‹ L'Exposition universelle de 1862Chapitre 13 sur 40 · SECTION L · texte numérisé non relu

SECTION L

ASPECT GÉNÉRAL DE l’eXPOSITION.

Ce serait une prétention téméraire que de vouloir donner en quelques pages une idée de l’Exposition universelle de 1862, en face du compte rendu si substantiel que forment les volumes écrits par les jurés français, après un long et consciencieux examen. En plaçant cette Introduction en tête de leur travail, mon unique objet est de condenser les observations les plus saillantes de leurs différents rapports, de signaler les traits les plus généraux qui ont frappé leur attention éclairée, et de provoquer le public à lire les rapports eux-mêmes.

L’Exposition universelle de 1862 a eu un succès qui, à l’heure même où j’écris ces lignes, achève à peine son cours; chaque jour, on a vu cinquante ou soixante mille personnes se presser dans les galeries et dans les nefs du palais de Kensington. Un si grand empressement s’explique par diverses raisons, et d’abord parce que l’Exposition justifie l’ambition de son titre, autant qu’il est possible. C’est bien, en effet, une expo-

INTRODUCTION

sition universelle, car toutes les branches des arts utiles y sont représentées, et tous les peuples à peu près ont mis un remarquable zèle à y concourir. On a signalé quelques abstentions, d’autant plus regrettables qu’elles étaient moins motivées. En France, les chefs d’industrie qui en ont donné l’exemple n’auraient qu’à se présenter pour recueillir des couronnes. Ces abstentions cependant ont été individuelles, et n’ont pas empêché les productions importantes des différents États de se montrer à l’Exposition, de manière à être justement appréciées. Si toutes les industries n’y ont pas obtenu tout l’espace qu’elles avaient réclamé, et c’est le cas pour plusieurs de la France , c’est qu’un obstacle de force majeure s’y est opposé : la variété des produits industriels va croissant tous les jours, et de plus en plus chaque nation embrasse un grand nombre de fabrications et de cultures,' si bien que le palais de Kensington, quelque vaste qu’il soit, était loin de pouvoir suffire à l’amplitude des demandes d’emplacement. A ce point de vue même, l’entreprise des expositions universelles semble devoir rencontrer à l’avenir de grandes difficultés maierielles. On peut craindre qu’il ne devienne impossible ûa les bien organiser, parce qu’il n’y aura pas d’édifice assez vaste pour les contenir, et l’on pourra bien être ainsi conduit à ne plus avoir que des expositions restreintes et spéciales par les objets qui y seraient rassemblés, tout en restant universelles par la nationalité des exposants.

Rien de plus saisissant pour un observateur, même peu familier avec les procédés de l’industrie, que le spectacle de ces salles spacieuses dans lesquelles sont réunies une si grande quantité de productions dispo-

INTRODUCTION

sées avec intelligence et avec art. Ces milliers d’objets différents sont là , rangés en ordre sous des voûtes de verre, à travers lesquelles la lumière se précipite par torrents, toutes les fois du moins que le permet le climat de Londres qui, cette année, s’est montré plus sombre et plus inclément qu’à l’ordinaire. L’aspect fort modeste de l’édifice à l’extérieur prépare le spectateur, par la voie du contraste, a être fortement impressionné par le tableau qui, le seuil de la porte franchi, s’étale à ses regards; mais d’autres contrastes et d’autres oppositions attendent le visiteur.

Ce sont, par exemple, les matières brutes dans leur nudité et leur simplicité, non loin des produits fabriqués, qui se recommandent par leurs dispositions ingénieuses ou par une forme élégante que le bon goût a inspirée, ou par leur splendeur native développée par le travail. Ainsi, les roches de quartz aurifère de la Californie et de l’Australie, sont à peu de distance de la bijouterie et de l’orfèvrerie la plus habilement ouvragée ou la plus éblouissante, rehaussée dans beaucoup d’échantillons par les reflets aux mille nuances des pierreries et des perles. Les minerais d’argent, qu’à première vue l’on distingue à peine de la pierre vulgaire, se voient à quelques pas de ces grandes pièces que les orfèvres de nos capitales ont préparées pour décorer la table des modernes Crésus, ou près de ces cadeaux magnifiques, sous la forme de coupes et de boucliers, qu’une riche cité ou une province, jalouse de faire remarquer son dévouement à la maison régnante, offre à des princes, à l’occasion de leur avènement au trône ou de leur mariage. Les minerais de fer, qui ont rarement une apparence propre à captiver le regard.

INTRODUCTION

font de même ressortir les objets, à l’aspect tantôt brillant, tantôt sévère, qui en proviennent : tels les ustensiles et les ornements qui se fabriquent en acier poli, ou ces majestueux mécanismes de l’industrie dont le fer et la fonte sont les matières les plus usuelles, ou encore ces terribles engins de guerre, et particulièrement les canons, qu’on rencontre, trop souvent peut-être, dans les galeries de l’Exposition, ou enfin les articles en fonte moulée auxquels on est parvenu à donner du premier jet beaucoup de fini (1), et qu’en recouvrant d’un vernis on fait passer assez aisément pour du bronze artistement travaillé. Ce sont encore les argiles diverses, en opposition avec tant de poteries belles par leur modelé et par leur glacé, plus belles par les couleurs dont on pare leur surface, ou par les applications dont on les parsème. Ou bien ce sont des matières sans mérite, ou du moins sans agrément, telles que le sable, la potasse et les oxydes de plomb, non loin des objets éblouissants qui en sont composés, comme ces glaces si grandes, si transparentes, d’une eau si pure; ces cristaux mats, blancs ou colorés, ces verres moulés qui se fabriquent à si vil prix maintenant, de manière à permettre au plus modeste ménagé de se donner un air de luxe; ou ces pièces de cristal ciselé sur lesquelles un travail ingénieux s’est accumulé au point d’en centupler dix fois la valeur première, ou enfin ces appareils lumineux des phares que la science de Fresnel a rendus si puissants, et que oes gouvernements intelligents ont tant multipliés sur les côtes des pays civilisés, pour la sûreté des navigateurs.

(1) C’est ce qui frappe surtout dans l’exposition de M. Durenne.

Dans les salles de l’Exposition, l’observateur a lieu d’être frappé d’un autre contraste, celui-ci résultant de la juxtaposition des productions émanées des peuples qui représentent la civilisation sous les différentes formes qu’elle a successivement revêtues; car dans ces longues galeries on trouve la manifestation du génie industriel de la société humaine, dans les situations diverses qu’elle a traversées, depuis ses plus humbles essais d’organisation jusqu’à la constitution savante et complexe des grandes nations modernes. C’est que, à l’heure actuelle, tous les âges de la civilisation coexistent sur la terre. On y rencontre, en effet, encore, soit le sauvage qui en est à attendre chaque jour sa subsistance du succès de sa chasse ou de sa pêche; soit les tribus de pasteurs qui reproduisent presque servilement le même modèle de société que ta Bible nous montre sous la tente et dans la famille des patriarches Abraham et Melchisédech ; soit les peuples placés sous un régime féodal, semblable à l’organisation politique et sociale qui était en vigueur parmi les nations de l’Europe il y a six ou huit siècles. Tout cela subsiste et même affecte de faire bonne contenance à côté des puissantes monarchies, à peu près toutes représentatives aujourd’hui, qui occupent les parties les plus prospères de l’ancien continent, et en face des républiques grandes ou petites qui sont éparses sur la surface du nouveau. Chacune de ces combinaisons de gouvernement et de société a son cachet qui se reconnaît sur les produits mêmes de son industrie. A ce propos je puis citer les divers rameaux de la civilisation asiatique ou orientale, si différente dans son génie de la civilisation occidentale ou chrétienne. Leurs produc-

INTIlODUCTIOiN.

lions sont moins variées que celles de l’Europe. Plusieurs n’en sont pas moins intéressantes. Elles ont dans la forme et dans l’aspect une originalité qui saisit l’attention et provoque souvent l’admiration même. Ainsi, les expositions de l’Inde, de la Chine et du Japon , méritent qu’on les regarde de près et avec soin. L’Inde surtout figure à l’Exposition avec une haute distinction. L’île de Java, qui est la riche colonie d’une nation européenne, mais qui reste peuplée à peu près exclusivement d’Asiatiques, y tient aussi fort convenablement sa place.

Par une dérogation dont les curieux ne se plaignent pas, on trouve à l’Exposition un petit nombre d’objets qui remontent à des peuples depuis longtemps disparus. Les vitrines de l’Égypte offrent aux regards du public étonné des bijoux en or dont se parait une reine cinq cents ans avant, Moïse, et des statuettes en terre cuite auxquelles on attribue une antiquité de quinze cents ans plus reculée! Les bijoux en or sont d’une grande beauté et d’une exécution très-soignée. C’est la preuve que la civilisation est bien ancienne sur les bords du Nil, la preuve aussi que l’attention de l’homme et son instinct du beau ont été captivés de temps immémorial par les qualités de ce métal. Il semble que la beauté de l’or ait dès l’origine excité et développé l’adresse et le talent de l’ouvrier.

Dans le giron même de la civilisation occidentale, la plupart des colonies se distinguent par ce caractère, qu’elles se consacrent presque absolument à la production des matières premières : ici, comme en Australie, la laine d’innombrables troupeaux, et puis du cuivre, et puis de l’or; là, comme au Canada et dans les provinces

INTRODUCTION

attenantes, des spécimens multipliés de bois bruts ou dégrossis, ou façonnés en des formes simples , telles que des manches de haches ou d’autres outils ; ailleurs, des cuirs et des graisses. D’autres colonies, favorisées d’un climat plus chaud et peuplées en grande partie d’Africains que la traite y a apportés, sont adonnées à produire des matières premières d’un autre genre, les denrées dites coloniales, le sucre et le café principalement. Pendant ce temps, les États qui ont des annales plus longues , et par conséquent une population plus dense, varient presque à l’infini leurs cultures et leurs fabrications, et se livrent avec un succès toujours croissant à la production de certains articles qui réclament le travail le plus fini et le plus minutieux.

Une exposition de l’industrie exécutée dans ces conditions se recommande certainement par le pittoresoue. Ce qui a plus de prix, elle est du plus haut intérêt pour le savant ou le technologiste , avides d’observer le mouvement des arts, ou pour le manufacturier, désireux de comparer pour s’instruire et se perfectionner. Elle permet de parcourir presque en un clin d’œil l’histoire des efforts de l’espèce humaine pour faire servir à la satisfaction de ses besoins les matériaux du globe et toutes les ressources qu’il fournit. Elle donne la mesure de l’espace parcouru dans cette vaste carrière, depuis l’origine jusqu’à nos jours.

Parmi les comparaisons qu’un spectateur même peu érudit peut faire avec profit entre les différents états de société, il en est de saisissantes. Je citerai entre autres celles qui auraient pour sujet les navires auxquels l’homme confie les intérêts de son commerce et quelquefois la défense de l’indépendance nationale. On trouve

INTRODUCTION

à l’Exposition les extrêmes en ce genre. On y voit figurer le canot d’écorce dans lequel l’Indien de l’Amérique du Nord se lance sur les fleuves et même sur les lacs, canot si léger que le navigateur peut, sans trop de fatigue, en charger ses épaules afin de traverser ce que les colons français du Canada appelaient pour ce motif un portage, c’est-à-dire l’espace sur lequel la navigation est interrompue (1). C’est le Nouveau-Brunswick qui l’a exposé. Dans une autre salle se présentent les paquebots à vapeur munis de fortes machines , qui traversent l’Atlantique avec une rapidité inouïe et une régularité parfaite. Mais on admire surtout les grands bâtiments de guerre, et particulièrement les navires cuirassés, qui sont les plus terribles machines que l’homme ait jamais imaginées pour la destruction, mais dont la dépense est tellement grande que, seuls, les États du premier ordre peuvent se la permettre. C’est ainsi que le beau paquebot transatlantique le Persia, et tes navires de guerre lAchilles, le Warrior et Y Agincourt, sont présents à l’Exposition par leurs modèles ou par les pièces principales des machines à vapeur destinées à les mouvoir.

C’est une grande satisfaction que de pouvoir faire le tour du monde entier, sans sortir d’une suite de salles élégamment disposées, décorées d’objets d’art ou de chefs-d’œuvre industriels, bordées de ce qu’il y a de plus beau parmi les plantes exotiques, et rafraîchies par des fontaines d’ornement d’où l’eau s’épanche en abondance. Un des vifs plaisirs qu’un esprit sérieux

(1) L’interruption provient tantôt de ce que, sur une certaine partie de son cours, la rivière est obstruée par des rochers, tantôt de ce qu’on doit passer d’une vallée à une autre.

INTRODUCTION

puisse goûter, c’est assurément cette revue du monde entier. L’exploration de notre planète peut se faire par d’autres moyens sous les voûtes du palais de Kensington. Il est aisé, par exemple, d’y étudier la constitution des différentes régions du globe par les échantillons géologiques et minéralogiques méthodiquement classés, qui ont été apportés des différentes parties de la terre. On a la faculté, dans cette pérégrination, de s’assister de bonnes cartes de géographie, d’excellentes mappemondes, et de globes même où la planète est représentée dans sa rotondité, car tout cela y est étalé. On a même pour quelques contrées, surtout pour quelques-unes de celles que nous ignorons le plus en Europe, l’assistance de paysages joliment dessinés et peints. C’est ainsi qu’on s’arrête avec plaisir devant une suite de vues de l’Australie.

Je n’exagère pas le mérite de l’Exposition en disant que c’est un champ d’observations pour le philosophe, pour l’historien, pour l’homme d’État. On y trouve, en effet, des indications précises, positives, flagrantes, sur la situation des différents peuples, leurs usages, leurs mœurs, leur avancement dans les sciences et les beauxarts comme dans l’industrie ; sur leur degré de richesse et la densité de leur population. De même que le physiologiste ou l’homme versé dans l’anatomie comparée parvient, par le moyen d’un seul ossement d’un des animaux antédiluviens, à en déterminer la constitution, de même, et à plus forte raison, il est possible de faire la description d’une société, et de déterminer les traits et les caractères de sa civilisation, quand on a sous les yeux tout ou presque tout ce qu’elle sait faire , quand on peut voir et toucher ses ustensiles, ses meubles, ses

INTUODUCTION.

vêtements, examiner les ornements dont elle aime à se parer, et goûter des yeux au moins aux aliments dont elle se délecte.

Il est un autre sujet sur lequel l’Exposition ouvre des perspectives étendues, plus riches sans doute d’espoir que de réalité, mais dont l’intérêt est intiui. En m’exprimant ainsi, je ne fais pas allusion seulement aux machines nouvelles d’un genre ignoré jusqu’à notre époque, qui viennent de naître, et dont il est impossible encore de prévoir le dernier mot. Je n’ai pas en vue non plus, quelques promesses qu’ils fassent, les corps nouveaux que l’homme a pour ainsi dire créés en les extrayant du sein de substances dans lesquelles ils étaient engagés, au point qu’il semblait impossible nonseulement de les y voir, mais de les y soupçonner. Ce que je voudrais maintenant signaler de préférence, ce sont ces matières brutes que la nature nous présente disséminées entre les lointains climats, matières que nous connaissons à peine et dont nous n’avons tiré qu’un parti insignifiant encore, mais dont il y a lieu de penser que l’industrie humaine fera profiter la société sur de grandes proportions, à cause des qualités originales qui leur sont propres. Voyez le caoutchouc ; c’est un suc grossièrement recueilli par des peuplades sauvages ou à demi civilisées, et qui, se coagulant à l’air, se change en une substance molle et élastique. Pendant une suite d’années, qu’a-t-on su en faire? Un petit ustensile de bureau pour nettoyer les papiers souillés, un jouet d’enfant qui rebondit lorsqu’il a frappé la terre ou a été lancé contre un mur. C’est alors que l’industrie s’en est emparée et qu’elle en a tiré une multitude d’articles. On utilise le caoutchouc dans les instruments de chirurgie

INTROUlICTIOK.

et dans les tissus dont on enveloppe les membres malades. Dans le vêtement, le caoutchouc a de nombreux emplois, et d’abord celui de nous procurer des manteaux imperméables dont le prix est à la portée de toutes les bourses. Le caoutchouc rend une multitude d’autres services à l’hygiène. La grande industrie des chemins de fer a recours au caoutchouc vulcanisé , c’est-à-dire combiné avec une certaine proportion de soufre, pour les tampons destinés à amortir le choc de ses monstrueux engins. La mécanique l’adapte à des destinations auxquelles il répond mieux que tout ce qui y servait jusqu’à ce Jour : les courroies en caoutchouc sont préférables à celles de cuir pour la transmission du mouvement; il n’y en a pas d’autres pour le service de l’Exposition. Le caoutchouc fournit à la navigation des instruments de sauvetage et des nacelles ; aux voyageurs, des coussins et de la literie très-portative. A l’architecture, il donne le kamptulicon, substance excellente pour ménager, dans les salles les plus fréquentées, un sol que n’use pas la circulation la plus active, et sur lequel les plus gros souliers n’ont aucun de ces retentissements qui dérangent l’homme voué à un travail attentif (1). Complètement durci par les procédés qu’a fournis la chimie, il devient un autre corps qui sert avantageusement à faire plusieurs ustensiles, des ornements de la personne ou des articles de toilette.

(1) On l’a employé avec succès dans la vaste salle de lecture qui a été établie d’une manière si commode pour le public, au Musée britannique, à Londres, par M. Panizzi, l’habile directeur de ce magnifique établissement. Le kamptulicon est en usage aussi à la Banque d’Angleterre.

INTKODUCTION.

Voilà déjà une longue liste d’usages, et chaque jour d’autres viennent s’y ajouter (1).

La gutta-percha, substance plus récemment connue que le caoutchouc, n’est encore qu’au début de ses applications; mais elle fait concevoir aussi bien des espérances.

Dieu seul sait les découvertes qui seront faites en ce genre, lorsque le globe aura été mieux exploré par les savants et par' les hommes qu’anime la passion de rechercher les choses utiles. Voici un exemple que je prends au hasard entre mille, parce qu’il est représenté à l’Exposition. Un jour, arrive dans un de nos ports un navire qui revenait des parages de l’Amérique du Sud ; il avait touché à Guayaquil, et il y avait pris, en guise de lest, de gros noyaux, produits d’un arbre qui croît par la grâce de Dieu dans la contrée, sans que les hommes aient jamais pris la peine de le cultiver. Ces noyaux, durs et pesants, gros un peu moins que le poing, ressemblent aux galets qu’on charge comme lest dans la plupart des ports, et c’est ce qui avait déterminé le capitaine à les embarquer. La douane de ce temps-là, instrument docile du système prohibitionniste, en vertu duquel on regardait comme une calamité l’entrée de toute substance étrangère, fit des difficultés pour laisser pénétrer cette noix inconnue; à la fin, cependant, l’entrée fut permise, et l’objet fut soumis à l’examen de manufacturiers qui trouvèrent que, pour plusieurs destinations, il pouvait rempla-

(j) On trouvera, dans le rapport de M. Barrai, une énumération plus longue des articles qui se font en caoutchouc, avec d’autres observations curieuses sur cette substance. (Voir tome II, classe iv, page 149.)

INTRODUCTION

cer l’ivoire, que pour certaines il était préférable. On lui a donné le nom à' ivoire végétal; dans le pays d’origine, c’est le coroso. On en fait aujourd’hui des millions de boutons. La manufacture de boutons de MM. Weldon et Weil, à Paris, en consomme une grande quantité. On est parvenu à le colorer de beaucoup de nuances, ce qui permet d’en varier les produits.

Mais voici un exemple plus décisif au sujet de la puissance d’extension qui est propre à l’industrie. Qu’était-ce que le jute dans les manufactures européennes, il y a vingt ans ? Le nom même n’en était pas connu en Europe. Un savant anglais , le docteur Roxburgh , avait bien signalé à ses compatriotes , il y a une soixantaine d’années, l’usage que les habitants de l’Inde faisaient de ce textile; l’avis avait passé inaperçu. Enfin , il y a quinze ou vingt ans, des manufacturiers de l’Angleterre ou plutôt de l’Écosse se mirent à l’essayer. La conséquence a été la création d’une grande industrie qui emploie une nombreuse population ouvrière, et fait la prospérité de la ville de Dundee, entre autres. Les relevés officiels du commerce anglais constatent que la quantité de jute importée de l’Inde dans le Royaume-Uni atteint maintenant 45 ou 46,000 tonnes, dont on fait différents tissus communs en attendant qu’on en produise de plus fins. On en fabrique aussi des tapis dont le bon marché est fort remarquable. En ce moment on les vend , en France, après avoir acquitté les droits d’entrée et les frais de transport, sur le pied de i franc à 1 fr. 20 c. le mètre.

(1) L’industrie du jute a fait l’objet d’un rapport intéressant de M. Alcan. (Voir tome IV, classe xix, page 432.)

INTRODUCTION

La France s’est peu lancée encore dans la fabrication des tissus de jute; mais comme chez nous le bon marché n’est pas un attrait moindre qu’en Angleterre, il est vraisemblable qu’elle prendra promptement cette voie. La cherté extrême du coton décidera des manufacturiers à entreprendre le travail de cette matière qui est à vil prix. Le jute vaut la moitié du chanvre , le tiers du lin, du tiers au quart de ce que valait le coton ordinaire de la Louisiane et de l’Alabama, quand il était à son prix normal, et moins du dixième de ce que coûte une laine médiocre.

Page 1