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l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement.
La fin de l'article, ou la voix de sa grand'
mère, la réveillait de son rêve. Elle rentrait
alors dans la vie, s'excusant de sa distraction
avec un sourire timide adressé au jeune
homme, qui répondait de même, — et la nuit,
pour s'endormir, elle évoquait la lecture du
soir; mais elle ne se rappelait le plus souvent que les premières lignes : le reste était noyé dans la mélodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et délicieux, continuer la rêverie de la veille.
De son côté, Philippe emportait dans son cœur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bonté, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. 11 sentait que la vie était pour lui désormais cette heure du soir auprès du fauteuil de la grand'mère, — avec Catherine assise près de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie.
Ce fut un déchirement pour lui que de retourner à ses travaux. Sous prétexte d'attendre son père, il dépassa le temps de ses vacances; puis, quand il fallut se décider à partir, il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commencée. ^
Quand le livre fut fini, quand le plateau de
thé eut disparu, quand le coucou accroché à la muraille eut sonné neuf heures, Philippe sentit qu'il devait irrévocablement partir, et il se leva pour prendre congé de ses hôtesses.
— 11 faudra que votre père vienne nous voir pendant que vous serez à la ville , dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai voué de reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour vous... C'est un homme remarquable que votre père! Vous le lui direz, n'est-ce pas?
Philippe hésitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer. Madame Bagrianof réitéra sa question.
— Excusez-moi, dit Philippe très-embarrassé, je ne pourrai pas le lui dire... J'ai cru comprendre que mon père n'avait pas gardé de bons souvenirs de l'ancien régime... Il a défendu qu'on lui parlât de tout ce qui se rapporte au passé...
— Même de la belle action à laquelle nous avons dû la vie ?
— Même et surtout de cela, continua le
jeune homme. Ceux qui le connaissent, — ma mère aussi, — m'ont défendu de faire la moindre allusion à ce temps . . . Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout ému de toucher cette corde sensible de son cœur.
Madame Bagrianof garda le silence un instant.
— Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari" a eu de très... très-grands torts envers votre père... plus grands que vous ne pouvez vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas.... Je vous remercie, jeune homme, de n'avoir pas épousé les rancunes de votre père, dit-elle avec une ombre de hauteur.
— Permettez, madame, balbutia Philippe troublé, je n'avais pas l'intention de vous offenser.
— Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant à son bon naturel : vous avez bien fait de me parler franchement.
L'EXPIATION DE SAVÉLI. 22o
Je n'insisterai plus pour voir votre père franchir le seuil de cette maison ; mais vous, qui n'avez pas les mêmes motifs.. .
— Je me considérerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me bannir, dit Philippe en français.
Madame Bagrianof fut si touchée de l'accent et de l'élégance avec lesquels il prononça cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un aimable sourire.
Philippe sortit, le cœur gros de n'avoir pas pu dire adieu à Catherine.il la trouva assise à terre, le long du mur de la ruine.
Elle l'attendait, rêveuse, un peu triste et fâchée de ne trouver à sa tristesse d'autre cause que le départ de ce jeune homme, inconnu si peu de temps auparavant. Elle se leva à sa vue.
Il faisait tout à fait nuit, mais le ciel était clair et les étoiles brillaient. La jeune fille était enveloppée d'un petit châle qu'elle avait relevé sur sa tête, à la manière des servante russes.
— Adieu , Catherine Ivanovna , lui dit-il en s'inclinant devant elle.
— Vous m'avez reconnue malgré Tobscurité? lui dit-elle tout heureuse.
— Certainement! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui vous ressemble ?
Catherine rougit, mais l'obscurité lui rendit l'assurance.
— J'étais partie parce que je pensais qu'il y avait quelque secret...
— Non, ce n'était pas un secret...; mais le temps passé n'était pas bon pour nous autres paysans; vous savez..., mon père a quelque rancune...
— Vous autres paysans î .. . répéta Catherine étonnée.
Puis, réfléchissant un peu :
— C'est vrai, ajouta-t-elle tristement.
— Quoi ?
— Que vous n'êtes pas de race noble.
— Eh bien ! Je n'en suis pas honteux, allez! Je suis fier de mon père.
— Vous avez raison î s'écria Catherine avec
élan. Nous sommes pourtant de deux races ennemies... ajouta-t-elle avec un demi-sourire, en appuyant la main sur le soubassement de la ruine couronnée de fleurs sauvages.
— Il n'y a plus de races, Catherine Ivanovna; il n'y a plus que des hommes, des frères qui doivent s'aimer entre eux, dit le jeune homme d'une voix sérieuse et profonde. Adieu, à l'année prochaine!
— A l'année prochaine! répéta la jeune fille en baissant la tête.
Soudain elle dégagea sa main des plis de son châle et la tendit au jeune homme. Philippe la prit et la garda dans les siennes. Il avait envie de la porter à ses lèvres : il n'osa, et resta immobile, craignant de rompre le charme!
— Non, répéta-t-il, nous ne sommes pas de deux races ennemies ; adieu , soyez heureuse !
Il laissa retomber la main de Catherine et prit le chemin de la maison.
— Tu n'as pas dit adieu à Philippe ? dit
madame Bagrianof en voyant rentrer Catherine.
— Si, grand'mère : je l'ai rencontré comme il sortait, répondit-elle. Je suis bien fatiguée, je vais me coucher.
— Va, ma petite, répondit l'aïeule.
Catherine embrassa sa grand'mère et se réfugia dans sa chambre. Elle renvoya sa servante et se jeta sur son lit. Les larmes qu'elle contenait depuis un moment coulèrent sans qu'elle sût pourquoi, et bientôt le sommeil réparateur lui apporta en songe la douce musique de la voix de l'absenj.
n ^^ "lAAiu, ^ o^Hxviiê.
A la ville, Philippe trouva son père, qui ne paraissait pas pressé de retourner chez lui.
— Tu as vu les dames ? demanda Savéli à son fils.
— Oui, mon père.
— Est-ce qu'elles t'ont bien reçu ?
— Sans doute ; avec une amabiUté sans égale ! répondit chaleureusement le jeune homme.
— C'est bien. C'est ainsi que ce devait être, répliqua SavéH, pensant en lui-même au mérite et à la bonne éducation de son fils.
Celui-ci attribua ces paroles au sentiment de noble orgueil que le souvenir du service rendu devait, à son avis, inspirer au colporteur. Jamais Philippe n'avait été si près de révéler à
son père Tadmiration dont il était rempli : le moindre geste, le moindre regard de Savéli eût délié la langue de son fils. Ce geste ne se fit point. Le jeune homme garda le silence, et Savéli, peu après, retourna au village.
La vie, pour Philippe, avait perdu son charme. L'étude des mathématiques seule avait encore de l'attrait pour lui; en arrachant le jeune homme à ses rêveries, elle le retrempait dans ce courant des préoccupations impersonnelles sans lequel nul homme ne peut être fait de l'acier des batailles.
L'hiver s'avançait. A Noël , Philippe ne put y tenir. Poussé, se disait-il, par le désir de revoir son père, qu'il avait à peine entrevu cette année, mû en réalité par une impulsion inconsciente, il partit pour le village.
Aussitôt après qu'il eut rempli son devoir filial, il sortit pour aller voir le père Vladimir.
— Et les dames , tu n'iras pas leur faire de visite? dit Savéli.
— Si fait , avec votre permission , répliqua le jeune homme en rougissant.
~ Vas-y. Il est bon qu'elles voient que tu sais vivre tout comme un seigneur.
Heureux de la permission , Philippe courut sur-le-champ à la maisonnette. En entrant, il ne trouva personne pour l'annoncer; hésitant, il mit la main sur le bouton de la porte. . . un pas léger s'approcha, et la porte s'ouvrit tout à coup. Un faible cri retentit, puis l'ombre de Catherine effarouchée se retira et lui laissa voir la chambre pleine de verdure, avec ses murs de poutres équarries, ses rideaux blancs soigneusement relevés, le fauteuil de l'aïeule près de la fenêtre, telle enfin qu'il l'avait quittée. 11 entra.
— C'est vous , Philippe SavéUtch , dit la voix de Catherine, plus douce, plus moelleuse qu'il ne l'avait encore entendue; vous m'avez fait peur. Entrez! Nous parlions devons tout à l'heure.
Le jeune homme entra, fit ses compliments [ à madame Bagrianof, et se retourna pour ; mieux voir la jeune fille : elle avait disparu.
Cinq minutes, qui lui semblèrent un siècle, s'écoulèrent, puis elle reparut, un nœud bleu dans ses cheveux d'or, uue ceinture bleue sur sa robe gris clair. Elle s'était parée pour l'hôte inattendu.
En la revoyant, Philippe se sentit soudain porté comme sur un nuage : les aspérités de la vie disparurent à ses yeux, il ne vit plus que cette pièce harmonieuse à l'œil, pleine de souvenirs paisibles et doux, où la figure de Catherine, claire et reposée, semblait attirer à elle toute la lumière éparse dans l'appartement. II se sentit tout à coup joyeux et plein de confiance ; sa gaieté gagna l'aïeule elle-même . Catherine se mit à rire comme un oiseau chante, parce qu'elle avait le cœur content, et la maisonnette fut pleine un moment du joyeux babil d'une matinée de printemps.
— Combien de temps restez-vous ? dit madame Bagrianof.
Catherine, anxieuse, cessa de sourire et pencha légèrement la tête en avant pour mieux entendre la réponse.
— Huit. jours seulement, répondit Philippe.
— Huit jours ! répéta Catherine, c'est bien peu... Et vous viendrez nous faire la lecture comme autrefois?
— Certainement ! s'écria le jeune homme ; puis, songeant à son père, il ajouta plus timidement : Je tâcherai.
— Il faut venir! insista Catherine. Grand' mère dit que je lis déjà mieux, mais je suis encore bien loin d'être aussi habile que vous !
Le soir même Savéli, suivant son habitude, se retira de bonne heure pour dormir, et Philippe courut à la maisonnette.
Le grand poêle de faïence remplissait la chambre d'une température de printemps; Catherine allait et venait, s'occupant du thé;. — rien n'était changé. Philippe sentit qu'il aimait cette maison de toute son âme.
— Je lirai la première, dit Catherine en se posant sur une chaise auprès du jeune homme, comme une fauvette arrêtée un instant sur une branche. Vous me direz si j'ai fait des progrès, et puis vous lirez à votre tour.
234 L'EXPIATION DE SAVÉLl.
Elle commença. Philippe resta stupéfait : elle s'était approprié sa manière de lire jusque dans les moindres détails. Il écoutait, se demandant comment elle avait pu l'imiter ainsi, et n'osant se demander pourquoi.
— Est-ce bien ? demanda Catherine , posant le livre à la fin du chapitre, et regardant Phihppe de son honnête regard d'écolière.
Tout à coup ses yeux se troublèrent, ses paupières battirent... La leçon était finie, l'enfant avait fait place à la jeune fille.
— C'est très-bien, répondit le jeune homme sans savoir ce qu'il disait : vous lisez comme moi...
Madame Bagrianof se mit à rire à cette naïveté, et les jeunes gens l'imitèrent.
Les huit jours passèrent comme un rêve heureux. Philippe vit arriver le moment du départ sans avoir rencontré Catherine seule un instant, et partit le cœur gros
Seize mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite, lorsqu'il put revenir au village. Après avoir embrassé sa mère, il courut à la maison Bagrianof. Les buissons de lilas avaient grandi ; les touffes de rosiers plantées par Catherine avaient poussé des jets énormes; la ruine s'effritait de plus en plus, et bien des briques tombées faisaient brèche dans la muraille; un bouleau, encore petit deux ans auparavant, agitait à dix pieds de hauteur son léger panache, et le gazon recouvrait presque tous les débris.
Philippe s'approchait à pas lents, regardant autour de lui, cherchant à se rappeler l'ancienne apparence de ces lieux changés sans qu'il pût s'expliquer pourquoi.
Derrière la maison, — du côté de la ruine, — s'élevait un petit bosquet d'acacias, de
ceux qui croissent vite. Là Catherine s'était fait installer un banc de gazon.
Durant les longs sommeils de sa grand'mère, désormais somnolente et affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un attrait mystérieux : c'était une sorte d'énigme qu'elle interrogeait du regard pendant ses heures de rêverie. Elle savait que son grandpère avait péri dans les flammes; elle savait que le père de Phihppe avait sauvé sa grand' mère et sa mère... La légende s'arrêtait là; mais Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu avait-il pris à la demeure de ses ancêtres ? Pourquoi le grandpère avait-il été riche lorsque ses descendants étaient pauvres? Toutes ces questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de loisir, et servaient à la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop penser à « ce jeune homme qui ne lui était rien », comme elle se le répétait avec mélancolie.
Elle était dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne la voyait pas. Son
cœur bondit violemment , elle resta toute pâle; sa joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait fait lever; elle se rassit sur-le-champ, un peu par convenance, beaucoup parce qu'elle tremblait.
Philip{)e avait vu le mouvement de la robe claire à travers le feuillage. Il se dirigea de ce côté et s'arrêta interdit devant la jeune fille. Elle avait tant grandi ! elle était devenue si imposante! Il voulait la saluer comme autrefois, il n'osa.
— Bonjour, mademoiselle, lui dit-il cérémonieusement.
— Bonjour, monsieur, répondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta Catherine involontairement.
Philippe s'approcha, rassuré.
— Grand'mère dort, continua la jeune fille, — elle dort beaucoup à présent; tout à l'heure j'irai voir si elle est réveillée. Asseyezvous là, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme sur le banc de gazon.
Cinq minutes après, ils avaient oublié la longue séparation.
A dater de ce jour, Philippe vint toutes les après-midi retrouver Catherine dans son bosquet. La grand'mère dormait, accablée par la chaleur du jour, la maison entière sommeillait; sous le soleil de juin, le seigle en fleur envoyait son odeur pénétrante ; les alouettes, perdues dans le ciel, chantaient à pleine gorge, et Catherine écoutait Philippe, qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-même ensuite, — puis de rien... Le silence s'établissait sur eux comme dans un temple, et Catherine, penchée sur son ouvrage oisif, continuait à écouter ce que Philippe lui disait avec ses yeux , qu'elle ne regardait pas.
Un jour..., ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgré elle, leva la tête... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans celle de Philippe. Elle détourna les yeux. Les lèvres du jeune homme se posèrent sur ses doigts frémissants.
— Catherine, m'aimez-vous? dit tout bas Philippe. Je vous aime depuis que je vous ai vue.
Catherine se mit à pleurer et ne répondit pas. Philippe lui raconta alors tout ce qu'il avait éprouvé depuis le premier jour.
— Je ne suis qu'un paysan, lui dit-il.
Elle l'interrompit du geste : ce mot lui arracha le secret qu'elle eût peut-être encore essayé de garder. '
— Un paysan ? dit-elle, quel noble seigneur pourrait valoir un paysan tel que vous ? [V--^
— Je vaux donc quelque chose à vos yeux?*-l dit humblement Philippe.
— Plus que la terre entière, murmura Catherine en cachant son visage dans ses mains.
Pour ce jour-là, Philippe n'en demanda pas davantage.
Ils furent heureux de ce bonheur pendant quinze jours. L'avenir n'existait pas encore pour eux, le passé leur suffisait. Cette période de l'amour jeune est la plus douce de la vie
humaine : ceux qui l'ont connue et dont le rêve s'est arrêté là sont peut-être les plus heureux! Mais bientôt Philippe ne se contenta plus de songer au passé ; il lui fallut l'avenir pour étendre son amour plus à l'aise. Comment quitter le village sans emmener Catherine ?
— Non, dit la jeune fille, il faut que je reste ici ; ma grand' mère ne pourrait supporter un nouveau changement d'existence. C'est vous qui viendrez vous fixer ici.
— Votre grand'mère ne voudra pas que vous épousiez un simple paysan, lui dit-il.
— Grand'mère ? Elle voudra tout ce que je voudrai : elle m'aime tant !
— Et votre père ?
— Il voudra ce que voudra grand'mère, dit Catherine d'un air entendu. C'est votre père qui ne voudra peut-être pas I
PhiUppe resta muet. Il n'avait jamais songé à cette éventualité. Son père haïssait les Bagrianof, c'était bien certain, mais il n'avait
jamais témoigné d'animosité particulière contre l'aïeule et sa petite-fille.
— Je le lui demanderai si bien qu'il ne pourra pas me refuser, répondit-il après un moment de réflexion. Mon père m'aime pardessus tout; il avait de l'ambition pour moi, il m'a laissé cependant embrasser une carrière en apparence peu relevée ; — il ne sera pas moins bon quand il s'agira de mon bonheur.
Rassurés par cette idée, les deux jeunes gens ne s'occupèrent plus que de leur amour. Savéli ne devait revenir que vers la mi-juillet. Trois semaines restaient encore, qui furent pour eux trois semaines de paradis.
Un soir, Philippe accourut radieux à la maisonnette. Catherine n'était pas dans le jardin ; il entra sur la pointe du pied dans la salle à manger. Madame Bagrianof, un instant réveillée, le reconnut et lui dit bonsoir, puis se rendormit doucement.
Catherine se retira dans l'embrasure d'une fenêtre ; le jeune homme l'y suivit.
Le soleil était couché ; le ciel, bleu de lin.
242 L'EXPIATION DE SAVÉLl.
était tendre et pur comme les caresses d'un petit enfant; les arbres et les plantes s'endormaient, le parfum des fleurs de tilleul embaumait l'atmosphère.
— Catherine, dit tout bas Philippe, mon père arrive aujourd'hui dans la nuit.
— Vous pensez qu'il consentira?
— Oui, je le crois. Il faudra bien que j'obtienne son consentement, car, sans vous, Catherine, je pourrais peut-être devenir un homme célèbre , mais je ne serais pas un homme bon.
Catherine lui serra la main sans répondre. Madame Bagrianof fit un mouvement.
— A demain, ma fiancée, murmura Philippe, et il sortit doucement.
Quand il eut descendu le perron, il se retourna. Catherine était restée à la fenêtre et le regardait. Il enjamba la plate-bande qui défendait l'abord de la maison et se rapprocha de la fenêtre.
— Je ne puis pas m'en aller ainsi, dit-il tout bas en prenant les mains de la jeune fille. Je
L'EXPIATION DE SAYÉLI. 243
suis trop heureux, il me faut encore quelque chose. Donnez-moi un baiser... le premier!
— Demain, répondit Catherine, quand vous aurez vu votre père.
— Alors j'aurai le droit d'exiger comme fiancé ; donnez-le-moi aujourd'hui, de bonne grâce.
Catherine résistait faiblement : il se haussa sur la pointe des pieds ; la jeune fille se laissa attirer par les mains qui tenaient les siennes, et son front se trouva sous les lèvres du jeune homme. Tel, vingt-sept ans auparavant, Savéli implorait Fédotia.
— Merci, dit Philippe ; à demain, ma femme !
Il lui envoya un baiser et disparut sous le couvert des arbres. Catherine, appuyée à la fenêtre, regarda le ciel quand elle ne vit plus Philippe. Son jeune cœur, gonflé de joie et de tendresse, avait besoin de s'épancher : elle pria.
Savéli n'aimait pas à être attendu. Son fils, qui ne dormait pas, l'entendit arriver dans la nuit, mais se garda bien d'aller le saluer, de peur de lui inspirer quelque mécontentement. Le matin venu , il se rendit près de son père, qui fumait dans la salle à manger, et réunit autour de lui tout ce qui pouvait mettre Savéli de bonne humeur.
— Il a fait quelque dette, pensa Savéli, en voyant ses façons affectueuses ; il va me demander de l'argent.
— Mon père, dit le jeune homme, vous avez été pour moi un père comme il n'y en a pas. — Savéli fit de la tête un signe approbatif. — Je viens vous demander de mettre le comble à vos bontés...
— Comment? dit tranquillement Sayéli.
— En me permettant de me marier.
— Tu veux te marier? fit le père sans témoigner de surprise.
: — Oui, mon père, si vous voulez bien y consentir... Je suis jeune, je le sais...
— Ça ne fait rien, dit Savéli; on peut se marier jeune. Tu veux que je te cherche une fiancée ?
— Non, mon père, j'ai trouvé celle que je N(lésire épouser.
— Ce n'est pas une paysanne, j'espère? dit Savéli en fronçant le sourcil.
— Non, mon père, c'est une demoiselle noble.
— Bienl — Savéli inclina la tète d'un air satisfait. — Et tu la nommes ?..
— Catherine Bagrianof.
— Une Bagrianof! s'écria Savéli en se levant tout d'une pièce. Il regarda son fils d'un air terrible. — Tu aimes une Bagrianof? C'est impossible.
— Je l'aime! répondit Philippe très-pâle et regardant son père en face.
Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Ceux du père exprimaient une haine implacable , ceux du fils une volonté énergique. Ce fut Savéli qui détourna son regard.
— Tu aimes une Bagrianof ? reprit-il avec rage ; la race maudite ne cessera donc pas de nous poursuivre? Ce n'est pas vrai, dis? Tu ne l'aimes pas?
— Je l'aime, et je lui ai demandé d'être ma femme, sauf votre bon vouloir, mon père.
— Elle a consenti? dit Savéli les dents serrées par la colère.
— Elle a consenti.
— La race maudite î la race maudite ! répéta le malheureux colporteur. Je ne veux pas, reprit-il après un court silence. Tu n'auras pas ma bénédiction.
— Sa race est peut-être maudite, dit Philippe toujours debout, les yeux étincelants, mais Catherine est un ange envoyé par Dieu pour racheter les fautes de sa race ; vous ne la
connaissez pas , mon père; ceux qui la connaissent ne peuvent que l'aimer et la bénir. Laissez- vous toucher, oubliez votre haine, pardonnez!. ..
— Pardonner! s'écria Savéli hors de lui. Pardonner, moi!... ne me parle pas, ajouta-til, rentrant en lui même; ne me parle plus jamais de cela, tu n'auras pas mon consentement.
Philippe regarda son père; cette obstination, cette haine endurcie qui foulaient son bonheur aux pieds lui parurent si déraisonnables, si inhumaines, qu'oubhant le respect et l'admiration de sa jeunesse, il fit un pas en arrière pour se retirer.
— Vous pouvez me refuser votre consentement, dit-il d'une voix étouffée, et moi... je puis m'en passer.
— Toi? toi? fit Savéli, le bras levé pour frapper... Il laissa retomber son bras. C'est vrai, dit-il à voix basse, on peut se passer du consentement du père... Mais tu ne peux pas épouser une Bagrianof , tu ne le peux pas, ré-
péla-l-il avec force, Non ! Dieu lui-même interviendrait pour t'en empêcher.
- — Je l'aime, répondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine.
— Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine ! s'écria le père au désespoir. H y a quelque chose de plus fort que la haine et que l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou!
Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'œil égaré.
Il avait gardé son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu étaient morts; seul le père Vladimir avait survécu, et celui-là, au nom du Dieu de miséricorde, avait pardonné depuis longtemps. Celle qu'il avait rendue veuve l'avait béni comme son sauveur. La richesse était venue ; pardon visible du Seigneur, la paix et la prospérité s'étaient établies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille Bagrianof s'éteignait faute d'héritiers mâles, tandis que lui^ ce paysan criminel, fondait dans son fils une
race nouvelle appelée à de grandes destinées, et voilà que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier, espoir, orgueil de sa vieillesse, s'éprenait de qui?... de l'enfant de celle qu'il avait ruinée, de la petite-fille de l'homme qu'il avait assassiné. Mais Bagrianof se lèverait de sa tombe pour séparer les fiancés, si dans l'église où reposaient ses os calcinés le fils du meurtrier osait réclamer la main de Catherine!
Phihppe attendait toujours; debout près de la porte, il espérait encore. La violence même de ce refus, qu'expliquait mal une rancune obstinée, lui faisait croire à un retour de clémence.
— Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille?
Le jeune homme fit un signe de tête.
— Je t'en supplie, mon fils, détache-toi d'elle j prends pour fiancée celle que tu voudras, n'eût-elle rien, fût-elle plus mauvaise que l'ivraie des chemins...; mais n'épouse pas une Bagrianof!
— C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donné ma parole, dit Philippe avec fermeté.
— Tu ne peux pas épouser une Bagrianof, répéta le père; cela ne se peut pas.
Philippe leva la tête, et, pour la première fois, un soupçon de la vérité traversa son esprit ; mais cette idée horrible lui parut impie.
— Pourquoi ? dit-il après un silence, poussé par l'obsession qu'il chassait vainement.
— Je n'ai pas de comptes à te rendre, répondit Savéli plein de hauteur.
— Alors j'épouserai Catherine, dit Philippe en mettant la main sur le bouton de la porte. Si vous avez de bonnes raisons pour expliquer votre refus, je pourrai peut-être les comprendre; mais, si c'est une haine aveugle et injuste...
Savéli voulait parler, ses lèvres se refusèrent à proférer un son : il agita la main droite et se détourna. Philippe ouvrit la porte ; au moment de la refermer, il jeta un dernier regard sur son père. Celui-ci, image du désespoir, immo-
bile comme un homme de pierre, se tenait au milieu de l'appartement, la tête basse, les mains pendantes. Philippe fut touché de cette muette agonie; il referma la porte et s'approcha de son père. Savéli leva la tête et fixa sur son fils ses yeux pleins d'angoisse.
— Tu crois que. c'est par entêtement que je refuse, dit-il avec peine; mais, malheureux, ce n'est pas moi qui refuse ! Je te dis que tu ne peux pas épouser cette jeune fille, — non pour elle, la pauvre enfant, — mais la malédiction de Dieu frapperait vos fils au berceau et ferait tomber votre chair en pourriture... Tu ne peux pas ! te dis-je.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria PhiHppe exaspéré. Si je suis condamné à expier quelque crime, que je le sache, au moins î Je ne veux pas être l'agneau muet du sacrifice; si je dois souffrir, je veux savoir pourquoi!
Savéli regarda son fils et lut dans ses yeux la résolution implacable qui l'avait lui-même animé jadis.
— Va trouver le père Vladimir, lui dit-il, et demande-lui ce que tu veux savoir.
Philippe salua son père d'une inclination profonde et se dirigea vers la cure. Savéli le suivit des yeux, puis il rentra dans sa chambre et se prosterna devant les images saintes.
Le père Vladimir était dans son jardin ; Philippe ouvrit la petite porte et se dirigea vers lui.
— J'ai à vous parler, mon père, dit-il à demi-voix.
Le prêtre regarda le jeune homme.
— Venez , dit-il.
Il se doutait de ce qui l'amenait. Les longs séjours de Philippe dans le jardin, ses lectures du soir à la maison Bagrianof lui avaient donné bien du souci. Toute intervention était cependant impossible ; aussi s'était-il borné à se tenir le plus souvent à l'écart des deux familles, afin de n'avoir pas d'avis à donner.
Les deux hommes descendirent silencieusement la route qui menait au rivage. Un bois épais longeait la rivière ; l'herbe croissait grasse et molle jusqu'au sable de la rive.
Quand ils furent arrivés là, loin de toute oreille humaine, le prêtre s'assit sur un tronc d'arbre desséché. Philippe resta debout devant lui.
— Que voulez-vous ? demanda le père Vladimir.
Pendant cette courte promenade, le jeune homme avait eu le temps de calmer sa première etfervescence.
— Pourquoi mon père ne veut-il pas que j'épouse Catherine? dit-il enfin.
Le père Vladimir ne répondit pas.
— Il m'a dit de vous le demander, continua [Philippe, le cœur serré par l'angoisse devant ce silence qui l'effrayait. — Suis-je maudit? ^st-ce moi qui ai commis un crime? Est-ce Catherine ? Est-ce mon père ? Répondez, car, noi aussi, je deviendrai fou !
Serrant ses mains jointes et crispées sur ses feux dilatés par l'angoisse, Philippe se laissa omber à genoux sur le sable.
— Puisque votre père veut que je parle, je )arlerai, dit le prêtre à regret. Que Dieu
m'inspire et ne fasse sortir de ma bouche que des paroles de vérité I
Il se leva et fit le signe de la croix.
— Bagrianof, dit-il, était un homme méchant. Votre père aimait une jeune fille de ce village...
— Ma mère ? interrompit Philippe.
— Non, une autre jeune fille; votre père était fier, son sang bouillait dans ses veines. Bagrianof le trouva insolent et voulut le faire soldat. Sa jeune fiancée alla demander sa grâce... et l'obtint^ mais à quel prix! En sortant, elle rencontra son fiancé; ne pouvant ^ supporter sa vue, elle alla se jeter à la rivière; là, — ajouta le prêtre indiquant du doigt la place oii Fédotia avait disparu.
Philippe suivit son geste d'un œil morne.
— Que Dieu ait pitié de son âme , reprit le confesseur, ce fut son seul péché. Le père et le fiancé jurèrent de la venger; et, la nuit qui suivit les funérailles... la maison de Bagrianof brûla.
L'EXPIATION DE SAVÉLI. 2od
Philippe frissonna de tout son corps et couvrit son visage de ses mains.
— Mais mon père? dit-il à voix basse.
— Avant de mettre le feu à la maison, aveuglés par le démon, les malheureux pécheurs avaient tué Bagrianof à coups de hache.
— Mon père aussi ? murmura faiblement Philippe, résistant encore à la vérité qui l'accablait.
— Ton père le premier, répondit le prêtre. Les oiseaux chantaient dans le bois, les ci-
, gales bruissaient dans l'herbe, le soleil brillait sur la rivière ; la joie de la nature en juillet débordait de toutes parts, pendant que Philippe, anéanti, prosterné sur le sable, demandait grâce sous l'aiguillon de la souffrance.
Le prêtre était debout devant lui, sa haute stature se dressait sur le ciel ; sa main droite s'était tendue vers le jeune homme, victime expiatoire du crime paternel... PhiHppe ne la vit pas, ou n'osa la prendre.
— Le sang est sur moi, dit-il en frémissant.
Il se tut un moment.
Mais Catherine ? Catherine est innocente ! Ses mains sont pures, celles de sa mère étaient pures...
— Catherine expie les fautes de l'aïeul criminel, dit tristement le prêtre. Ainsi s'accomplissent les paroles du Prophète : Les péchés des pères seront punis dans les enfants jusqu'à la quatorzième génération.
Philippe secoua douloureusement la tête.
— Oh! mon père, dit-il d'une voix sombre, mon père tant aimé, tant honoré, dont j'avais fait mon héros, mon idole ! mon père a versé le sang.,.
Il resta muet d'horreur à cette parole sortie de ses lèvres.
— Mais Dieu a pardonné, vous avez parlé, père Vladimir, le péché est effacé, la miséricorde divine est infinie...
— Le fils de SavéU ne peut pas épouser une Bagrianof, répondit lentement le prêtre. De quel nom les fils de Catherine salueraient-ils le père de Philippe? Veux- tu que le sang de
L'EXPIATION DE SAYÉLÏ. 257
la victime et celui du meurtrier se mêlent dans tes enfants ?
Philippe gémit sourdement. Sa jeunesse écroulée l'écrasait sous le poids de sa ruine. Il avait vécu dans un rêve d'amour, ouvrant son âme au chaud soleil de la tendresse , et voilà que la nuit du crime paternel allait peser éternellement sur lui, coupable seulement d'être le fils du criminel... L'horreur même de la situation lui rendit des forces. Il se leva, et regardant le prêtre :
— Que dois-je faire, père Vladimir? dit-il d'une voix brisée.
— Ce que te conseillera ton cœur, répondit le prêtre ému jusqu'aux larmes à la vue de cette infortune imméritée.
— Mon cœur? répéta amèrement Philippe, je n'ai plus de cœur ; j'ai des devoirs à remplir, voilà tout ce qui me reste. Que dois-je faire ?
Le prêtre se taisait...
— Quitter Catherine , n'est-ce pas? renoncer à l'amour, renoncer au mariage, de
peur que le crime... Je ne peux pourtant pas dire le crime de mon père ! s'écria le jeune homme au désespoir.
Le prêtre se taisait toujours ; le jeune homme reprit :
— Quitter Catherine, qui me regardera comme un lâche, pour l'abandonner après lui avoir demandé d'être ma femme... Oh ! Catherine, Catherine!
Philippe, étouffant ses sanglots, se jeta sur le gazon.
— Mon fils, dit le prêtre en s'asseyant auprès de lui, prenez courage. Cette expiation filiale peut ouvrir au pécheur les portes du ciel...
Qu'importait le ciel à Philippe, qui perdait tout sur la terre !
— Quitter Catherine aujourd'hui? Non, demain, n'est-ce pas, mon père? Je lui laisserai le temps de se préparer...
— Non, mon fils, dit tristement le prêtre, pas demain.
— Aujourd'hui alors? Tout de suite?
L'EXPIATION DE SAVÉLÏ. 2o9
Le prêtre inclina silencieusement la tête.
— Et mon père ? que lui dirai-je ? Je n'ai rien fait de mal, je ne demandais pas à vivre. .. Maudit soit le jour de ma naissance !
Le prêtre leva une main vers le ciel.
— Ne maudissez pas, dit-il, Dieu pardonnera un jour.
Philippe s'était levé et marchait à grands pas çà et là. Il se tourna tout à coup vers le père Vladimir.
— Je vais voir Catherine, lui dit-il..
— Attendez encore un peu, calmez-vous...
— Non , je ne puis attendre ! J'aime mieux, que tout soit fini.
— Voulez-vous que je vous accompagne?
dit le père Vladimir, plein d'anxiété.
— Je vous remercie , répondit Philippe : j'aime mieux être seul.
Il s'éloignait, la tête baissée, regardant en lui-même le gouffre où ses espérances venaient de s'engloutir. . . Soudain il pensa à ce que devait ressentir le confesseur qui avait remué pour lui les horreurs du passé. Il revint sur ses pas.
260 LŒXPIATION DE SAVELI.
— Je VOUS remercie, mon père, lui dit-il, vous êtes bon.
Il voulait lui tendre la main, il hésita. Cette main n'était-elle pas désormais souillée aussi du sang de Bagrianof? Le prêtre le comprit et lui tendit les bras . Philippe s'y jeta sans parler. Leur étreinte fut longue et solennelle ; ils se séparèrent sans ajouter un mot.
Le père Vladimir prit à pas lents le chemin de la cure, et Philippe se dirigea vers la maison Bagrianof.
Catherine s'était réveillée avec les oiseaux de son jardin , dans l'espoir d'une journée heureuse.
Vers midi, le grand silence de la chaleur s'établit sur la nature, et madame Bagrianof s'endormit dans son fauteuil, près de la fenêtre. Les stores étaient baissés ; l'appartement était plein d'une douce fraîcheur ; Catherine céda à ces influences ; la tête appuyée contre la fenêtre, dont elle avait soulevé le store à demi, elle ferma les yeux et s'endormit doucement.
Quand elle se réveilla, Philippe était devant elle. Debout au milieu de l'allée, il la contemplait avec des yeux si pleins d'amour et de douleur, qu'elle se retrouva soudain en pleine
réalité. Elle se releva brusquement. Madame Bagrianof murmura : — Ne sors pas, il fait trop chaud ; — mais Catherine passa outre et gagna rapidement le bosquet.
Philippe, à sa vue, se mit à genoux; — elle appuya doucement la main sur son épaule. Son cœur battait si fort qu'elle tremblait de la tête aux pieds. Elle s'assit, les yeux plongés au fond de ceux du jeune homme.
— Eh bien? dit-elle enfin, voyant qu'il ne parlait pas.
Elle sentait peu à peu la douleur passer des yeux de Philippe jusqu'au plus profond de son cœur ignorant du mal.
Philippe la regardait, toujours à genoux, ne pouvant parler et désirant mourir pour ne pas la voir souffrir devant lui.
' — Il refuse, n'est-ce pas? dit doucement la jeune fille en laissant tomber ses mains ouvertes sur ses genoux.
— Oh! Catherine, dit Philippe tout bas, dites-moi encore une fois que vous m'aimez, donnez-moi du courage...
Catherine se mit à pleurer.
— Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le savez !
Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint violemment. — Toucher Catherine avec ses mains souillées! . . .
— C'est à cause de mon grand'père, n'esi-v.e pas, dit la jeune fille en s'efForçant d'arrêter ses larmes : on ne peut pas me pardonner d'être une Bagrianof 1 Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas méchante...
Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche ; Philippe la regardait toujours.
— Je paye bien cher le crime d'être une Bagrianof, continua la jeune fille. Vous, au moins, vous ne me méprisez pas ? Je n'ai pas versé le sang, je suis innocente...
— Moi aussi, pensa Philippe, je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai versé le sang !
Il n'hésita plus : il saisit Catherine sur son cœur.
tu L'EXPIATION DE SAVÉLI.
— Écoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais, vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races ennemies. — Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, là ? — Il indiquait de la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit monde. — Nos deux races ennemies se sont réconciliées en nous, ma bien-aimée, mais notre sang ne peut se mêler sans sacrilège...
— Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine.
— N'importe , mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune homme en la tenant toujours embrassée. Nous ne pouvons pas être heureux, nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui consentît à nous abriter, si nous vouhons fuir ensemble loin de ceux qui veulent s'opposer à notre mariage... Il y a entre nous un abîme que rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu'à la mort, continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux.
— Pourquoi ? dis-moi pourquoi ? fit Catherine avec insistance.
La légende lui revint à la mémoire.
— Il y a un crime, n'est-ce pas ? lui dit-elle en frissonnant. C'est mon aïeul ?...
— Il y a tant de crimes, reprit le jeune homme éperdu, que la justice de Dieu ne sait plus où frapper. Je t'aimerai toujours, Catherine ; dis-moi adieu pour la vie.
— Non, non ! s'écria-t-elle en s'altachant à lui, — je ne puis pas te dire adieu , je t'aime ! Sans toi, la vie n'est rien !...
— C'est notre lot à tous les deux : prier et pleurer loin l'un de l'autre pour l'expiation éternelle des crimes que nous n'avons pas commis, répondit Philippe, le cœur débordant d'amertume. Je pars, je ne reviendrai jamais ; dis-moi que tu me pardonnes, que tu sais que ce n'est pas ma faute. Tu me crois, n'est-ce pas?
Et il serrait contre lui Catherine frissonnante d'horreur.
— Je te crois, dit-elle, et je t'aime.
— Pour toujours ?
— Oui... Je ne te verrai plus?
— Jamais.
Elle se rejeta dans ses bras et le serra avec force.
— Ya-t'en, lui dit-elle. Adieu! que Dieu te rende heureux! Je le prierai pour toi.
Il voulait l'embrasser encore :
— Non, non! dit-elle, va-t'en maintenant, tout à l'heure je n'aurai plus le courage. Va-t'en!
Philippe s'enfuit en courant comme un insensé.
Restée seule, Catherine regarda longtemps la ruine : ses anciennes impressions de terreur lui revenaient ; elle se rappela qu'autrefois elle avait cherché un rapport mystérieux entre ces débris et sa propre existence...
— Ah ! dit-elle en s'approchant, les yeux pleins de larmes qui ne tombaient plus, tant ses yeux étaient las, si mes pleurs pouvaient laver la tache de sang que mon grand-père a mise sur sa maison, elle serait lavée avant la fin de ma vie ! . . .
En s' éveillant, madame Bagrianof retrouva Catherine assise dans l'embrasure de la fenêtre.
— Tu es là ? lui dit-elle.
— Oui, grand'mère.
— Ta voix est toute changée, qu'as-tu ?
— J'ai mal à la tête.
— C'est cela : tu vois bien que tu aurais du m' écouter, et ne pas sortir pendant la chaleur.
Et madame Bagrianof reposa sa tête sur le dossier de son fauteuil, pendant que Catherine apportait le livre pour la lecture de l'aprèsmidi. Ainsi devait désormais s'écouler sa vie.
Philippe, en rentrant, chercha son père dans la salle à manger. Ne l'y trouvant pas, il pénétra dans sa chambre.
Depuis que son fils l'avait quitté, Savéli était resté prosterné devant les saintes images. Le remords, pour la première fois, venait d'entrer dans son cœur : en voyant son fils adoré frappé par la faute paternelle, il avait compris la grandeur du crime. Le visage qu'il tourna vers Philippe était celui d'un vieillard : robuste
et fier la veille encore, ce visage avait pris les rides et l'expression douloureuse de ceux qui se sentent trop vieux et qui désirent mourir ; mais Philippe ne s'en aperçut point.
Savéli s'était relevé et se tenait devant son fils comme un criminel devant son juge.
— Adieu, mon père, dit le fils d'une voix glaciale.
— Tu t'en vas?... balbutia le malheureux colporteur. Où vas-tu?
— A la ville, travailler... et prier, ajouta Philippe.
— Et la jeune fille?... dit le père en hésitant.
— Nous nous sommes dit adieu.
— Elle sait?... murmura le coupable avec angoisse.
— Non, hier vous étiez deux à connaître la vérité ; aujourd'hui nous sommes trois, voilà tout. Dieu a permis à l'honneur et à la fortune de bénir votre maison , vous resterez riche et honoré. Ma mère n'est point coupable : rien ne troublera son repos.
Savéli inclina humblement la tête.
— Et toi ? dit-il avec plus de confiance.
— Moi? Je vais remplir mon devoir... Je n'ai plus que le devoir devant moi, pour étoile... Adieu, mon père.
— Philippe 1... s'écria le misérable père en tendant les bras à son fils.
— Adieu , mon père , répéta Philippe en s'inclinant jusqu'à la ceinture.
Une heure après, malgré les lamentations de sa mère, il quitta le village pour n'y plus revenir.
Savéli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se refermer sur son fils, le séparant à jamais de ce qui avait été sa joie et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colère, puis son bras retomba à son côté, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le reste de la journée. Prosterné devant les images, la tète battant le sol, il resta de longues heures à crier : Pardon ! au Dieu qu'il avait outragé.
Le châtiment, si longtemps différé, était
270 L'EXPIATION DE SAVÉLT.
enfin tombé sur sa tête ; sa victime se levait devant lui, comme le prêtre l'en avait menacé jadis , non pour l'accuser , mais pour rire encore de son rire méchant , pour se réjouir du malheur de son meurtrier. Que n'eût pas souffert Savéli dans sa chair et dans son âme pour pouvoir rendre le bonheur à son fils!
— Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois, qu'il meure à la fleur de l'âge plutôt que de laisser une postérité condamnée à la douleur par mon crime !
Le dimanche il rencontrait à l'église la jeune demoiselle, maigrie, blanchie, consumée aussi par la douleur, et, — vengeance du ciel ! — ressemblant à son grand-père. Vainement Savéli se détournait, ses yeux étaient invinciblement attirés vers ce doux visage pâli , où la souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatériel...
Après quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de l'enfer qu'il se représentait d'avance, Savéli se trouva tout à coup incapable de se lever de son lit. La bise de
l'automne arrachait les feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons comme des oiseaux funèbres. Il garda quelques jours le silence, ne répondant rien aux prières de sa femme désespérée.
— Veux-tu voir ton fils ? lui demanda-t-elle un jour.
Savéli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquiète dans ses yeux éteints, puis se laissa retomber lourdement.
— Non ! dit-il à voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle, dit-il au bout d'un instant.
Les assistants s'entre-regardèrent. Jamais Savéli n'avait franchi le seuil de la maison Bagrianof. Le médecin, sentant la vie échapper au malade, fit signe qu'on obéît sans retard.
Le père Vladimir sortit aussitôt.
Catherine ne portait plus de robes claires ; ses cheveux d'or, sévèrement retenus, ne formaient plus d'auréole autour de son visage, devenu grave et pensif.
— Savéli vous demande , dit le prêtre : il
est bien malade et n'a plus que quelques heures à vivre.
Le visage de la jeune fille s'était couvert de rougeur ; elle se leva aussitôt.
Ils n'échangèrent pas une parole pendant la route.
— Me voici, dit Catherine en s' approchant du mourant : que désirez-vous?
Savéli ouvrit ses yeux dilatés par l'agonie, et resta un moment sans répondre.
— C'est vous la demoiselle ? dit-il enfin.
— Oui, c'est moi.
— Pardonnez-moi!... dit-il en essayant de joindre ses mains déjà glacées.
— Je vous pardonne, dit Catherine.
Elle pensait à l'opposition formulée par Savéli à son mariage.
— Pardonnez-moi... to\it ! insista le moribond.
— Je vous pardonne tout, répéta Catherine.
— Bénissez-moi, ajouta Savéli d'une voix éteinte.
La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son grand-père. Une joie étrange illumina les traits du coupable, — et il expira.
Catherine a refusé plusieurs partis ; elle est persuadée que la race des Bagrianof doit périr avec elle. Philippe ne se mariera pas non plus, de peur que le péché de son père ne soit puni dans ses enfants jusqu'à la quatorzième génération.