chose se développe et périt, et pourquoi elle est. » Or, deux voies s'offraient à lui. La première
120 l'expérience humaine i:t la causalité physique
§81 simple et banale : « Pourquoi l'homme grandit-il ? Je pensais tjlilïï était flair d'abord pour tout le monde que c'est paire qu'il mange et boit ; de ce qitfil mange, la chair s'ajoute à la chair, les os aux os, et ainsi pour le reste suivant l'appro- ! îialioii, de telle sorte que la masse faible finit par être considérable, et (pie l'homme de petit devient grand. » (96 G D.) L'autre voie est celle qu'a ouverte Anaxagore : '< Comme j'avais entendu un jour quelqu'un lire dans un livre qui était, disait -il, d 'Anaxagore, et dire que l'esprit était l'ordonna leur et la cause de toutes choses, je fus ravi de cette causalité ; je jugeai que, s'il en était ainsi, l'esprit ordonnateur avait tout ordonné et disposé de chaque chose de telle façon que ce fût le mieux. » (97 l> G.) Mais Anaxagore ne remplit pas le pi'ogramme que la doctrine du voïïç semblait avoir tracé : « De ma merveilleuse espérance, dit le Socrate platonicien, je fus bientôt déchu ; en avançant dans la lecture d'Ariaxagcre; je trouve un homme qui ne fait aucun usage de l'esprit, qui ne fait pas intervenir de causes pour mettre en ordre les choses, mais qui invoque la causalité de l'air, de l'éther, de l'eau, et d'autres choses également absurdes. » 96 \) G.) Socrate se prend alors lui-même comme exemple : il est assis dans cette prison d'où il a refusé de s'enfuir. Rendon véritablement raison de ce fait qu'il est assis, en disant que l'emboîtement des os et la contraction des muscles lui permettent de plier les jambes et de s'asseoir"? ou ne convient-il pas de se .référer au jugement du meilleur, suivant Ifffuul, plutôt que de s'évader comme un esclave, il estimait conforme à la justice et à la beauté de se soumettre au châtiment décrété par la cité ? « Si l'on dit que, si je n'avais ni os ni muscles, etc., je ne serais pas en état d'exécuter ce qui me semble bon, l'on dirait la vérité. Mais dire que c'est à cause de ces os et de ces muscles que je fais ce que je fais, et, qu'agissant avec mon esprit, j'obéisse à cela, non au choix du meilleur, ce serait une grande défaillance pour la raison ; car ce serait ne pas être capable de distinguer deux choses : l'une, ce qu'est la cause en réalité, l'autre, ce sans quoi la cause n'exercerait jamais la causalité ; et c'est pourtant cette dernière chose à laquelle la plupart, tâtonnant comme dans les ténèbres, et prenant un mot pour un autre, donnent le nom de causalité. » (99 A B.)
Dette page du Phédon donne le moyen de juger la valeur des critiques dirigées par Aristote contre la théorie platonicienne de la causalité. Manifestement, elle est la source des remarques consignées dans la Métaphysique sur le système d' Anaxagore, sur le contraste entre la valeur du principe des