DE M, VICTOR GESTA, DE TOULOUSE
Je ne sais dans quels sentiments MM. de la >mmission impériale ont accompli leur tà- 'che, mais il serait à dé.sirer que la vue des remarquables vitraux de MM. Maréchal, Lusson, Gesta, Laurent Gsell leur eût inspiré du moins quelques regrets.
Tous lespeintres-verriers ont été justement blessés du peu d'estime qce l'on a paru faire de leur art en comprenant leurs ouvrages dans la classe 16 parmi les bouteilles, la go hcleterie, les verres à vitre, les glaces" et les cristaux.
En vérité ce classement est bien singulier! Si singulier que l'on ne serait guère plus surpris en trouvant les œuvres de Breton, Meissonier, Bida, Gérôme, classées parmi les toiles à linges, les loiles à navires, les chanvres et le lin.
Ne ses ait-ce pas eneffet la même méthode; la matière mise en première ligne; l'art complètement méprisé? Mais, dira-t-on peut-être, les cristaux, les verres taillés n'exigent-ils pas souvent autant d'art que les vitraux euxmêmes? A cette objection nous répondrons résolument : Non.
Cen'estpassans raisonque les fabricants de vitraux sont appelés peiiilres-verricrs. Ils joignentà la science qui cons'ituepresque tout le mérite des producteurs de cristaux ou de verres plus ou moins façonnés, l'art du dessinateur et du peintre ; or quoique la partie scientifique ou, si l'on veut, matérielle du fattricant de vitraux soit extrêmement complijuée et difficile, il n'en est pas moins vrai que ;ette partie s'efface et disparaît sous l'art iplendide du peintre, art qui sait faire vivre ious nos yeux des personnages, reproduire ivec vérité des scèues grandioses de la Bible )u de l'histoire, et les embellir de couleurs larmonieuses et naturelles.
Donc la Commission impériale ne devait las classer les vitraux parmi les verres et les jouteilles; si ce classement n'était le résulat d'une erreur, il serait un outrage fait à 'art des peintres-verriers, l'un des plus adnirables parmi ceux que nous a transmis le nojcn âge et l'un de ceux qui, dans ces lerniers temps, ont accompli les plus rapides irogrès.
Mais ce n'est pas là malheureusement le 1
seul reproche que l'on puisse adresser à la Commission.
Après ce classement, le jury, à son tour, a fait une mauvaise répartition de récompenses; jusques ici les fabricants de vitraux avaient recueilli dans les expositions des médailles d'honneur et les plus hautes distinctions. En 1867 quelques médailles d'argent ont été distribuées aux peintres-verriers de Paris, et quelques médailles de bronze ont paru sulTisantes pour les exposants de province. C'est ainsi qu'un art intéressant et magnifique a été encouragé à l'Exposition universelle de 1867.
Cet accueil ne saurait empêcher les peintresverriers de persister dans la voie du progrès. Quelques-uns d'entre eux, du reste, ont trop reçu de récompenses et d'encouragements dans le passé pour se laisser ébranler par l'indifférence (plus apparente d'ailleurs que réelle) de la Commission impériale.
Parmi ces peintres, nous nous plaisons à cil;r M. -Victor Gesta, de Toulouse, qui, dans celte même année '18G7, a vu ses ouvrages justement appréciés et qui a reçu le titre de peintre-verrier de S. M. 1 Empereur, ainsi que la décoration de Saint-Stanislas, distinction flatteuse que la cour de Rome lui a dé cernée pour un des plus magnifiques vitraux dus à l'art moderne, une sainte Germaine qui décore aujourd'hui le Vatican.
M. Victor Gesta a mis sous nos yeux, à 1 Exposition universelle, deux verrières d'un caractère différent, la première représente la proclamation du dogme do l'Immaculée Conception; la deuxième eEntrée de Louis XI à Toulouse, en 1462. Louis XI, âgé de 38 ans, au retour d'une conférence qu'il eut avec Jean de Castille sur la frontière de Navarre, passa par Toulouse, et jura devant les portes de la ville de garder les privilèges et franchises de la cité.
Notre gravure représente le roi à genoux, les mains étendues sur un missel et prêtant le serment, que reçoit Bernard du Rosier, arlievêque de i'oulouse.
Les huit Capiiouls, ou consuls de la cité, entourent l'autel sur les degrés duquel Louis XI est agenouillé ; l'étendard de la ville flotte au vent porté par le seigneur de Beaupuy. Sous le dais fleurdelisé, la reine Charlotte de Savoie assiste à la cérémonie, ainsi que l'escorte du roi placée au pied des remparts de Toulouse, et composée de Jean de Foix, prince de Béarn, du comte de Perche, du comte d'Armagnac et d'autres grands du royaume.
Notre gravure ne peut reproduire que le dessin de cette œuvre, c'est bien quelque chose sans doute, car ce dessin ne mérite que des louanges, et il n'est personne qui n'ait admiré la composition de l'entrée de Louis XI. Mais la gravure peut-elle rendre cette gamme de couleurs harmonieuses, ces tons éclatants, hardis et cependant fondus avec le goût qui distinguent l'œuvre de M. Victor Gesta? Ne
croirait-on pas, en voyant son vitrail, avoir sous les yeux une des plus belles compositions des peintres-verriers du seizième siècle ?
Le cadre forcément restreint de notre publication, ne nous permet pas de faire ici une étude des progrès accomplis par nos artistes français en général et par M. Gesta en particulier, dans l'art de transporter sur le verre les plus magnifiques compositions et de leur donner à la fois la durée et l'éclat. Cette étude intéressante nous permettrait de constater que nosartistesnesontpas inférieurs à ceux du moyen âge dans les procédés matériels ; loin de là, car ils ont poussé la science hors des limites restreintes du temps passé. Nous constaterions aussi la supériorité réelle de nos artistes, dans la composition, le dessin, la perspective et la peinture elle-même!
Paul Bellet.
Galvanoplastie ronde hosse
de mm. CHRISTOFLE ET C'.
Nous avons eu occasion de décrire la vaste exposition de M. Christofle et Cie, et de suivre dans ses progrès incessants l'orfèvrerie galvanique. Nous ne voulons aujourd'hui qu'appeler l'atlention sur une spécialité de cette grande industrie, les produits de la galvanoplastie ronde bosse.
Dorer et argenteries métaux, au moyen de la pile électrique, tel était le but que se proposaient MM. EIkington et Ruolz, dont le premier brevet fut pris à Birmingham, le 28 mars 1840. M, Charles Christofle introduisit en France et exploita leurs procédés avec un tel succès., qu'il ne chercha pas tout d'abord à innover. Ses successeurs, M. Paul Christofle, son fils, -et Henri Houilhet, son neveu, ont appliqué l'éleclro-chimie au moulage de statues, de vases, de groupes, de bustes, qu'ils obtiennent, avec une dépense beaucoup moindre, aussi purs, aussi solides qu'en les fondant par les moyens admis comme seuls infaillibles jusqu'à ce jour.
N'hésitons pas à le dire, le vase de ÏÉducalioii d'Achille, le groupe de la Ncwigation, sont dignes d'être comparés aux belles pièces d'orfèvrerie que nous a léguées le seizièine siècle.
Le vase est en argent, à panse plate; il a a été modelé par MM. Mathurin Moreau et A . Madroux, ornemanistes de la maison Christofle. Il repose sur un pied finement ciselé, dont on ne saurait voir les délicatesarabesques sans songer involontairement à Benvenuto Cellini. Une guirlande de feuillage serpente dans le cadre ovale du médaillon central. Sur la panse plate galope le centaure Chiron, entraînant son jeune élève, Achille aux pieds
légers. La composition est mouvemenlce ; le relief, liabilenieul calculé, tantôt s'aecentue avec vigueur, tantôt se perd dans les fonds; la nature et la conleur du métal font valoir le modelé des figures.
Deux génies se dressent sur les consoles latérales; l'un, qui tient des éperons, personnifie l'Émulation; l'autre porte le frein qui
dirige la course et modère une trop dangereuse impétuosité. Tous deux ont à la main gauche des palmes qui accompagnent très-lieureusemcnt le goulot élancé et chargé de ciselures.
Le vase do l'Éducation d'AcliiUe a été offert par l'Empereur, eu 1 8G7, au Cercle des patineurs.
C'est au nom du gouvernement impérial,
que M. le marquis de Chasseloup-Lauhat i; ministre delà marine et des colonies, a offerii le groupe de la Navigation à 'Walter Farquharn Larkins, esquire, membrcdu Board o Trade. Une plaque eommémorative , placé( sur le soubassement, rappelle que ce témni gnage d'estime et de considération lui a ét( ; accordé, au mois de janvier ISGG, en souve i
GALVANOPLASTIE Dli H. CHHISÏOFLK. — Le Miliin de Cnlonc el Icsbusics de Halévy et de Rossiiii. — Dessin de M. Fellmanii.
nir des services qu'il a rendus pour l'adoption universelle du Code international des signaux, avec le concours de M. de Sallandi'ouze de laMornaix, lieutenant de vaisseau de la marine impériale.
Chacun conçoit combien il est important pour les navigateurs de posséder un moyen international de communiqueravec les terres dont ils s'approchent et les navires qu'ils rencontrent à la mer. Depuis un demi-sièele,
plusieurs tentatives ont été faites pour l'adoption d'un Code universel de signaux ; malheureusement, par un amour-propre mal entendu, chacun ne voulait reconnaître comme bon que le Code adopté dans son pays, et s'obstinait à rejeter ceux des autres. Un essai avait] été tenté en France, il y a plusieurs années :] le système de Reynold Chauvancy, adopté par le gouvernement français, avait été accepté par quelques puis-
sances maritimes, mais l'emploi ne s'en éta pas généralisé. La France et l'Angleteri viennent de publier un Code rédigé il Lor dres par une commission spéciale , dot MM. Farquharn et S. de la Mornaix étaiei secrétaires. Ce Code, soumis à l'examen c toutes les nations maritimes, a reçu leur aj prohation , et les différents gouvernemen ont signé, avec la France et l'Angleterre, d( conventions par lesauelles ils s'engagent
L'EXPOSiîiON UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTRÉE.
rendre l'usage de ce Code obligatoire à bord de leurs bàliments de guerre et de commerce. Des commissions mixtes s'occupent de traduire en toutes langues cet utile et important ouvrage, qui sera ensuite livré au prix le plus bas possible aux navigateurs. Jusqu'à ce jour le Code anglais et le Code français ont seuls paru.
Il n'était pas facile de résumer en une allégorie, d'écrire en sculpture, celte histoire technique, M. Aimé Millet a représenté la navigation sous la figure d'une femme élégante, court-vêtue, dont la robe aux mille plis est mouillée par les lames et contournée par les vents. Elle est assise sur la proue d'un navire; sa main gauche s'appuie sur une sphère; sa maiu droite élève une éloile pour guider les marins et les prévenir du danger. Auprès d'elle, est un petit génie qui manie l'aviron. La composition est élégante; la divinité de Aimé Millet appartient à lafamille des nymphes de Jean Goujon et de Germain Pilon.
A])rès avoir appliqué aux pièces d'orfèvrerie la galvanoplastie, M. Christofle a voulu l'employer pour des œuvres de laplus grande dimension. Les édihces publics contemporains sont souvent ornés de statues colossales. L'académie impériale de musique, par exemple, a déjà reçu, dans les niches de sa façade, des bustes de compositeurs célèbres; etaux deux extrémités du couronnement, doivent être placés des groupes allégoriques. Ces groupes sortiront des ateliers de la maison Christofle. Le cuivre dont ils seront formés, se déposera dans d'immenses moules de gutta-percha , doublés intérieurement de plomb ; sous l'action puissante de la pile, il acquerra plus de cohésion et de résistance que s'il avait été fondu, et, dégagé de son envelopjie, surgira en gigantesques œuvres d'art.
Ainsi ont été exécutés, pour la façade de l'Opéra, les bustes d'Halévy et de Rossini. Jaloux de prouver toute la puissance de ses procédés, M. Christofle n'a pas craint de se mesurer avec tes plus énormes statues que nous connaissions. Il a reproduit, par la galvanoplastie, le Penseroso de Michel-Ange, et ie Milon du Puget. L'alhlèle de Crotone, pris, comme dans un étau, dans la fente de l'arbre qu'il avait voulu briser, désarmé en face du lion qui lui déchire les chairs, nous offre un spectacle aussi émouvant qu'au musée du Louvre, où se trouve l'original.
La galvanoplastie ronde bosse vient de naître, et voilà ce qu'elle fait dès à présent. Elle a reproduit, avec la plus minutieuse exactitude, la belle porte sculptée de la sacristie de Saint-Marc, à Venise. Elle peut, en se généralisant, accomplir une véritable régénération, ouvrir des voies nouvelles à l'industrie, et contribuer, dans une large proportion , à l'embellissement de nos monuments publics.
É, DE LA. BÉDOLLiiÎRE.
Les Scies à découper de M. Périn.
Il est certaines industries que le système de classement aura plus spécialement favorisées.
L'industrie de M. Périn est de ce nombre. Elle figure dans deux classes différentes : la classe 54, qui comprend les machines-outils, et la classe 58, où se trouvent réunis le matériel et les procédés de la confection des objets du mobilier et de l'hiibitatioa. Notons que M. Périn, mécanicien distingué, construit des lames de scie sans fin, pour le bois en grume, pour le dcdoublage, ainsi que les machines à faire les tenons et à faire les mortaises. Mais voici à quoi lui aura servi sa double exposition.
• La grande difficulté de l'outillage mécanique est le découpage courbe; cette difficulté apparaît plus évidente encore par la juxtaposition de l'outil et du travail exécuté.
Quel que soitle mérite de M. Périn, comme constructeur de machines-outils, il eût certainement risqué de n'être point apprécié à sa juste valeur, vu Pextrême variété d'application de ses produits qui figurent dans la classe 54. Mais la classe 58, en même temps qu'ellerestreignait le nombre des outilsadmis, mettait mieux en relief leur spécialité. Aussi le jury, en assignant à M. Périn un rang honorable dans la construction des machinesoutils en général , par le don d'une médaille d'argent, a pu rendre à l'exposant, pour sa scie à rubans et pour sa machine à faire les moulures, la justice qui lui était due, en lui accordant la première médaille d'or de la classe 58.
A l Exposition universelle de 186'2, un rapport officiel constatait, dans le travail du bois, la supériorité française en fac<' du travail mécanique des Anglais, tout en ajoutant que si nous étions supérieurs au point de vue de l'art, les Anglais nous primaient par le travail économique de leurs machines.
L'ébénisterie du faubourg Saint-Antoine n'a jamais voulu abjurer ses tendances artistiques; les perfectionnements des machinesoutilsdeM. Périn sont efl'ectués dans ce sens ; et le meuble en bois découpé que reproduit notre gravure est un admirable échantillon de3 progrès obtenus.
L'un des plus grands mérites des scies à lames sans fin est la possibilité de tailler facilement, et avec une exactitude rigoureuse, les courbes les plus délicates, quelles qu'en soient les applications.
Ces applications ne se bornent pas à l'ornemenlation d'un meuble; la marine, les arsenaux, les ateliers du chemin de fer, les grandes usines et les industries privées se servent journellement de cet excellent outil.
Il y a seulement, dix ans que M. Périn s'est révélé comme constructeur; et puisque nous
avons fait l'éloge de k fabrication, nous demandons la permission de dire aussi un mot du fabricant.
La mention portée sur la liste des récom-i penses au nom de M. Périn est ainsi conçue : « De simple ouvrier est parvenu à unesupé^ « riorité remarquable comme constructeur- « mécanicien, el a rendu des services excep- (t tionnels à l'industrie des meubles.
Si les ouvriers veulent bien se souvenir de ce fait et s'inspirer de ce modèle, plus que tous autres ils sont à même d'arriver au premier rang.
Et pour cela, l'instruction est le premier: outil. I
Avant de terminer, nous prendrons la liberté d'appeler l'attention du lecteur sur la gravure qui accompagne cet article. D'une exécution rare, elle mérite en effet une mention particulière ; et, digne de figurer auprès de ce que la Renaissance a de plus charmant dans ce genre, elle défie toute comparaison moderne. Pour les finesses exquises, le burin merveilleusement patient et délié de Mlle Hélène Boetzel n'a pas de rivaux.
A. Chuiac.
LKS OMISSIONS.
Toutes les applications de la science à l'industrie sont venues à l'Exposition de 1867 se faire reconnaître. Toutes n'ont pas été accueillies en raison de leur utilité ou de leur mérite; et nous le regrettons, moins pour les justiciables méconnus, que pour les juges qui n'ont pas toujours été à la hauteur des grandes assises qui étaient assemblées.
Nous avons déjà signalé beaucoup d'omissions; et nous continuons notre office de réparateurs.
Pourquoi M. Sommeiller, le perforateur des Alpes, qui troue par la base une montagne de douze kilomètres de diamètre au moyen de cette force nouvelle dont il règle l'emploi, et qu'on nomme l'air comprimé, pourquoi M. Sommeiller, à qui un simple cours d'eau suffit pour accomplir ce travail de Titan, qu'Archimède lui-même n'avait pas osé rêver, et qui dédaigne la vapeur, cette force déjà vieille et usée, pourquoi, dis-je, n'a-t-il pas trouvé accès auprès des juges de l'Exposition, qui se seraient glorifiés en lui accordant un grand prix'?
Et le lieutenant américain Maury, qui a fait une merveilleuse orographie de l'Océan, qui a mis la science des courants au service de la navigation, qui a évité aux marins tant de naufrages, en leur dénonçant tant de fausses routes, qui a indiqué les moyens certains d'économiser six semaines sur les parcours interocéaniques; pourquoi le lieutenant Maury n'a-t-il pas été récompensé à l'Exposition internationale de 1867'?
Pourquoi M. Belgrand, l'ingénieur hydrolicien, àqui nous devons les beaux réservoirs
de Ménilmontaiit, qui a conçu sur un mode ] nouveau le canal de la Vanne et exécuté le canal de la Dliuys, pourquoi M. Bclgrand, à qui l'hydrologie est si redevable, n'a-t-il pas trouvé à l'Exposition de I8G7 une récompense digne de lui?
Nous en passons, et des plus dignes, pour arriver à la grande iniquité dont l'Exposilion de ',8G7 restera justiciable devant l'avenir, si le moment de la réparation est passé, dans la personne de M. de Molon, ledécouvreurdu phosphate de chaux fossile.
On avait annoncé que le jury des récompenses avait décerné un grand prix à M. de Molon : son exposition de nodules de phosphates, des différentes régions de la France, était sans pareille et avaitfaitl'admiration de tous les gens compétents, par la richesse des spécimens, par la méthode qui avait présidé à leur «ollationnement, et enfin par les recherchas patientes et les savantes investigations dont elle portait l'éclatant témoignage. Pourquoi donc le grand prix n'est-il pas arrivé à M. de .Molon ? Avant de vous raconter cette histoire douloureuse d'un inventeur, victime de sa découverte, — vieille histoire, hélas I — laissez-moi vous dire de quels bienfaits la France et le monde sont redevables à M. de Molon.
I le Phosphate de chaux. — M. de Molon. i< La somme totale de production agricole qu'un pays peut fournir, la somme totale de viande, de grains, de légumes qu'il peut livrer à la consommation, dépend surtout de la quantité de phosphate de chaux qui se trouve engagée dans la masse organique ou agricole, n
Qui constate ainsi l'iutervention presque providentielle du phosphate de chaux pour la conservation de la fertilité des terres? C'est M. Elle de Beaumont, la plus grande autorité en ces matières. Lisez l'Enquête des engrais: vous y trouverez la preuve, constatée à chaque page, que la fertilité d'un sol dépend presque exclusivementde la quantité de phosphate de chaux qu'il contient. C'est le phosphate de chaux qui fournit à la végétation son principal aliment. Aussi c'est sur cet élément réparateur qu'est basée toute la Ihéorie de la reslUulioli, qui est la doctrine de la science agricole.
L'atmosphère fournit en abondance, sans jamais s'épuiser, les principes de vie que le sol lui demande, carbone, hydrogène, oxygène, azote. De même les chlorures, les principes alcalins, siliceux," magnésiens que ta végétation réclame du sol, se renouvellent d'eu.x-mêmes par l'elîet des pluies et du courant des eaux. Le phosphate seul s'épuise par la culture, et la nature ne se charge pas directement d'en renouveler la provision.
C'est ainsi qu'on voit certaines contrées, jadis réputées pour leur fertilité, arriver graduellement à une stérilité absolue. Les exemples fameux de cet appauvrissement du sol
par l'épuisement graduel du phosphate de chaux ne manquentpas dans l'histoire.
Le phosphate de chaux fossile — qu'il ne faut pas confondre avec le phosphate minéral,— est de même nature et de mêmes effets que le noir animal. De même que la houille est le produitdes antiques forêts minéralisées dans les couches internes du sol, de même le phosphate de chaux est le produit des ossements des races animales enterrées par le déluge.
M. de Molon est le premier qui ait découvert la loi de ces gisements. Il a dépensé sa vie et sa fortune, une fortune considérable, à faire dans toutes les régions de la France, des explorations qui ont confirmé ses données scientifiques. Usait aussi sûrement que l'abbé Palamelle pour les sources, où se trouvent les gîtes de phosphate et à quelle profondeur; il a suivi, dans trente-neuf départements, la trace des dépôts, en disant : « C'est là ! et le phosphate s'y trouvait.
Lorsque M. de Molon, en 185G, annonça sa découverte à l'Académie des sciences, l'émotion fut grande. Les savants applaudirent: mais la presse agricole, ne sachant pas ce que lui voulait cet intrus qui prétendait faire une révolution dans l'agriculture, la presse agricole, j'ai le regret de le dire, nia, non pas la découverte, mais son utilité.
Les choses allèrent ainsi jusqu'en 18C0, AI. de Molon luttant contre ses détracteurs et vulgarisant l'emploi du phosphate, — à ses dépens.
Un jour, le découvreur crut être arrivé à la fin de ses peines et de ses sacrifices : la main de l'Empereur s'était étendue sur lui. On dit que l'Empereur est tout-puissant. Vous allez voir.
Un premier crédit de 100 000 francs avait été promis à M. de Molon pour continuer son exploitation de phosphate. Lorsque M. de Molon se présenta à l'adminislralion des finances pour toucher ce crédit, le ministre s'écria : « Cent mille francs pour un tas de cailloux; jamais! » Le phosphate, en effet, se présente sous la forme de nodules ou cailloux qu'il faut pulvériser pour en faire emploi dans l'agriculture. Si l'on veut savoir à quel degré de crédit est arrivé aujourd hui ce tas de cail- /oiœ sur lequel, en 1861, un ministre, aujourd'hui mort, refusait d'avancer 1 00 000 francs, nous dirons qu'il y a déjà 62 usines en France uniquement alfectées à moudre le phosphate, dont l'une appartient à l'un de nos confrères, M. Ternie, de l'Epoque, et que le bénéfice annuel dont la France est redevable à l'emploi du phosphate dépasse 55 millions.
Vous allez voir comme la fatalité est ingénieuse.
Le 20 juillet 1861, des personnages considérables dans la science et dans Findustrie, -MM. Dumas, président de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, Élie de Beaumont, de l'Institut, secrétaire de. la Société d'agriculture, .Michel Chevalier, Dar-
blay jeune, L. de Raynal, avocat général à la Cour de cassation, etc., écrivirent à l'Empereur une supplique pour demander, au nom de l'intérêt national, que M. de Molon fût compris pour la somme de 2 millions dans le prêt de 40 millions à l'industrie.
« Grâce à Votre Majesté, était-il dit dans cette supphque, M. de Molon a pu contiauer ses travaux au milieu de difficultés inouïes, et vaincre les préjugés et la routine, en démontrant aux cultivateurs, par de nombreux résultats agronomiques obtenus dans 34 déparlements, que le phosphate de chaux naturel était le principal élément réparateur des forces productrices que la terre a perdues et qu'elle tend chaque jour à perdre. >. Il était constaté dans la supplique que M. de Molon , à force de sacrifices persévérants , avait fait descendre de 9 à 3 centimes le prix de revient du phosphate par kilogramme.
L'Empereur répondit favorablement aux éminents pétitionnaires; et le crédit de 2 millions fufpromis à M. de Molon.
Sur cette espérance, celui-ci contracta des engagements. Or, le crédit de 2 millions ne s'est pas réalisé; et voilà comment il se fait que .M. de .Molon n'a pas eu son grand prix. Le las de cailloux a prévalu !
Ah! ne soyez pas inventeur! vous serez toute votre vie l'esclave et la victime dévouée de votre découverte.
Pourquoi diable aussi M. de Molon ne s'est-il pas contenté d'exploiter à son profit le bénéfice de sa trouvaille au lieu de vouloir en doter la France et le monde ? 11 avait converti en prairies plantureuses 400 hectares de landes stériles, afin de prouver à ses chers Bretons quels bénéfices ils pouvaient retirer de l'emploi du phosphate de chaux. S'il avait continué, iF serait aujourd'hui riche à millions : il aurait des flatteurs, mais pas un créancier.
Voyez jusqu'où la fatalité du tas de cailloux poursuit M. de Moloîi : il a été cause, n'ayant pas de grand prix, que son imitateur anglais, M. Edw. Packard, qui fait 80 000 tonnes de phosphate par au et qui avait une exposition magnifique, n'a pas eu non plus de récompense.
Ah! ne soyez pas inventeur; et si le génie fatal se révèle à vous, dites-lui comme au démon : Va-t'en'. Fk. Ducoikg.
LISTE