LE COMTE. RODOLPHE
LE COMTE, lui prenant la main. Rodolphe, vous évitez de me voir, de me rencontrer... j'ai dû profiler de l'occasion qui s'offrait à moi de vous parler. . . Voilà trois jours que nous ne nous sommes trouvés ensemble.
RODOLPHE. Vous uc quittez presque jamais votre fille.
LE COMTE. Et votre présence auprès d'elle n'est plus nécessaire.
RODOLPHE. Il est vrai.
LE COMTE. Peut-être suis-je à vos yeux coupable d'égoïsme, en ne mettant pas un terme à cette situation pénible , en ne brisant pas la chaîne que je vous ai donnée.
RODOLPHE. Monsieur!...
LE COMTE, La santé de ma fille est rétablie; avant-hier encore, il est vrai, elle était restée seule ici, et je l'ai trouvée endormie de ce sommeil qui m'effrayait autrefois, et qui est devenu peu à peu, à mesure que l'état d'exaltation qui le produisait s'est calmé, une sorte de rêve tranquille... Vous n'étiez pas là, et elle ne vous a pas même appelé... Dans quelque temps, aujourd'hui peut-être, je vous rendrai la liberté.
RODOLPHE. Ma liberté !
LE COMTE. Rodolphe ! vous pâlissez !
RODOLPHE. Ma liberté! vous l'ai-jc demandée, monsieur?
LE COMTE. Comment?...
RODOLPHE. C'est-à-dire que vous me renvoyez de chez vous. . . C'est juste î. . . vous n'a-
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vezplus besoin de moi!., et maintenant, que je veuille partir où rester, il faut que je m'éloigne !
LE COMTE. Mais vous-même ne m'avezvous pas prié de vous laisser partir ?
RODOLPHE. Ah! monsieur!
LE COMTE. Qui donc pourrait vous retenir? Rodolphe, jo ne me trompe pas... cet amour insensé dont vous m'avez fait l'aveu, vous l'avez oublié... vous êtes resté calme, maître de vous devant celle qui l'avait inspiré, il n'y a entre nous qn'un souvenir de reconnaissance et d'amitié, et quand deux amis se séparent, l'un peut accepter sans rougir les bienfaits de l'autre. Rodolphe, vous n'aimez plus ma fille?
RODOLPHE. Je ne l'aime plus! j'ai oublié mon amour!.. Qui vous l'a dit? Je suis devenu insensible, parce qu'après vous avoir promis de la respecter comme une sœur, je l'ai adorée en silence! parce qu'après vous avoir dit : laissez-moi fuir ! je suis resté auprès d'ellC; triste, sans voix, sans regard, comme une ombre, et refoulant dans mon cœur les paroles ardentes qui montaient sur mes lèvres! parce qu'après avoir retenu dans mes mains sa vie qui vous échappait, je vous ai rendu, chaste et pure, cette pensée errante qui me cherchait, cette âme égarée qui m'appartenait! Je ne l'aime plus! faUait-il donc m'emparer de votre fille pour vous faire croire à mon amour?
LE COMTE. Rodolphe !
RODOLPHE. Je l'aime toujours , entendez-vous , monsieur , et c'est vous qui l'avez voulu ! vous qui m'avez amené ici ! vous qui m'avez dit de rester ! vous qui me chassez, et qui savez bien j)ourtant que je souffre sans me plaindre, et que vous n'avez rien à redouter (le moi !
LE COMTE. Ah ! voilà ce que je craignais!
RODOLPHE. Et vous VOUS accusiez tout-à riieure d'égoïsme ! ne cherchez pas à m'abuser, monsieur; chassez-moi , c'est votre droit: je n'étais que votre valet, et tous les maîtres sont des ingrats !.. mais ne nie dites pas que vous me plaignez: ne vous vantez pas de la liberté que vous me rendez ! ne m'offrez pas de l'or! de l'or, monsieur!., mais savez-vous ce que vous voulez acheter ? je vous ai donné le rejws de mes jours, le somnieil de mes nuits, le calme de mon cœur... je suis venu ici, pauvre, il est vrai, mais résigné, et je pars avec un amour {jui me tue , avec h fièvre qui me brûle, avec le désespoir pour compagnon de ma vie ! Êtes -vous assez riche, monsieur, pour payer tout cela ? Il fallait me laisser partir, ou il faut maintenant me laisser le plaisir douloureux de contempler qiielquefois de loin celle que j'ai sauvée... je ne puis pas vous quitter; vous serez
obligé de me cliasser publiquement, d'ordonner à vos valets de me jeter dans la rue, et de fermer sur moi la porte de votre maison.. . Ah! par pitié! par pitié, gardez-moi!...
Il se jetle à ses genoux.
LE COMTE, îe relevant. Rodolphe!., accablez-moi... oui, votre douleur est juste... vos reproches sont légitimes... oui, vous avez dx'oit de me demander compte de votre bonheur, à moi qui ne suis heureux que par vous!., mais que pouvais-je faire?., ma fille se mourait, et je vous ai dit : Sauvez-la, comme je vous dirais aujourd'hui : Je vous la donne... si cela était possible.
RODOLPHE. Monsieur!..
LE COMTE. Ce n'est pas moi qui suis cruel, Rodolphe; ce n'est pas ma volonté qui vous éloigne... je ne suis pas riche, je n'ai pas l'orgueil de ma noblesse , je ne vois pas la distance que le monde met entre nous... 3Iais j'obéis à cette destinée fatale qui nous a réunis, qui fait de vous la victime, et de moi le bom'reau... je vous aime, Rodolphe... je vous bénis... je vous appellerais mon fils, moi! mais ma tUie!... fallait-il lui révéler ce secret? elle aime son cousin.
RODOLPHE. Ah!
LE COMTE, avec des pleurs. Elle me l'a avoué, Rodolphe... vous voyez bien que j'ai dû me taire.
RODOLPHE. Elle l'aime !
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