‹ L'Exposition de 1900 et l'ImpressionnismeChapitre 5 sur 11 · EDGAR DEGAS · texte numérisé non relu

EDGAR DEGAS

M. Degas se réclame, lui aussi, de Delacroix, sous d'autres rapports, mais davantage d'Ingres. On pourrait le (Hier plus haut encore, aux vieux maîtres florentins du XVm% âpres inquisiteurs de la structure humaine.

II n'a de commun avec les peintres précédents, que son indépendance absolue d'artiste. Plus traditionnaliste(ses copies dans les Musées, de Poussin notamment, le prouvent), son vouloir a été le dessin exact et l'indication précise du mouvement dans les corps animes : danseuses ou chevaux de courses.

En outre, il a donné des nus modernes, en dehors de toute routine académique, d'expression parfois cruelle, mais toujours d'une maîtresse observation.

A enté de ces artistes en vedette, nous nommerons :

Cézanne, tempérament original mais inégalement réalisé. Peintre intégral, d'une peinture pure et largement établie. Des campagnes, puis des natures mortes caractéristiques, des pommes surtout.

Sisley, paysagiste d'œil fin, de tempérament délicat, préoccupé dos ardentes recherches de Monet.

Berthe Morizot, femme, et rendant des femmes la grâce fragile dans des peintures d'un aspect nacré.

Guillaumin, au contraire, dans ses terrains et ses

ciels vigoureux d'établissement et de tons, va presque jusqu'à la brutalité.

Boudin, peintre des plages et des ports, fait miroiter l'atmosphère marine. En outre, il connaît l'âme intime du bateau, comme un vieux pilote.

D'autres encore: Caillebotte, Mary Cassatt, Zandomeneghi

Enfin des artistes, sans faire partie intégrante du groupe, ont voisiné, sympathisant et s'intéressant aux recherches : Jongkind, John-Lewis Brown, Besnard, Raffaëlli, Lépine, Forain, Gauguin dans ses débuts, Lebourg, etc.

Histoire et rôle de PImpressionisme

L'histoire de l'Impressionnisme pourrait se résumer: lutte acharnée et bruyante au dehors, recherche incessante et travail silencieux à l'intérieur de l'atelier.

Les péripéties a isibles de cette long-ne campagne, comme les souffrances matérielles ou morales endurées, le déploiement graduei des personnalités, les tendances affirmées — tout cela est explicitement raconté par un critique renseigné autant que véridique : M. Gustave Geffroy. A ceux qu'intéressent la genèse et l'évolution d'un mouvement d'art, nous ne saurions trop recommander son Histoire de V Impressionnisme (lJ. L'auteur établit les origines lointaines et

1 Nous ;i\(uis déjà eu occasion d'indiquer cette étude, contenue hu :jm* volume île la Vie Artistique de M. Gustave Geffroy.

immédiates, les expositions où l'on manifesta, il indique les efforts et le tempérament personnel de chaque artiste, les aspirations générales du groupe

Que si, d'autre part, nous envisageons le rôle de l'Impressionnisme il apparaît sous un triple aspect : tendances d'art, technique, influence sociale.

Au point de vue des idées directrices, on peut dire que l'Impressionisme a continué, pour une bonne partie de ses artistes, et avec un mode personnel, cette étude sincère et passionnée de la nature qui semble être une des caractéristiques du XIX",e (l). Ce groupe forme dans notre siècle le dernier anneau d'une chaîne. Commencée d'abord par Corot, Dupré, Daubigny, Diaz (et nous ne nommons que les plus grands), elle se continue avec Courbet, Millet, aboutit logiquement a : Monet, Pissarro, Sisley, Cézanne. Mais ces derniers ont tendu spécialement et fortement vers l'éclaircissement de la peinture. En cela ils renouaient avec la

(1) La démonstration de ce fait a été tentée et, nous parait-il, résolue affirmativement dans la présente Exposition de 1900, section de la Centennale. L'histoire du paysage est une idée heureuse dont on peut louer l'organisateur, M. Roger Marx.

Sur ce sujet on relira avec intérêt : Eugène Fromentin . Les Maîtres d'Autrefois. Belgique, Hollande. 3m" éd. Paris, Pion, 1896. P. 271.

A consulter encore : Raymond Bouyer. Le Paysage dans l'Art. Extrait de L'Artiste, Janvier-Septembre 1894.

Également, mais au point de vue spécial du XlX"'e. André Pêratè Un Siècle d'Art, déjà cité précédemment,

tradition Française du XVIIImc, terriblement obscurcie pendant la plus grande partie du XIXmc, même chez nos meilleurs peintres, comme Delacroix, où se retrouve encore le bitume. Les impressionnistes, ce fut leur caractère propre, attribuèrent à la lumière un rôle prépondérant dans la nature ambiante, négligeant, Monet surtout, le côté anecdotique et pittoresque du paysage. Ils s'attaquèrent, avec succès, a des effets jusqu'alors réputés inaccessibles. — Et telle fut l'immense action de cette trouée lumineuse, qu'elle rayonna jusqu'aux profondeurs les plus épaisses des salons officiels.

A la poursuite de leur but ils ont adapté, bénéficiant des acquêts scientifiques de leur époque et de travaux relatifs aux couleurs, une technique serrant de plus près les effets de la lumière (*). En somme : l'analyse plus exacte des éléments constitutifs d'un ton, et leur application séparée sur la toile avec mission de produire une synthèse non plus pigmentaire, mais visuelle. Ce métier, qu'ils se sont efforcés de

(1) L'Impressionnisme.

But : donner à La couleur le plus d'éclal possible.

Moyens : 1" Palette composée uniquement de couleurs pures se rapprochant du spectre solaire.

'.' Mélange sur La palette e1 mélange optique.

3° Touches en virgules ou balayées.

'r Technique d'instinct el d'inspiration.

Paul Signac. D'Eugène Delacroix au Néo-Impressionnisme. Éditions .lelallevue Blanche. Paris 1899. I\ SI.

rendre de plus en plus souple et rationnel comme expression, établissait en outre leur peinture matériellement plus résistante à l'action du temps et des destructions chimiques U)

Enfin au point de vue social, l'Impressionnisme a joué un rôle important dans l'émancipation de la personnalité de l'artiste.

On peut dire qu'en France, depuis LouisXIV, secondé par Lebrun, et la fondation de l'école de Rome, il y a tendance à une centralisation officielle directrice, — à un art d'Etat. Le XVIIIe siècle semble y échapper un moment avec Watteau, Boucher, Chardin. Mais sur la fin, le retour préconisé vers l'antiquité (la copiant sans en comprendre l'esprit, le faussant même) ramène le dogmatisme. 11 devient une tyrannie avec David, éous l'Empire qui, renouvelant Louis XIV, introduit en peinture l'autoritarisme administratif. Et tout le XIXmo siècle est l'histoire de l'indépendance artistique sans cesse revendiquée par des générations nouvelles. C'est le RomantismeetDelacroix.ee sont les paysagistes de 1830. La lutte se renouvelle et s'avive avec Courbet. Millet, Manet, qui engendrent dans la suite non interrompue de talents divers et de combats identiques : Monet, Pissarro, Renoir, Degas, etc

il) Si quoique chose est instructif sous ce rapport, c'est de comparer aux tableaux des impressionnistes datant d'une vingtaine d'années, les toiles de peintres officiels émanant de la nièrne période.

Tel fut, sur les trois points indiqués, le rôle fie l'Impressionnisme.

On peut ajouter qu'initiateur d'un mouvement d'art fécond, il a passé par les phases inévitables de toute novation. D'abord l'inattention, ledédainetlamoquerie. Puis quand la vérité s'affirmait, a l'incompréhension eî aux huées ont succédé la haine et la dénigration systématique, l'opposition furieuse. Trop de médiocrités étaient éclipsées, trop de succès illégitimes amoindris, enfin trop de cupidités contrariées. Cependant, il a fallu céder a l'évidence.

Depuis quelques années l'Impressionnisme a cessé d'être nié. Son action est reconnue, son succès tend de plus en plus à une apogée. Et l'on peut commencera émettre, sans passer trop pour fou ou suprêmement paradoxal, l'opinion suivante. Quel que soit le degré plus ou moins élevé qui lui soit définitivement assigné un jour, il occupe une place déterminée dans l'histoire de l'Art. Et, tout en tenant compte des efforts d'artistes isolés(t), ainsi que de l'apport récent, significatif comme tendances, mais d'oeuvres non entièrement abouties, du jeune mouvement idéaliste (2) — il faut reconnaître que l'Impressionnisme représente la majeure partie des efforts de la peinture Française, pendant le dernier quart du XIXme Siècle.

(1) Tels : l'wvis de Chavannes, Fantin-Latour, Carrière, Odilon Redon, Gustave Moreau, etc .

[2) André Mellerio. Le Mouvemenl Idéaliste ru peinture. Frontispice d'Odilon Redon. Paris. II. Floury. L896.

L'Impressionnisme à l'Exposition de 1900

Dans ces conditions, quelle place est faite h, l'Impressionnisme en la grande Exposition de 1900 ?

Elle est aussi restreinte qu'incomplète.

(Quelques anciens paysages de Monet, Pissarro et Sisley. Des ligures de Renoir, à peu près toutes (sauf la Loge et la Danseuse), bustes de femmes. Deux tableaux, trois ou quatre pastels de Degas. De rares Cézanne, très peu de Berthe Morizot, un Guillaumin, des Boudin clairsemés de ci et de la, — et puis c'est tout.

A la vue de cette petite salle claire, gaie (1), emplie de talents, on éprouve une joie, hélas ! mitigée, quand on songe, devant la manifestation tronquée, à ce qu'aurait été celle qu'on rêve plus vaste infiniment et plus complète.

(1) « ... Une éblouissante salle d'impressionnistes », dit M. Arsène Alexandre. Le Figaro, mardi 1" mai 1900. Les Beaux-Arts à l'Exposition Universelle de 1900.

Etiologie et inconvénients de cet état de choses

Quels sont les motifs de cet état de choses?

Dans les circonstances où les faits se sont accomplis, il nous semble qu'ils ne pouvaient être modifiés. C'était une normale inévitable à prévoir. Nous ne savons quelles sont, en matière d'art moderne, la compétence et les opinions de MM. les Commissaires délégués (1), ni les latitudes de vues personnelles que leur permettaient la hiérarchie et le programme administratif, a la Décennale. D'ailleurs, ne s'en sont-ils

] Les classes qui constituent L'Exposition décennale des Beaux- Arts île 1889 à 1900. faisant suite, en ce qui concerne la France, à l'Exposition centennale de l'Art Français de L800 à L889, ont été, comme cette dernière el comme l'Exposition rétrospective des objets d'art français dans le petit palais des Champs-Elysées, organi par des services que M. Henry Roujon, délégué à la section des Beaux-Arts, a placés sous la direction de M. Emile Molinier, conservateur des Musées nationaux, professeur à l'Ecole du Louvre. M. Molinier a été plus particulièrement assisté-, pour l'Exposition décennale, par MM. Giudicelli, chef adjoint, André Saglio et A. Barthélémy, sous-chefs — Exposition Internationale universelle de 1900. logue général officiel. Tome second, Groupe 11, Œuvres d'Art, ClasM i i le Imp. Lemercier, Paris. L. Danel, Lille. P. 1.

pas reposés et n'ont-ils pas déchargé leur responsabilité sur un jury dont la majeure partie, sauf très rares exceptions (1), comprend les peintres les plus officiels et les plus académiques ? (2) Ces Messieurs étaient

(1) Tels : MM. Besnard, Carrière, et peu d'autres.

(2) Ainsi que quelques personnalités non moins officielles et tout aussi académiques.

« Le jury de la Classe 7 (Peinture, Cartons, Dessins) était composé de : MM. Léon Bonnat, membre de l'Institut, président; Garolus Duran, vice-président; Jean-Paul Laurens, membre de l'Institut, vice-président; Larroumet, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, rapporteur; Dawant, secrétaire; Dubufe, secrétaire; Éinile Adam; Roger Ballu, inspecteur des Beaux-Arts; Léonce Bénédite, conservateur du musée du Luxembourg ; Benjamin Constant, membre de l'Institut; Béraud; Besnard ; Billotte ; Bouguereau, membre de l'Institut; Jules Breton, membre de l'Institut; Busson ; Carrière ; Cazin ; Jules Claretie, membre de l'Académie Française, critique d'art; Baphaël Collin; Jules Comte, directeur honoraire des bâtiments civils; Cormon, membre de l'Institut; Courtois ; Dagnan-Bouveret ; Dameron ; Damoye ; Edouard Détaille, membre de l'Institut; Gabriel Ferrier ; de Fourcaud, professeur à l'École nationale des Beaux-Arts; Gérûme, membre de l'Institut; Gervex ; Gruyer ; Guillemet ; Harpignies ; Henry Havard, inspecteur général des Beaux-Arts; Hébert, membre de l'Institut; Henner, membre de l'Institut ; Humbert ; Lafenestre, membre de l'Institut; Jules Lefebvre, membre de l'Institut; Lhermitte ; Maignan ; Luc- Olivier Merson, membre de l'Institut; Emile Michel, membre de l'Institut; Montenard ; Aimé Morot, membre de l'Institut; Pol Neveux, chef adjoint du cabinet du Ministre de l'Instruction publique et des BeauxArts; de Nolhac, conservateur du musée de Versailles ; Rixens ; T. Robert-Fleury ; Roybet ; Armand Sylvestre, inspecteur des Beaux-Arts: Tattegrain ; Thiébault-Sisson, critique d'art; Vayson; Vollon, membre de l'Institut. — Exposition Internationale Universelle de 1900. Catalogue général officiel. Tome second, etc. P. 3

logiques avec eux-mêmes, avec leurs goûts avérés et leurs œuvres, en ne comprenant pas dans leur exhibition les artistes impressionnistes, qui d'ailleurs n'ont figuré à aucun des Salons depuis dix ans, dont cette section de 1900 n'est, en somme, qu'une révision sélective.

A la Centennale (1), le principe même de l'Impressionnisme a été non seulement admis, mais encore consacré par le fait d'une salle spéciale. Que pouvait-on, que devait-on espérer de plus, raisonnablement, dans un espace forcément limité, où le but était de comprendre l'histoire abondante et instructive de la peinture au XIXe siècle ?

Donc, les impressionnistes ne figurant pas a la Décennale, il nous faut renoncer à des œuvres de l'importance des Meules, des Peupliers, des Cathédrales, de Monet. Les tableaux récents de Renoir, d'une facture de ton forte, qui les différencie des anciens; des séries comme les Baigneuses, les Femmes au piano, ne paraissent point. Où sont, de Pissarro, à côté de ses paysages : les Vues de Paris ou de Rouen? — Et nous pourrions continuer longuement l'énumération.

(1) Là, dans Le Comité de direction, la présence de M. Roger Marx, renseigné sur les manifestations d'art indépendant, et qui souvent écrivit à leur sujet, était de nature à nous rassurer. Sans doute, il a dfi faire toul ce qu'il pouvait. Mais jusqu'où pouvait-il?

Celle salle des I inpressionnisles, ipii nous semble à nous peu de chose, est apparue au clan officiel comme le coup d'une audace effrénée, pour ne pas dire plus.

De ce que, à la Gentennale, où les Impressionnistes sont représentés, leur manifestation, proportionnée à un ensemble, doit se renfermer en des bornes exiguës, nous voilà, même dans le passé, privés de nombre de tableaux valant par eux-mêmes, en même temps que significatifs de périodes de l'artiste. Où sont de grandes toiles de Monet, comme la Femme au gant, les Dindons, la Chasse au rabat? De Renoir, le Déjeune?' des canotiers, les Ramasseuses de varech, ses Paysages du Midi et d'Alger? Et les gouaches de Pissarro représentant des scènes variées de la vie paysanne? De Gfuillaumin, un unique tableau. — Là encore nous nous arrêtons, non par manque mais par excès de documents â citer !

Voici donc les faits posés, expliqués dans leur source. Examinons les inconvénients qui en résultent.

Si une occasion sembla propice pour aborder franchement la question de l'Impressionnisme, — c'était l'Exposition. On évitait ainsi de renouveler l'équivoque du legs Caillebotte, qui, lors de son entrée au Luxembourg, souleva des tempêtes de polémiques (i). À côté de pièces très belles, comme le Moulin

(1) M. Thiébault-Sisson nous paraît avoir résumé justement la situation et l'état des esprits à ce moment dans un article paru au Temps, le 9 mars 1897, sous ce titre : Entre artistes (Uns protestation de l'Académie des Beaux-Arts contre le Legs Caillebotte).

« Le ministre de l'Instruction publique, M. Rainbaud, vient de recevoir d'un certain nombre de membres de l'Académie des Beaux- Arts une adresse de protestation contre l'installation au Luxem-

de la Galette, de Renoir, la Gare Saint-Lazare, de

Monet, les Danseuses, de Degas, certains paysages de Pissarro et de Sisley, etc., d'autres semblaient moins heureusement choisies, comme dans une préoccupation de défi. Constituée au fort des essais, des recherches, de la mêlée ardente à laquelle le possesseur prenait part, la galerie de Gaillebotte était une vraie collection de combat. Elle laissait subsister des doutes sur l'importance des personnalités représentées, prêtait le liane aux détracteurs, et ne satisfaisait que bien incomplètement les admirateurs conscients et avisés du rôle

bourg des toiles impressionnistes léguées par le peintre Gaillebotte à l'Etat.

« Ils y voient, nous a dit l'un d'entre eux. un outrage au bon sens. Cette collection, ajoutait notre interlocuteur, est un ramassis d'ordures dont l'exposition dans un musée national déshonore publiquement l'art français. Qu'est-ce que Manet? Un barbouilleur qui n'a en de talent que lorsqu'il a copié Vélasquez. Monet? \*n simple fumiste qui a l'ail de superbes morceaux, des paysages bien dessinés • I bien peints, au commencement de sa carrière, et qui n'exécute plus, à présent, que des fantaisies dans lesquelles il se moque audacieusement du public. Quanl aux Renoir, aux Pissarro, aux Sisley, ce sont de véritables malfaiteurs qui ont détraqué la jeunesse artistique, et qui n'ont même pas pour eux l'excuse de la sincérité comme Manet, ou de l'emballemenl irréfléchi connue Monet.

« Voilà, fidèlement reflétée, l'opinion de quelques intransigeants. Hâtons-nous de' dire qu'elle n'est pas entièrement partagée par les confrères, qui se sont pourtant associés à cette protestation. Il est des académiciens lies classiques, ennemis acharnés de l'art impressionniste, qui jugent Manet sans colère, et proclament hautement sa valeur. D'autres, enfin, trouvenl la protestation ridicule, et ceux-là n ont pas tort. «

de rimpressionnisme. En 1900, le débat qui, dans l'avenir, devra être vidé entièrement pouvait l'être au grand jour.

En même temps, justice pleine aurait été rendue a des artistes dont la longue carrière — tous sont âgés maintenant — recevait son couronnement mérité. On eût évité ce l'ait qui révolte, et que tant de fois on retrouve dans Thistoire des inventeurs et des hommes de talent : le triomphe posthume de gens écrasés pendant leur vie, qui souvent n'ont pu apercevoir même de loin la terre promise. — Et cette consécration accordée aux artistes rejaillissait en gloire sur notre pays.

Certes, à l'heure où les peuples se disputent l'honneur souverain d'avoir agrandi le patrimoine de l'humanité — aussi bien par une évocation rétrospective que dans l'étalage d'un présent sans cesse agissant pour la préparation de l'avenir, — si dans des politiques extérieures récentes, malgré l'héroïsme de certains, le rôle historique de la France a pu paraître effacé; si, au point de vue industriel et commercial, notre développement semble a d'aucuns moins vaste ou moins prompt que celui de nations voisines, était-ce donc le moment de nous priver, dans le diadème de l'art encore nôtre, d'un fleuron brillant?

Ce qu'il fallait faire

C'est un artiste de talent original, un homme de lutte, le sculpteur Rodin (1) qui donnait l'exemple à suivre.

Mué par les uns (~), porté aux nues par les autres, il a voulu que ses admirateurs comme ses détracteurs pussent se rendre un compte exact de son œuvre. Hardiment, en face de rivaux, souvent, disons-le, ses ennemis, il a planté sa tente. C'est son passé complet dont il fait le recensement. On l'a blâmé, loué, voici les pièces à conviction, toutes : prenez votre temps, pesez et jugez (3) !

Preuve d'orgueil dira-t-on ? Preuve de modestie aussi répondrons-nous, que de chercher et n'accep-

li Lron Miiilhifii. Eludes surquelques a ri isles originaux. Auguste Rodin, statuaire. Paris, Floury, 1899.

(2) On peut lire à ce propos la défense énergique doublée d'ironie qui Cul faite (!'■ L'artiste. — Arsène Alexandre. Le Balzac do Rodin. Paris, Floury, 1899.

(3) On nous dit que M. Escudier, Conseiller municipal, aida Rodin, dans L'obtention du local qui lui a été dévolu,

Aussi bien comme édile que connue ami de l'art, il ni' p'eul

qu'être félicité d'une initiative qui attachera sou i i à un acte de

justice et d'intelligence,

ter la renommée, non par des procédés d'équivoque et de mystérieuse initiation, mais par la livraison franche de soi-même, sans omission et sans restriction. Epreuve suprême d'une Phryné étalant au grand jour, sans voile de complaisance, son entière et pure nudité.

Pour l'Impressionnisme pareille épreuve s'imposait.

Non plus seulement les exhibitions, si instructives déjà et victorieusement convaincantes auxquelles nous fûmes conviés jadis, de l'œuvre d'un artiste : tel Renoir (l), tel Pissarro*-». Mais dans un débat considérablement élevé et élargi, une exposition générale de tout l'Impressionnisme. Mettant en évidence, en même temps que l'indépendant et très réel talent de chacun — le groupe entier. C'est-à-dire les tendances communes formant faisceau, établissant dans une époque donnée, un mouvement d'art que l'on pût d'un coup reconstituer preuves à l'appui, facilement vériflables, avec tous les échelons depuis les essais tâtonnants jusqu'à la réussite épanouie. Ainsi pouvait éclater l'apport précis et définitif constitué pour l'École française dans la fin de ce XlX,nC qui n'a pas été seulement (à quel degré intense) le siècle de la vapeur et de l'électricité, mais aussi un siècle d'art non interrompu, du moins pour la peinture. Et l'éloquence significative de

(1) Exposition A. Renoir. Galeries Durand linel. 16. rue Laffitte.— Mai 1892.

(2) Exposition Camille Pissarro, Galeries Durand Ruel, 16, rue Laffitte. — Février 1892

la chronologie aurait proclamé où étaient les véritables initiateurs originaux, dont les trouvailles éduloorées par d'adroits vulgarisateurs sont aujourd'hui du domaine public (l).

A ces artistes qui tant de fois ont lutté courageu sèment et tenaceinent eut appartenu de vouloir une telle manifestation. Il ne semble pas qu'ils en aient éprouvé l'intention. Soit rancune au souvenir des luttes passées et des risées anciennes du public, soit répulsion pour la promiscuité, ou pudeur exagérée a réclamer leur tribut légitime, sinon pour leur personne au moins le «levaient-ils pour leur (ouvre. Peut-être enfin crainte de perdre le temps et l'atmosphère calme précieuse a tout vrai travailleur.

Mais là, pouvait intervenir la foule de ceux qui se sont intéressés à leur talent. Critiques d'art, amateurs, simples sympathiques, n'y avait-il pas une besogne à prendre, à élaborer pour en mener a bonne fin l'exécution matérielle. Sur ce point encore, malgré au moins une tentative esquissée à notre connaissance, il ne semble pas que la part de devoir et de responsabilité qui pouvait incomber à nombre de personnalités diverses attentives à l'Impressionnisme, leur soit apparue nettement.

(\) « On nous fusille, mais on fouille nos poches ».

Cette formule expressive de M. Degas fait partie de l'épigraphe -le l'Histoire de l'Impressionnisme de Gustave Geffiroy. Vie artistique, 3' Série. P. 1.

Ainsi, nous résumant : sur le désir clairement exprimé des artistes, la troupe de ceux qui les entourent, les défendent et les admirent devaient organiser une exposition d'ensemble. Cette manifestation embrassant le plus grand nombre d'œuvres de tous les impressionnistes, les aurait présentées par personnalités distinctes dans un ordre, tenant compte de l'harmonie de vision, mais autant que possible chronologique et documentaire. Cela dans un endroit spécial, en dehors de la multitude entassée des toiles académiques.

Bref, parmi tant de palais, il fallait — le palais de l'Impressionnisme.

Conclusions

A défaut de ce qui devait être fait, sous le coup de la première impression, nous avons rédigé — dironsnous celte protestation — tout au moins cette évocation suscitée par le regret.

Certes elle ne remplacera pas la réalisation effective. Nous le savons! Mais par le l'ait seul de signaler, qu'elle aurait dû être, et quel manque cause son absence dans la présente exposition, nous espérons avoir fait saisir son importance virtuelle. Ces quelques pages hâtives prendront au moins dans l'avenir, la valeur d'un témoignage. Elles feront foi qu'à un moment psychologique où les faits — plutôt les hommes — ne s'y sont point piétés, existait chez certains la conscience nette et le désir vif d'une manifestation qui bientôt paraîtra irréfutablement nécessaire.

<^ue si cette constatation, qui personnellement nous tient a cœur, parait a certains d'essence platonique, qu'ils attendent ! Peut-être d'autres conséquences d'effet décisif en découleront dans l'ordre même des faits.

D'abord, nous espérons éveiller chez d'aucuns dans le public, ignorants la veille ou mal renseignés sur l'Impressionnisme, mais intéressés par leur petite salle, le désir de pousser plus avant leur enquête. S'ils ont de la patience, ils chercheront a pénétrer dans quelques galeries particulières aussi importantes et instructives que par exemple: celles de MM. Rouart, Gr.Viau, I. de Camondo, surtout Durand-Ruel. Geux-la que préoccupent les questions de peinture contemporaine n'auront pas lieu de regretter leur temps. Et nous aurons servi ainsi à faire connaître plus profondément les artistes que nous voudrions voir compris et admirés comme il nous semblent le mériter.

Puis l'idée d'une exposition générale de l'Impressionnisme, formulée avec les causes qui peinent militer à l'appui, fera son chemin, parce qu'elle a une force de raison d'être qui s'impose. Et, disons-le, moins on attendra, plus il sera commode de l'effectuer, se souvenant que chaque jour des œuvres importantes s'en vont au loin, disputées par l'étranger. Certainement ce couronnement d'une œuvre féconde, l'enseignement qui en résultera pour tous, amis, ennemis ou simple public, nous l'aurons !

Encore nous avons parlé d'une question d'ordre social, doublant celle d'art.

A ce dernier point de vue notre brochure portera peut-être vers un but que nous avons indiqué ailleurs^»

{\) André Mellerio. L'Estampe et l'Affiche. 3» Année, 1899. Un Salon de la gravure.

comme nous ne cesserons de le préconiser : l'initiative de l'artiste pour la libre mise au jour de sa personnalité autonome.

A cette heure l'Impressionnisme et les esprits vraiment indépendants, de grands artistes tels que Puvis de Ghavannes ont ouvert la route. Des générations jeunes se lèvent qui, respectueuses de leurs aînées, profitent de leurs efforts comme du véritable enseignement découlant de leur œuvre: non l'imitation servile des maîtres originaux, mais la manifestation véridique et intégrale de soi-même. A leurs devancières elles accordent, ces générations nouvelles, le tribut de l'admiration, mais elles leur doivent aussi celui de la reconnaissance. Les Impressionnistes n'ont pas seulement éclairé les yeux et les palettes, mais ils ont encore si bien déblayé le chemin matériel dans la vie, au prix des huées et des injustices souffertes, que les jeunes artistes actuellement trouvent — sinon l'intérêt et la sympathie toujours — au moins une tranquillité relative du côté du public.

A ceux-ci nous crierons de toutes nos forces — haut l'initiative individuelle ! Demandez à l'Etat le minimum de protection, sous 'orme uniquement d'aide accessoire: musées, bibliothèques, locaux de travail ou d'exposition. Mais ref usez-lui la juridiction intellectuelle de vos œuvres, qui n'appartient qu'à tous vos contemporains en premier ressort, comme en dernier appel à la postérité. Dans ce siècle, surtout depuis quelques années les institutionsofîicielles: Ecole des Beaux-

Arts, Jurys, Prix de Rome ne semblent guère avoir rendu de services a la cause de l'art (1) — soit vicieuses par essence, soit manque d'hommes intelligents, ou besoin de réformes importantes. En revanche il leur est arrivé souventes fois, action grave et néfaste, d'entraver la marche de talents originaux maintenant proclamés.

Aujourd'hui la libération commencée par le Salon des Refusés sous l'Empire s'est accentuée. La valeur intellectuelle et la portée morale des décisions de jurys officiels sont bien tombées. Leur incompétence flagrante en nombre de cas, peut-être aussi des injustices commises, ont rendu possible des phénomènes en dehors d'elles aussi importants que le Salon du Champ de Mars, les Indépendants, sans parler du nombre croissant des expositions particulières ou par groupes. C'est ce mouvement qu'il importe de fortifier encore et d'élargir. A coté de la puissance, inévitablement bureaucratique et administrative de l'Etat, accroissons les forces libres qui contrebalanceront son omnipotence, et par où l'intégrité d'inspiration et de manifestation de l'artiste sera sauvegardée pour le plus grand profit de l'Art.

Paris, 10 Mai 1900

(1) A ce sujet on peut méditer utilement :

G ustave Geffroy. La Vie artistique, 5me Série. La Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Gravure à l'École des Beaux-Arts. L'enseignement de l'Etat. Opinion d'un évadé. P. 40 et suiv.

Charles Saunier Les grands prix de peinture, sculpture, gravure en médailles depuis la fondation du prix de Piome. Paris, Revue Encyclopédique. M.D.CGC.XC.I.

Documentation

Nous avons pensé qu'il serait peut-être commode de disposer avec une classification, les documents énoncés au cours de ce travail. Nous en avons ajouté quelques autres que nous avions immédiatement sons la main. C'est la justification des pièces sur lesquelles nous nous sommes appuyé, sans prétendre établir ici la documentation complète el raisonnée, que nous pouvons espérer dans l'avenir, relativement à ["Impressionnisme.

Impressionnisme

Théodore Duret. Critique d'Avant-Garde. Paris, Charpentier, îssô. Los peintres Impressionnistes. P. 37.

Georges Lecomte. L'Art Impressionniste, d'après la collection privée de M. Durand-Ruel. Trente-six eaux-fortes, pointessèches et illustrations dans le texte de A. -M. Lauzet. Paris. Typographie Chamerol et Renouard, 1892.

Gustave Geffroy. La Vie artistique. Troisième série. Paris, E. Dentu, 1894. Histoire de l'Impressionnisme.

André Michel. Notes sur l'art Moderne (Peinture). Paris, Colin et O, 1896. L'Impressionnisme. P. 256.

Gabriel Sèailles. Almanach du Bibliophile pour l'année 1898, Se vend aux Éditions d'Art chez Edouard Pelletan, Paris. L'Impressionnisme. P. 41.

i' F. A. Bridgmann. L'Anarchie dans l'art. Traduit de l'Anglais. Paris, Société française d'Éditions d'art, L. -Henry May. Impressionnisme-Symbolisme. P. 17.

Paul Signac. D'Eugène Delacroix au Néo-Impressionnisme. Paris, Édition de la Revue Blanche, 1899. Apport des Impressionnistes. P. 45.

EXPOSITIONS

La première exposition du groupe eut lieu chez Nadar, 35, Boulevard des Capucines, en 1874, du 15 Avril au 15 Mai: Astruc, Attendu, Béliard, Boudin, Bracquemond, Brandon, Bureau, Cals, Cézanne, Gustave Colin, Debras, Degas, Ouillaumin, Latouche, Lepic, Lépine, Levert, Meyer, de Molins, Monet, Berthe Morizot Mulot-Durivage, de Niltis, Ottin (Auguste), Ottin (Léon), Pissarro, Renoir, R.ouart, Robert, Sisley.

Exposition chez Durand-Euel, en Avril 1876, Galeries de la Rue Le Peletier, 11 : Béliard, Legros, Pissarro, Bureau, Lepic, Renoir, Caillebotte, Levert, Rouari, Cals, J.-B. Millet, Sisley, Degas, Claude Monet, Tillot, Desboutin, Berthe Morizot, Jacques François, Ottin fils.

Exposition, 6, Paie Le Peletier, en Avril 1877 : Caillebottè, Cals, Cézanne, Cordey, Degas, Ouillaumin, Jacques François, Lamy, Levert, Maureau, Monet, Berthe Morisot, Piette, Pissarro, Renoir, Rouart, Sisley, Tillot.

Exposition, 28, Avenue de l'Opéra, «la 10 Avril au 11 Mai

1879 : Bracquomond, Marie Rracquemond. Caillebotte, Pals, Mary Cassait, Degas, Forain, Lebourg. Monet, Pissarro. Rouart, Somm, Tillot, Zandomeneghi.

Exposition, rue des Pyramides, 10, du 1er au 30 Avril

1880 : Marie Bracqueinond, Bracquemond, Caillebotte, Mary Cassait, Degas, Forain, Gauguin, Guillaumin, Lebourg. Levert, Berthe . Morizot, Pissarro, J.-P. Raffaëlli, Rouart, Tillot, Vidal, Vignon, Zandomeneghi.

Exposition, 35, Boulevard des Capucines, en Avril 1881 : Mary • lassatt, Berthe Morisot, Degas, Forain, Gauguin. Guillaumin, Pissarro, Raffaëlli, Rouart, Tissot, Vidal, Vignon. Zandomeneghi.

Exposition, rue Saint-Honoré, du 1er au 31 Mars 1882 : Caillebotte, Gauguin, Guillaumin, Monet, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley, Vignon.

Expositions particulières, dans un appartement, 9, Boulevard de la Madeleine, de Mars à Juin 1883, donnant successivement des résumés des œuvres de : Monet. Boudin, Pissarro, Renoir, Sisley.

Exposition, du 15 Mai au 15 .Juin 1^86 : Degas, Berthe Morisot, Gauguin, Guillaumin, Zandomeneghi, Forain, Mary Cassait, Odilon Redon, Camille Pissarro, Seurat, Signac, Lucien Pissarro.

En 1887, Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Raffaëlli, Berthe Morisot, se trouvent à l'Exposition internationale «le Peinture et de Sculpture. Galeries Georges Petit, rue de Sèze.

N. B. Les indications qui précèdenl sonl empruntées brièvement à l'Histoire de l'Impressionnisme <1<- G. Geffroy iP. 25 à 81), l'auteur les accompagne de renseignements plus circonstani

Exposition de tableaux de Monet, Pissarro, Renoir etSisley, Galeries Durand-Ruel, 16, Rue Laffitte, du 10 au 20 Avril 1899.

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