L.* FFMME FELLAH, tableau de M. Ch. Laiiddle
ché, est une exposition manquée. La qualité d'une marchandise n'est appréciable que d'après son prix. Une assiette de Gien me paraît belle, parce qu'elle ne coijie que 40 centimes : mais si on la cote 1 fr., je lui préfère une assiette de Sarreguemines. C'est donc le prix qui doit jauger la qualité.
Si tout ce qui est bon marché avait été de la compétence de la classe 91 et avait été mis sous sa dépendance, celte classe aurait logiquement absorbé toute l'Exposition. Mais elle n'a eu à s'occuper que des produits à bas prix. Même dans ces conditions modestes, il lui aurait fallu tout un secteur pour s'installer un peu convenablement : on lui a donné
moins d'espace qu'à la classe de passementeries, et elle a dû éparpiller ses annexes, ici sous le promenoir extérieur, pour les aliments, là sur la lisière de l'Avenue Lamothe- Piquet pour les ustensiles et les poteries.
A vrai dire, l'importance de la classe 91 n'a été bien saisie que par le comité d'admission, qui a vainement tenté de la faire reconnaître. La classe 91 avait réclamé comme étant de son domaine tous lesproduits exposés qui auraient un prix affiché : cela lui fut refusé.
Elle avait essayé de concentrer tout ce qui était expositions collectives. Mais à peine avaitelle commencé sa propagande dans ce but, qu'on lui rappela la fable du lit de Proeusie.
Trois mille et quelques demandes avaient répondu à notre appel : nous dûmes, faute d'espace, nous restreindre à six cents admissions, et refuser le reste. On peut dire que les six cents admissions ont été triées au doigt et à l'œil, et parmi les établisfcments de premier ordre dont le moindre méritait une médaille d'honneur. Et encore l'espace a manqué pour les admis : témoin la Ménagère, qui aurait pu former une exposition à bas prix à elle toute seule, et qui n'a pu obtenir que moins de deux mètres carrés.
L'importance de la classe 9 1 , ai-je dit, n'a été bien saisie de personne, ni en France, ni à l'étranger. En veut-on la preuve? Nous avons vainement sollicité les fabricants de Rouen à exposer chez nous leurs cotonnades à bas prix ; ils ont dédaigné notre proposition presque comme injurieuse. Il a fallu que la Chambre de commerce exposât, en son nom et presque à leur insu, ce qu'ils rougissaient d'exposer pour leur propre compte. Une première médaille d'or — et il n'a pas tenu à nous que ce ne fût un grand prix — est venue récompenser cette louable initiative de la Chambre de commerce de Bouen.
Et lorsque le jury de la classe s'est trouvé en présence de ses illustres collègues de l'étranger, il fallait voir quel étonnement et quelle surprise excitaient parmi ceux-ci nos exphcations sur la portée et le but de la classe! Ah ! si nous avions su ! s'écriaient à la fois et lord Canterburyetle député belge, M.Jacquemyns, et le commandeur RIaestri, directeur du commerce à Florence, et les délégués de tous pays qui venaient assister à nos
l'ir
éances. Si nous les avions laissés faire, ils auraient ramené à la classe 91 tous les proluils étrangers de rexposition. J'ose prédire, près ce qui nous estarrivé, que s'il y aquelue part une nouvelle exposition/ on n'y adneltra plus d'objets que sur une cole de prix.
Nous Krançais, nous passons en haussant !S épaules devant les produits à bas prix, que
nous désignons sous l'appellation dérisoire de prodiitls d quatre sous : les Anglais les saluent avec respect sous le titre de produilsmilkun. Ces produits dédaignés par nous ne s'expédient pas par colis; ils s'expédiînt par balles, et ila font sans éclat la conquête du monde.
Les produits à bas prix ne peuvent être
obtenus que par le travail servile ou par la grande industrie. En Angleterre, ce sont les marchands-rois, les colon-lords, qui fabriquent les produits à quatre sous; c'est sous leur couvert qu'ils ont fait la conquête de l'Inde, donné du fret à leurs navires et peuplé l'Australie. L«s produits à bas prix exigent un outillage perfectionné, de grands ca-
AimCLES DE MÉNAGE. - PRODUITS A BON MARCHÉ. - Dessin de M. Desroches-Valnay.
lux, et des relations étendues, presque verselles. Pour produire à bas prix, il t fabriquer beaucoup et gagner fort peu
chaque objet fabriqué, en calculant sur
imense quantité vendue.
,1 première loi de la production, n'est-ce
de donner satisfaction au plus grand ibre'?Eten quoi donc consiste le pro- 1, aussi bien moral que matériel, si ce t à imiter le soleil qui a des rayons pour
tout le monde, même pour les aveugles qu'il réchauffe, s'il ne les éclaire pas?
Lorsqu'un Anglais dit : « J'aime mieux faire ma fortune en gagnant un penny sur ce que je vends qu'en gagnant une livre sterling; » nous l'accusons de faire de la morale utilitaire. Mais, en y réfléchissant bien, on trouvera que c'est là de la morale véritable.
Tout produit utile doit être rendu accessible au plus grand nombre par son bas prix :
voilà la loi du progrès. Voici, par exemple, un tapis à 1 franc le mètre à côté d'un tapis à 100 francs. Sérieusement, lequel vaut le mieux selon la loi du progrès ? Je sais bien que le tapis à \ franc ne représente, comme agrément et même comme usage, que la centième partie du tapis à 100 francs, ce qui a fait dire que le bas prix n'est pas toujours !e bon marché. Mais que m'importe, si le lapis à I franc rend des services que l'autre ne peut
lis
rendre, et s'il abrite contre l'inimidilé elles rhumatismes l'humble prolétaire, qui n'avait pu jusque-là atteindre au tapis meilleur, mais trop cher? Le progrès est ici, puisqu'il supprime une privation, et qu'il fait d'un déshérité un consommateur satisfait. Ne me parlez pas de produits qu'on ne peut se procurer qu'au moyen d'une part de son capital : leur acquisition ne doit pas dépasser la part économisée sur le salaire.
11 y a une règle certaine en économie politique, et dont la classe 91 a donné l'éclatante démonstration : c'est que le prix de revient d'un produit s'abaisse à mesure qu'on en fabriq'ie une plus grande quantité. (Vest ce qui fait que, en Angleterre, les cbjets les plus communs forment la spécialité à peu près exclusive des plus grandes industries. Le fabricant le plus riche s'honore d'avoir pour clients les consommateurs les plus pauvres qui, partout, sont les plus nombreux. Il s'en honore, dis-je : nous en rougissons. Voilà pourquoi les fabricants de Roueu ont mieux aimé aller lutter sur un théâtre mal choisi contre les fabricants de Mulhouse, que de venir chez nous, oii ils n'auraient pas trouvé de rivaux.
En général, les exposants français de la classe 91, surtout les plus importants, ne pro luisent du bai-pri.t qu'accessoirement: et c'est là, il faut bien l'avouer, leur infériorité relative vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Les exposants moins importants, qui sont plus spécialistes, ne fabriquent pas assez pour arriver au bas prix : et d'un autre côté, ils ne sont pas assez puissants pour dominer leurs intermédiaires et leur imposer leurs conditions.
Pour justifier ce qui précède par un exemple, prenons deux exposants considérables, M. Groult, pour les pâtes alimentaires, MM. Guérin et Jouault, pour les lainages communs et les châles à bon marché. Dans les prix aflichés par M. Groult, je ne vois qu'une différence de 15 p. 100 tout au plus avec les prix auxquels me vendent ses intermédiaires; et j'en conclus que M. Groult est parvenu à faire composer ses débitants, s'il ne les domine pas. Dans les prix affichés par MM. Guérin et Jouault, au contraire, je remarque avec les prix de magasin une différence de plus de 50 p. 100, d'où je conclus que ces honorables fabricants rest nt dépendants de leurs intermédiaires. Pourquoi? C'est que, malgré leur grande fabrication, ils n'ont pas fait des produits à bas prix leur spécialité exclusive. Je voudrais, à cause de leur mérite, les poasser dans cette voie du bas prix ; ils feraient 'bien vite la loi à leurs intermédiaires, au lieu de la subir.
Nous sommes pourtant arrivés en France aux bas prix, mais plutôt par intuition et d'ingénieux moyens, que par raisonnement et avec de gros capitaux. Nulle part le gpnie industriel de notre pays ne se montre aussi manifeste que dans la classe 91 . I^e jour où
de grandes associations et de grands capitaux viendront alimenter cette veine, nous serons sans rivaux pour les produits à bas prix comme nous le sommes pour les produits de luxe.
Les imitations de bronze, qui ont rendu les objets d'art accessibles aux ménages les plus modestes, ont un digne représentant dans M. Mircoy.
Avez-vous jamais "entendu parler, mesdames, de corsets, très-bien confectionnés, ma foi! à 1 5 francs la douzaine? On est arrivé . là par l'ingéniosité des moyens, plutôt que par I étendue de la fabrication.
En fait d'objets de ménage, il y a de vérit.ables curiosités, par exemple des chaises qui se transforment en échelles, des poteries allant au feu, et des cornues avec émaii intérieur, dont M. Gosse a fait une grande industrie. Je ne parle pas de MM. Japy ni de M. Allelz pour la quincaillerie conmiune. Il est impossible de faire plus économiquement et mieux.
Dans les cotonnades communes, Rouen distance les Anglais comme goût, et les concur' renées comme bas prix. Les cotonnades de Rouen sont l'article d'exportation le plus considérable de la France.
La confection, ce grand article de consommation générale, qui résume tous les produits dans ses applications diverses, est fort bien représentée dans la classe 91. Les représentants de cet article sont nombreux : ce sont la Belle Jardinière, MM. Leleux, Ilaycm, Douillet, Bessand, la Chambre de commerce de Lille, la Société de Stultgard, dansleWurtemberg.
Il est impossible de confectionner mieux et à meilleur compte que M. Ilayem aîné, et quand nous parlons de lui, nous parlons également de ses confrères. Nous citons M. Hayem, parce qae ses ateliers sont un modèle de bon ordre et de régularité. Seulement, cet industriel n'est pas un spécialiste de bas prix; et c'est là sa seule infériorité vis-à-vis d'établissements comme la Belle Jardinière et les confectionneurs de Lille. 11 produit des articles à bas prix accessoirement et par surcroît, pour ainsi dire; par conséquent, dans des conditions insuffisantes.
On aura remarqué que, dans le courant de ce travail, j'ai fréquemment parlé d'intermédiaires. En efïel, la question des intermédiaires domine toute la question des bas prix.
Lorsqu'un fabricant ne fait pas d'un article spécial en assez grande quantité, il est obligé de rester à la discrétion des intermédiaires, parce qu'il ne peut pas arriver directement au consommateur.
11 y a des articles nécessaires, comme les toiles de coton ou de fil, les draps, les ustensiles, dont la consommation est forcée, et qui ne s'alièient pas par la mévente. L'intervention des intermédiaires exerce peu d'intlucnce sur la mercuriale de ces articles. A
10 p. 100 d'escompte, un intenncdiaire prend toujours une pièce de toile, une grosse dechaussettes, un lot d'ustensiles de ménage, parce qa'il est sûr d'écouler dans la consommation tout ce qu'il achète, et que, dans le pire cas, la marchandise ne perdra rien dans son magasin à n'être pas vendue.
Mais pour les articles de fantaisie commune, comme kiconfection, les papiers peints, etc., la condition est différente. Ici, les intermédiaires font la loi, à moins que le fabricant ne produise dans des proportions de quantités, et partant de bas prix, telles qu'il puisse saisir directement la consommation sans le secours des intermédiaires.
Quand j'achète un châle ou un madras, moi négociant, je dis à celui qui fabrique : « Je ne suis pas s(jr de vendre les objets que je vous achète : leur couleur peut s'altérer, la mode peut changer; je ne tais que couvrir mes risques en vous demandant un gros escompte. Ce châle, dites- vous, vous revient à t) fr. ; vous allez le porter à 10 fr. et me faire 'lO p. 100 de remise. Grâce à mon intermédiaire, vous en fabriquerez une plus grande quantité, ce qui vous permettra de produire au-dessous de 6 fr. Ce sera là votre bénéfice. »
Si ma contre-partie est un petit fabricant,
11 subira mes conditions ; si, au contraire, il produit ou peut produire par grandes quantités, il me dira : « 11 ne me convient pas de laisser coter l'article à 10 fr.,carje prétends l'imposer à la consommation générale par son bas prix et sa qualité relative. Si vous ne le voulez pas à 7 fr., laissez-le : je puis attendre. Je trouverai d'autres marchands qui me prendront aux conditions que vous refusez, et qui vendront au public, à meilleur marché, des articles meilleurs auxquels vous ne pourrez faire concurrence. »
Si je n'étais pas entré dans toutes ces explications, il m'eût été impossible de faire comprendre au lecteur quels ont été, non pas seulement le caractère de la classe 91, mais surtout la manière de procéder et la doctrine du comité d'admission d'abord, et du jury ensuite.
A nos yeux, les seuls exposants de cette classe, par les raisons que nous avons exposées, auraient dû être les villes et les grands industriels, exclusivement voués à la fabrication des produits à bas prix.
C'est pour cela que, parmi les médailles d'or décernées à quelques expositions collectives vraiment en progrès et remarquables de bas prix, on a accordé la même récompense à MM. Japy frères, de Beaucourt, pour articles de ménage, à M. Gosse, de Bayeux, pour la porcelaine dure de laboratoire, à M. de Cartier d'Auderghem (Belgique), pour son minium de fer remplaçant le blanc de plomb pour les peintures extérieures', parce
1. L'enduit de M. de Cartier recouvre les parois de fer du Palais et empêclie leur oxydation. Le blanc de plomb avait pour la santé des ouvriers des inconvénients que le minium de fer fait disparaître.
B personne ne pouvant leur taire concurlee, ils ont l'ait profiter directement le blio du bas prix obtenu dans leur fabriion.
Les raisons qui ont fait écarter de la mé- Ile d'or quelques autres exposants, peut- 3 aussi méritants, sont indépendantes du irile et de la valeur de ces br.jor.-bles initrieis. Nous citerons parmi ceux-ci en imière ligne MM. Laine père et fils, pour teinture et mise à neuf de tissus et Yêtents; Leieux, pour la confection pour nmes; Savart, pour la chaussure (celuidu moins, a été très-légitimement nommé ivalierde la Légion d'bonneur); Lebaudyidry, pour la fabrication mécanique du n (nous en avons déjà parlé) ; Geolîroy- 3rin, de Gien, pour la céramique; Parafai, qui lutte avec les Rouennais pour tissus de colon teints et imprimés; îl-Jlartin, pour les pâtes et farines; Retour i'es, Magnier et Saint frères, pour les toiles ifil ; Leroy-Durand, pour les bougies éconiques; Bideau et Guérin-Jouault pour tchâles communs, et bien d'autres qu'on jubliés, tels que M. Lebisnerais, pour les ips, M. Roussel, pour les toiles à matelas, an brave ouvrier, M. Bajeau, pour d'in- (ieuses applications de giitta-peroha. Il Idrait presque épuiser la liste des six its exposants, tous méritants, qui ont I couru.
la «lasse 91 fait honneur tout entière à Idustiie française. Elle lui montre la voie tiivre. Outre les gages qu'elle nous donne, nous laisse l'espérance. Appliquer la loi grands nombres à l'industrie, comme tit fait jusqu'ici les Anglais (on sait avec il succès et quelle gloire), c'est tout un inir qui s'ouvre devant le travail national.
Fr. DrcLiiKG.
• IV
Galerie de l'histoire du Travail.
ly a un demi-siècle à peine, la recherche ; œuvres d'art des temps passés était en- ,j, en dehors de nos musées et de nos collions nationales, le privilège d'un petit hbre d'amateurs éclairés; et si les cbcfsluvre de l'art antique de la Grèce et de ilie comptaient de fervents adeptes, les ^enirsdu moyen âge, ceux de la Rcnaisfce^ des dix-septième et dix-huitième siène rencontraient, sauf de rares excepis, qu'une indifférence à peu près générale, lous sommes déjà bien loin de ce temps, I est aujourd'hui peu d'époques de noire oire nationale dent les produits ne soient jet d'études incessantes et de recherches
assidues. La réaction a débuté par le moyen âge, et les œuvres des treizième , quatorzième et quinzième siècles ont tout d'abord repris faveur avec un élan irrésistible; la Renaissance a suivi le mouvement, puis sont venus les opulents produits des règnes de Louis XI'V, Louis XV et Louis XVI, justement appréciés de nos jours après un long oubli; si bien qu'au temps où nous sommes, sans paHer decesbellei etnombieuses collections particulières réunies par des amateurs aussi passionnés qu'érudits, il n'est pas une habitation élégante dans laquelle on ne retrouve quelques souvenirs du passé exhumés des 'armoires de famille, rapportés de la ville ou de la campagne et placés en évidence comme de pieuses reliques. L'étude de notra histoire nationale est devenue un besoin pour tous, et les débris du pa«sé ont acquis une valeur sans limites.
En ouvrant au Palais de l'Exposilion universelle de 18GT une galerie destinée à recevoir les ouvrages des siècles qui nous ont précédés, et en les plaçant à côté des industries modernes, dont les produits méthodiquement classés dans le (Jiamp de Mars attirent l'attention du monde entier et donnent une idéa bien complète de la force productive et de la puissance des nations civilisées, la Commission impériale répondait donc à un sentiment général. Le but qu'elle se proposait est, du reste, nettement défini dans le court exposé qui précède l'arrêté constituant la commission de l'histoire du travail ' : t< Faciliter pour la pratique des arts et l'éic tude de leur histoire la comparaison des « produits du travail de l'homme aux di- « verses époques et chez les différents peu- « pies, fournir aux producteurs de toute a sorte des modèles à imiter et signaler à (( l'attention publique les personnes qui con- « servent les oîuvres des temps passés. » C'est ce but qu'a dû chercher à atteindre la commission de l'histoire du travail, et bâtons-nous d'ajouter que si elle a pu arriver à le remplir, elle le doit surtout au concours empressé qui lui a été apporté par la plupart de nos collectionneurs dans l'intérêt d'une œuvre éminemment nationale et sur le3 résultats de laquelle il est inutile d'insister ici.
Déjà, dans ces dernières années, une expo-