‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 9 sur 263 · LE DÉFI DE HUME · texte numérisé non relu

LE DÉFI DE HUME

naître la génération proprement dite des événements naturels. Ce savoir est constitué par la jonction de deux éléments qui sont hétérogènes1 : une forme de* relations numériques, une matière de faits expérimentaux.

Les rapports de l'âme et du corps, pierre d'achoppement pour le dualisme cartésien, s'expliquent de la même façon, c'est-à-dire dans la même mesure : ils sont également arbitraires du point de vue intrinsèque, universels du point de vue phénoménal. La sagesse de Dieu, en établissant les lois de l'union entre l'âme et le corps, fonde la régularité de la succession entre certains mouvements dans l'étendue et certains sentiments dans la conscience, ou inversement entre certains sentiments et certains mouvements.

8. — Cette solidarité, cette pénétration étroite, où s'unissent, suivant la marque propre du génie malebranchiste, une intelligence lumineuse du dogme catholique et une critique aiguë de la connaissance scientifique, donnent aussi le moyen de comprendre quel rôle était réservé à Hume dans la divulgation des analyses décisives par lesquelles la Recherche de la Vérité avait ruiné, dès 1675, le réalisme de la causalité naturelle. Le chapitre qui, dans le T realise of human Nature (1739), est consacré à la notion de connexion nécessaire, se réfère aux textes de Malebranche qui étaient bien connus, particulièrement en Angleterre2. Mais, après s'être donné à titre de résultats acquis les conclusions négatives de Malebranche, Hume insiste sur l'hypothèse de la transcendance, qui est liée, selon lui, à la doctrine des Idées, et il déclare se refuser à y trouver une solution positive du problème ; de sorte qu'il finit par condamner toutes les tentatives philosophiques' pour prendre possession d'une causalité qui s'exercerait effectivement dans l'univers. Hume

1. Cf. Entretiens, VI, 1 : « Tantôt la. crainte do tomber dans l'erreur donnait la préférence aux sciences exactes, telles que sont l'arithmétique et la géométrie, dont les. démonstrations contentent admirablement noire vaine curiosité. Et tantôt le désir de connaître, non les rapports des idées entre elles, mais les rapports qu'ont entre eux et avec nous les ouvrages de Dieu parmi lesquels nous vivons, m'engageait dans la physique, la morale et les autres sciences qui dépendent souvent d'expériences et de phénomènes assez incertains. »

2. David Hume, Œuvres philosophiques choisie?, trad. Maxime David, (t. II, 1912. p. 199t. Dans son ouvrage sur V Idéalisme anglais au X\ I/I* siècle (1889), M. Georges Lyon a rétabli les intermédiaires par lesquels Malebranche apparaît comme l'une des sources les plus certaines et les plus importantes de la pensée de Berkeley el de Hume. On trouvera également des indications excellentes surf originalité et sur l'influence de Malebranche dans l'étude de Mario Novaro, Die Philosophie des Nikolaus Malebranche, Berlin, 1893.

enregistre l'échec de L'esprit humain sous cette forme particulièrement solennelle : « En aucun cas, il n'est possible de montrer le principe où résident la force et l'action d'une cause : les entendements les plus raffinés et les plus vulgaires son) également en peine sur ce point. Si quelqu'un croit bon do réfuter cette assertion, il n'a pas à se donner la peine d'inventer de longs raisonnements : il n'a qu'à nous montrer sur-le-champ l'exemple d'une cause, où se découvre à nous le pouvoir ou principe opérant. Nous sommes fréquemment obligés de recourir à ce défi, vu que c'est là presque le seul moyen de prouver une négative en philosophie. » [Ibid., p. 200.)

Suivant l'heureuse expression de M. Harald Hôffding, Hume s'entend merveilleusement à poser un problème. Quant à ses solutions propres, elles sont sans doute moins simples, moins faciles à démêler, qu'on le dit d'ordinaire. Hume a respiré, dans le xvin6 siècle, l'atmosphère de l'optimisme. L'argumentation sceptique des considérants ne lui interdit pas des conclusions par lesquelles, invoquant la bonté de la nature en faveur de nos croyances spontanées, il rejoindra, ou il précédera, le gros de l'armée écossaise. En un sens, il part de la science newtonienne; mais ce qu'il en retient, ce n'est nullement la rigueur de la déduction mathématique ou de la vérification expérimentale, c'est le caractère métaphorique et quasi mystique de l'attraction. Aussi n'éprouve-t-il aucun scrupule à mettre sur le même plan la mécanique de l'attraction et la psychologie de l'association 1, tout extraordinaire et parfaitement incompréhensible que lui apparaît l'influence de l'association2. Le développement de l'association crée dans l'homme un instinct bienfaisant dont la justification certes dépasse les ressources de la logique abstraite, mais qui exprime, ainsi que le dit Hume dans un passage de Ylnquiry concerning human under standing (1748) où il semble bien avoir pris conscience du ressort profond de sa pensée, « une sorte d'harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de nos idées3 ». Par là se franchit la distance qui paraissait d'une façon définitive séparer l'association subjective et la loi des choses. Par là s'explique (ou tout au moins s'entrevoit comment on peut comprendre) qu'à la contingence radicale dans les prin-

1. Cf. Traité, I, i, 4 : « Voilà une sorte d'attraction qui... produit dans le monde mental d'aussi extraordinaires effets que dans le naturel. « Trad. David, II, 23.

Z. Ibid. I, m, 14. (ÏI, 215).

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