‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 116 sur 126 · Nous nous re verrons · texte numérisé non relu

Nous nous re verrons

de souffrance dont l'être humain ne peut avoir l'idée dans les bornes circonscrites du temps ? Ah ! oui, ci revedremo.

Mémoires d'Outre-Tombe.

6 OCTOBRE l833

La Saint-François m'est, tous les ans, un jour d'examen de conscience.

Mémoires, VI.

Du i" au 4 octobre, je revis les lieux que j'avais »us trois mois auparavant. Le 4, je touchai la fronière de France. La Saint-François m'est, tous les ms, un jour d'examen de conscience. Je tourne mes ■égards vers le passé ; je me demande où j'étais, ce rae je faisais à chaque anniversaire précédent. Cette innée i833, soumis à mes vagabondes destinées, la >aint-François me trouve errant. J'aperçois au bord lu chemin une croix ; elle s'élève dans un bouquet l'arbres, qui laissent tomber en silence, sur l'Homme- )ieu crucifié, quelques feuilles mortes. Vingt-sept ans ;n arrière, j'ai passé la Saint-François au pied du vériable Golgotha.

Mon patron aussi visita le saint tombeau. François l'Assise, fondateur des ordres mendiants, fit faire, sn vertu de cette institution, un pas considérable à 'Evangile, et qu'on n'a point assez remarqué : il icheva dintroduire le peuple dans la religion ; en

revêtant le pauvre d'une robe de moine, il força le inonde à la charité, il releva le mendiant aux yeux du riche, et dans une milice chrétienne prolétaire il «était le modèle de cette fraternité des hommes que Jésus avait prêchée, fraternité qui sera l'accomplissement de cette partie politique du christianisme non encore développée, et sans laquelle il n'y aura jamais de liberté et de justice complète sur la terre.

Mon patron étendait cette tendresse fraternelle aux animaux mêmes sur lesquels il paraîtrait avoir reconquis par son innocence l'empire que l'homme exerçait sur eux avant sa chute ; il leur parlait comme s'ils l'eussent entendu ; il leur donnait le nom de frères et de sœurs. Près de Baveno, comme il passait, une multitude d'oiseaux s'assemblèrent autour de lui ; il les salua et leur dit : « Mes frères ailés, aimez et « louez Dieu, car il vous a vêtus de plumes et vous a « donné le pouvoir de voler dans le ciel. » Les oiseaux du lac de Rieti le suivaient. Il était dans la joie quand il rencontrait un troupeau de moutons ; il en avait une grande compassion : a Mes frères, leur « disait-il, venez à moi. » Il rachetait quelquefois avec ses habits une brebis que l'on conduisait au boucher ; il se souvenait de l'agneau très doux, illias memor agni mitissimi, immolé par le salut des hommes. Une cigale habitait une branche de figuier près de sa porte à la Portiuncule; il l'appelait ; elle venait se reposer sur sa main et il lui disait : « Ma « sœur la cigale, chante le Dieu ton créateur. » Il en usa de même avec un rossignol et fut vaincu aux concerts par l'oiseau qu'il bénit, et qui s'envola après sa victoire. Il était obligé de faire reporter au loin dans les bois les petits animaux sauvages qui accouraient à lui et cherchaient un abri dans son sein. Quand il

voulait prier le matin, il ordonnait le silence aux hirondelles, et elles se taisaient. Un jeune homme allait vendre à Sienne des tourterelles; le serviteur de Dieu le pria de les lui donner, afin qu'on ne tuât pas des colombes qui, dans l'Ecriture, sont le symbole de l'innocence et de la candeur. Le saint les emporta à son couvent de Ravacciano ; il planta son bâton à la porte du monastère ; le bâton se changea en un grand chêne vert ; le saint y laissa aller les tourterelles et leur commanda d'y bâtir leur nid, ce qu'elles firent pendant plusieurs années.

François mourant voulut sortir du monde nu comme il y était entré ; il demanda que son corps dépouillé fût enterré dans le lieu où l'on exécutait les criminels, en imitation du Christ qu'il avait pris pour modèle. Il dicta un testament tout spirituel, car il n'avait à léguer à ses frères que la pauvreté et la paix : une sainte femme le mit au tombeau.

J'ai reçu de mon patron la pauvreté, l'amour despetits et des humbles, la compassion pour les animaux ; mais mon bâton stérile ne se changera point en chêne vert pour les protéger.

Je devais tenir à bonheur d'avoir foulé le sol de France le jour de ma fête ; mais ai-je une patrie ? Dans cette patrie, ai-je jamais goûté un moment de repos ? Le G octobre au matin je rentrai dans mon Infirmerie. Le coup de vent de la Saint-François régnait encore. Mes arbres, refuges naissants des misères recueillies par ma femme, ployaient sous la colère de mon patron. Le soir, à travers les ormes branchus de mon boulevard, j'aperçus les réverbères agités, dont la lumière demi-éteinte vacillait comme la petite lampe de ma vie.

Mémoires d' Outre-Tombe.

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