MORT DE MADAME DE CHATEAUBRIAND
vailler, à devenir illustre ; ma sœur m'engageait à renoncer à écrire ; l'un me proposait la gloire, l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'histoire de madame de Farcy qu'elle était dans ce train d'idées ; elle avait pris la littérature en haine, parce qu'elle la regardait comme une des tentations de sa vie.
« Saint-Servan, i" juillet 1798.
« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des « mères ; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand « tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous « aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs (( tes erreurs ont fait répandre à notre respectable « mère, combien elles paraissent déplorables à tout « ce qui pense et fait profession non-seulement de « piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela ce contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renonce cer à écrire ; et si le ciel touché de nos vœux, permette tait notre réunion tu trouverais au milieu de nous ce tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre : tu ee nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour ce nous tandis que tu nous manques et que nous avons ee lieu d'être inquiètes de ton sort. »
Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur ! Pourquoi ai-je continué d'écrire ? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle ?
Ainsi, j'avais perdu ma mère ; ainsi, j'avais affligé l'heure suprême de sa vie ! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres ? Je me promenais peutêtre par une fraîche matinée, au moment où les sueurs de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour les essuyer !
MOftT DE MADAME DE CHATEAUBRIAND I03
La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au souvenir de ma mère. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu avec horreur des exemplaires de l'Essai, comme l'instrument de mon crime ; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux : telle fut l'origine du Génie du Christianisme.
« Ma mère, » ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, « après avoir été jetée à soixante-douze « ans dans des cachots où elle vit périr une partie « de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses « malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes « égarements répandit sur ses derniers jours une « grande amertume ; elle chargea, en mourant, une « de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans « laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le der- « nier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint « au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait « plus ; elle était morte aussi des suites de son empri- « sonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette « mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont « frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, « j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: « ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré et j'ai « cru. »
Je m'exagérais ma faute ; l'Essai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. A travers les ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau.