PARIS, 1788-89-9O
Mémoires, I.
Madame de Farcy1, toujours souffrante, prit enfin la résolution d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre ; Lucile, à son tour, vainquit mes répugnances : nous prîmes la route de Paris ; douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée...
Madame de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec Delisle de Sales 2, lequel avait été mis jadis a Vincennes pour des niaiseries philosophiques. A Dette époque, on devenait un personnage quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un quatrain dans Y Almanach des Muses. Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d'esprit, et laissait aller
1. Julie de Chateaubriand, comtesse de Farcy, sa sœur aînée. L'abbé Carron écrivit sa vie. Voir : Vie des justes dans les plus hauts rangs de la société, t. IV.
2. Delisle de Sales (Jean-Baptiste-Iosard). auteur d'une Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour l'espèce humaine (1679).
sous lui ses années ; ce vieillard s'était composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait sortir de sa poche ; il y consignait au coin des rues sa pensée du moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de Buffon : Dieu, l'homme, la nature, il a tout expliqué. Delisle de Sales tout expliqué ! Ces orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut flatter d'avoir un talent véritable ? Ne pouvons-nous pas être, tout tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle de Delisle de Sales ? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.
Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littérateur que je rencontrai : il m'introduisit dans la société des autres.
La présence de mes deux sœurs me rendit le séjour de Paris moins insupportable ; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts. Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins des Oliviers *, qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne compagnie. Flins me fit connaître Fontancs, son ami, qui est devenu le mien.
i. Flins des Oliviers (Claude-Marie- Louis-Emmanuel Carbon de), zïê en 1707 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses noms lui attira cette épigramme de Lebrun :
Carbon de Flins des Oliviers
A plus de noms que de lauriers.
Fils d'un maître des eaux et forets de Reims, Flins avait reçu une éducation négligée ; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. On ne pouvait voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite d'être raconté.
Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par la vertu d'une casaque de livrée, le servaient ; le soir, ils le suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon, et excellent surtout clans la comédie. Brizard ^venait à peine de finir ; Talma commençait ; Larive. Saint-Phal, Fleury, Mole, Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contât, Saint-Val, Desgarcins, Olivier, étaient dans toute la force du talent, en attendant mademoiselle Mars, fils de Monvel, prête à débuter au théâtre Montansier. Les actrices protégeaient les auteurs et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.
Flins, qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.
Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent
depuis mon établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette société s'élargit. Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices ; il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.
Je trouvais un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole. Il me rendit ma visite ; je le présentai à mes sœur. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique : il était alors du vieux parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui touchaient en passant sa lyre :
Que notre vie heureuse et fortunée Coule en secret, sous l'aile des amours, Gomme un ruisseau qui, murmurant à peine. Et dans son lit ressentant tous ses flots, Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux. Et n'ose pas se montrer dans la plaine.
C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait marchander ses amours.
L'auteur de l'Histoire de la littérature italienne l, qui s'insinua clans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Guinguené vivait dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse, la Confession de Zulmé, qui lui valut une chétive place dans les bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle général, Je ne sais qui disputait à Guinguené son titre de gloire, la Confession de Zulmé ; mais dans le fait il lui appartenait.
Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs : il se fit superbe. A la première fédération il disait : « Voilà une belle fête ! on devrait pour mieux « l'éclairer brûler qnatre aristocrates au quatre coins « de l'autel. » Il n'avait pas l'initiative de ces vœux ; longtemps avant lui, le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son Banquet du comte d'Arête: « qu'il « falloit attacher en guise de fagots les ministres « protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre « le roy Henry IV dans le muids où l'on mettoiy les a chats. »
Guinguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. Madame Guinguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile : elle demeurait cul-de-sac Férou, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.