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RAPPORT DE LA COMMISSION

Une Commission s'est réunie chez M. le colonel de Rochas, à la villa de L'Agnélas, depuis le 20 septembre 1895 jusqu'au 29, pour y étudier les phénomènes produits par le célèbre médium napolitain Eusapia Paladino, qui avait été déjà l'oljjet d'observations ot d'expériences du même ordre à Naples, à Rome, à Milan, à

(1) On remarquera la très grande ressemblance qui existe entre les considôralions développées dans le présent rapport et l'arlicle précédent de M. Ochorowicz, quoique ces deux documents aient été rédigés avant que leurs auteurs ne se fussent mis en communication. Nous laissons au lecteur le soin d'expliquer, à l'aide des observations de M. Ochorowicz, la plupart des mouvements suspects aux expérimentaleurs de l'Agnélas qui ont eu trop peu de séances à leur disposition pour se faire une idée aussi nette de la psychologie du médium.

Varsovie, à Garqueirane, et, il y a peu de temps encore, à Cambridge, chez M. F.- AV.- H. Myers. La Commission était composée de :

MM. Le docteur Dariex, directeur des Annales des Sciences psychiques ;

Le comte Arnaud de Grajmmom docteur ès-sciences physiques;

Maxwell, substitut du procureur général près la Cour d'appsl de Limoges ;

Le 1' colonel de Rochas, ancien élève de l'école polytechnique, membre honoraire du Comité des travaux historiques et scientifiques, près le Ministère de l'Instruction publique.

Sabatier, professeur de zoologie et anatomie comparées à la Faculté des sciences de Montpellier ;

Le baron C. de Watteville, licencié ès-sciences physiques et licencié en droit.

Trois membres de la famille de M. de Rochas ont pris

part exceptionnellement à quelques expériences.

Avant de donner le compte-rendu des expériences faîtes en présence de la Commission ci-dessus, il est bon d'e.xposer quel a été le point de vue auquel se sont placés les observateurs, l'esprit qui a présidé à leur expérimentation, les dispositions mentales qu'ils y ont apportées, et enfin les garanties auxquelles ils ont eu recours pour assurer un contrôle suffisant et pour éviter les fraudes et les supercheries possibles tout en n'apportant pas un obstacle notable à la production des phénomènes.

Les membres de la Commission admettaient sans doute la possibilité des phénomènes dont Eusapia avait été Fauteur devant d'autres groupes de savants réunis pour les observer et qui avaient publié leurs observations. Mais aucun des membres de la Commission n'avait été

EXI'KIUEACES DK 1,'ac.nélas. 1895. -07

le témoin des expériences antérieures faites surEusapia; ot chacun d'eux était désireux de s'assurer si leur production correspondait à une réalité physiologique dépourvue de toute fraude, ou s'il fallait les rejeter comme entachées de supercherie et comme pouvant (toutes ou quelques-unes), trouver leur explication dans l'habileté et la ruse du sujet observé.

Nous parlons h dessein de réalité physiologique, car les meml)res de la Commission se sont placés, dans cette circonstance, tout à fait en dehors des préoccupations d'ordre occulte ou spirite, et ont voulu étudier les phénomènes peu ordinaires attribués à Eusapia et qui allaient être soumis à leur jugement, comme des faits purement psycho-physiologiques, peut-être d'une Iré- ([uence plus grande qu'on ne le pense ordinairement, mais présentant chez le sujet en question un degré extraordinaire de puissance dans leur manifestation.

Les membres delà Commission se sont trouvés en présence de plusieurs modes possibles de procéder ; et ils ont dû choisir celui qui leur a paru le meilleur à tous égards.

On pouvait, en effet, manifester au médium de la confiance ou de la méfiance.

On pouvait lui tendre ostensiblement des pièges en relâchant la surveillance et le contrôle ;

On pouvait encore rendre le contrôle suffisamment rigoureux et capable de supprimer toute supercherie, ou bien exagérer les exigences du contrôle et le rendre extrêmement rigoureux et en quelque mesure surabondant.

Manifester au médium trop de méfiance, c'était cvi-

PREMIlinii PAUÏIE

demment agir d'une manière fâcheuse sur son état mental, et l'exposer à perdre une partie de ses moyens naturels ; lui témoigner trop de confiance, c'était l'exposer, pour peu qu'il en eût la pensée, à introduire la supercherie dans la production des phénomènes.

Relâcher le contrôle, c'était l'exposer aux mômes tentations ; le rendre trop rigoureux, c'était peut-être aussi gêner les manifestations qui ne sont pas sans exiger de la part du sujet une certaine lil^erté de mouvements qui ne compromet en rien la valeur des résultats.

La Commission s'est laissée diriger dans la conduite et l'organisation des expériences par cette double considération et elle a cherché à associer d'une manière légitime et logique les exigences du sujet et celles des observateurs.

Quant au Sujet, la Commission a considéré qu'elle n'opérait pas sur un corps inerte, sur de la matière non sensible, mais sur un être à la fois physiologique et moral ; que le côté moral avait certainement sur le côté physiologique du sujet une influence très considérable et qu'il convenait, non seulemient de laisser le sujet en possession de ses énergies, mais encore de les fortifier et de les accroître par des témoignages de confiance, de gratitude même, et par des procédés bienveillants. Un orateur voit ses moyens considérablement accrus par la sympathie de l'auditoire et il est souvent déprimé et comme paralysé par l'hostilité ou la mauvaise volonté de ceux qui l'écoutent ; et pourtant la valeur virtuelle (le son talent oratoire n'en est pas changée. Un soldat, un artisan, un lutteur voient leur pouvoir grandir ou décroître selon que leur état moral est relevé ou déprimé. Tout autorise à i^enser que des influences semblables et

EXPHRiK.NCisS DB l'aonklas. 1893. 26*.)

d'autres encore, joncrft un rolc important dans les phénomènes altribués à l<]usapia.

Ne faut-il pas en effet tenir compte de la sensibilité morale et physiologique du sujet '^ Dans le cas actuel, le médium est une femme, simple d'éducation, mais d'une grande fierté et d'une susceptibilité farouche qui s'offusque gravement du moindre signe de méfiance. Sa situation de médium payé (qui n'est pas sans l'humilier dans quelque mesure) est une circonstance bien faite pour aiguiser sa susceptibilité, pour la rendre ombrageuse, et peut-être aussi pour la pousser à obtenir par une voie quelconque des résultats attendus d'elle, et que des circonstances présentes l'empêchent de réaliser.

Eusapia est, en outre, un sensitif et, comme telle, elle est éminemment suggeslible. Cette suggestibilité, qui s'accroît peut-être encore dans l'état de transe, peut avoir des conséquences psychologiques telles que la volonté du médium soit largement influencée par celle des expérimentateurs, par leurs désirs, par leurs soupçons, par leurs préventions. Un cercle d'expérimentateurs ne peut-il modifier la volonté et la puissance d'un médium très impressionnable et certainement impressionné i

La Commission, obéissant à des considérations de cet ordre, s'est efforcée de supprimer dans une certaine mesure ces causes possibles d'insuccès.

Mais, d'un autre coté, s'il fallait respecter l'état moral du sujet, il ne convenait pas moins de donner au contrôle toutes les satisfactions exigées par une bonne observation. Il fallait donc supprimer toute possibilité de fraude ou de supercherie, et pour cela mettre le sujet dans l'impossibilité d'y avoir recours.

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Gela était d'ailleurs d'autant plus nécessaire que la Commission n'ignorait pas que tout sujet, médium ou autre, appelé à produire des phénomènes qui exigent de sa part des efforts pénibles et parfois même douloureux, peut être tenté consciemment ou même Inconsciemïnent d'avoir recours à des moyens plus faciles d'obtenir les résultats demandés. C'est là une disposition essentiellement humaine et naturelle, avec laquelle il faut d'autant plus compter que l'on se trouve (et c'était ici le cas) en présence de personnes, habituées dès longtemps à servir de sujets d'expérience, qui ont pu penser souvent aux moyens de faciliter leur tâche par la fraude et en faire l'essai. Il y a là des habitudes de penser et d'agir qui, prennent peu à peu place dans la manière d'être du sujet et qui peuvent aboutir avec le temps et la répétition à des tentatives inconscientes et presque innocentes de tromperie.

Cette considération a son importance, car elle peut conduire à des conclusions négatives un observateur qui n'y attache pas une attention suffisante. Surprendre un médium en tentative de supercherie ne suffit pas pour nier d'une manière absolue et sans appel la réalité des phénomènes.

A côté des essais de supercherie peuvent réellement exister les phénomènes sincères et positifs ; et quand on veut observer dans l'ordre de faits qui nous préoccupe, on est tenu de penser qu'un phénomène obtenu par voie illégitime peut se mêler parfois à des faits sérieux et dignes de crédit. 11 importe donc que les observateurs cherchent à saisir, à côté des observations douteuses ou suspectes, des observations faites avec la netteté et la rigueur de la méthode scientifique.

BXPÉRIBiNCES DE l'aGNÉLAS. 1803. 271

Nous inspirant do ces considérations qui découlent logiquement de la nature à la fois physique, physiologique et morale du sujet à observer, la Commission a cru devoir adopter l'attitude morale et les précautions de contrôle que nous allons exposer.

La Commission a dit à Eusapia et par ses paroles et par ses actes.

« Vous êtes, nous le savons, le sujet de phénomènes très remarquables, qui ont été observés et contrôlés par des hommes de science d'une valeur telle que nous ne pouvons douter de leur témoignage. Nous sommes donc disposes à croire à la réalité des phénomènes que vous produisez. Ils nous intéressent au plus haut degré, et nous désirons en être les témoins. Nous vous serons donc très reconnaissants de les reproduire devant nous. Nous considérons comme un grand privilège que vous fassiez pour nous ce que vous avez déjà fait pour d'autres. Nous sommes des gens de bonne foi et prévenus en votre faveur ; mais nous sommes aussi des hommes de science, qui observons non par vaine curiosité, mais pour connaître la vérité et pour la faire connaître aux autres. Le caractère étonnant et très frappant des faits que vous produisez aussi bien que le respect de la vérité, notre situation scientifique et le soin de notre dignité et de notre crédit, exigent que nous fassions nos observations dans toutes les conditions de contrôle nécessaires pour qu'on ne puisse pas nous objecter que nous avons observé superficiellement, que nous n'avons pas pris toutes les précautions nécessaires pour éviter toute fraude et toute erreur. Un contrôle modéré pourrait, à la rigueur, ne pas porter atteinte à notre conviction, et nous permettre de croire à votre pouvoir remar-

quable. Mais il ne saurait eii être de même de nos lecteurs, de ceux auxquels nous ferons le récit de nos observations. Pour eux, encore plus que pour nous, il faut que toute objection possible soit supprimée, et que nous puissions entraîner leur conviction par la rigueur de notre contrôle. Sachez donc qu'en tout temps nous voulons prendre les précautions exigées par une bonne observation et que nous ne considérerons comme faits acquis que ceux pour lesquels vous aurez autorisé tous les moyens de contrôle désirables et nécessaires. »

Telle est l'attitude que nous avons sincèrement prise vis-à-vis de nous même et vis-à-vis d'Eusapia dès le début de nos expériences. La confiance en elle, nous nous sommes efforcés de la lui témoigner, non seulement pendant les séances, mais par les égards et les témoignages de considération que nous lui avons donnés pendant la durée des quelques jours qu'elle a passés au milieu de nous à l'Agnélas.

Cette attitude, nous l'avons eue très ouvertement et très incessamment vis-à-vis d'Eusapia, et nous ajoutons qu'à mesure que sa confiance et sa sérénité morale s'affermissaient par les témoignages bienveillants dont elle était l'objet, à mesure aussi s'accentuait son pouvoir de production des phénomènes psycho-physiologiques, quoique les moyens de contrôle devinssent plus rigoureux et qu'à la fin les probabilités de fraudes nous parussent complètement supprimées.

Nous aurons complété ce que nous avons à dire de notre attitude et de la conduite des expériences, en ajoutant que nous n'avons certes pas perdu de vue nos droits d'expérimentateurs, que notre attention était constamment éveillée sur une supercherie possible, et que

EXPÉRIENCES DE l'agnélas. 1895. 273

dans bien des circonstances favorables, ainsi que nous le verrons plus loin, nous avons essaye de surprendre le médium en flagrant délit de fraude.

Nous devons enfin, avant de clore ces considérations préliminaires, dire d'une manière très expresse, qu'au milieu de toutes les expériences parfois complexes, d'une observation assez difficile et qui exigeaient le concours et le témoignage de plusieurs témoins, nous avons considéré comme une condition d'une importance capitale, d'obtenir une expérience simple, démonstrative, où le contrôle pût être parfait et extrêmement rigoureux, d'où tout soupçon de fraude put être entièrement écarté, et que chacun de nous put observer très nettement et très clairement pour son projjre compte, en dehors du coficoio's des autres, et dans toutes ces conditions de production. Cette expérience, celle du pèse lettre, qui est décrite à la page 320, nous l'avons obtenue ; nous l'avons répétée plusieurs fois sous les yeux de plusieurs observateurs et nous n'avons pu trouver le moindre motif de douter de sa sincérité et de sa loyauté. La certitude de ce fait nous autorise au moins à conclure à la possibilité des faits du même genre, pour lequel le contrôle a été moins sûr.

Quant aux détails et aux conditions du contrôle, quant aux précautions prises pour assurer la sincérité des résultats, le récit que nous allons faire des séances les indiquera suffisamment. Ce récit n'est d'ailleurs que la reproduction des documents obtenus de la manière suivante :

Pendant le cours des expériences qui avaient lieu dans le salon de M. de Rochas à TAgnélas, un membre de la Commission variable suivant les jours, et parfois même

dans la même séance, était installé dans le vestibule précédant le salon dont la porte restait toujours plus ou moins entrebâillée. Le secrétaire, ne voyant rien de ce qui passait dans le lieu même des expériences, écrivait le récit qu'on lui faisait des phénomènes au furet à mesure de leur production. On lui dictait les détails du phénomène; on lui spécifiait les conditions dans lesquelles il se produisait, et les moyens de contrôle employés. Par là, tout était noté, séance tenante, et tout oubli sérieux, toute confusion étaient évités. Mais, comme quelques détails et les observations ou réflexions personnelles des divers observateurs pouvaient être négligés dans un récit que la succession parfois rapide des phénomènes rendait nécessairement laconique, une fois la séance terminée, les notes ainsi recueilhes étaient lues devant les expérimentateurs qui étaient appelés à signaler oralement les détails ou observations notés spécialement par eux. Ces corrections ou additions étaient soigneusement notées, et immédiatement un procès-verbal complet était rédigé, dans la nuit même, par le secrétaire aidé de ces documents. Ce procès-verbal était, le lendemain matin, communiqué à chacun des membres de la Commission qui le lisait en particulier et qui ajoutait en marge ses observations ou réflexions personnelles et les additions ou corrections qui lui paraissaient désirables. Lecture était ensuite donnée de tous ces documents devant la Commission réunie, qui arrêtait une rédaction définitive.

Nous espérons, par cet ensemble de précautions, avoir assuré, autant que possible, la sincérité et la valeur du récit qui va suivre.

EXPÉRIENCES DE l'aGNÉLAS. ISOÎ).

Il Y a eu six séances d'expérimentation qui ont Juré de deux ù trois lieures chacune, sauf une, Tavant-dernière, qui n'a duré qu'une demi-heure environ. Ces séances ont eu lieu le soir à 8 heures et demi ou 9 heures, dans le salon de la maison de campagne de M. de Rochas. Cette maison est située à l'Agnélas, à 3 kilomètres environ de Voiron l'Isère). Elle est isolée de tout autre habitation par des distances de plusieurs centaines de mètres, et située dans l'aire dun espace clos de toute part. Eusapia était arrivée à l'Agnélas le 21 septembre. Elle venait de Paris où elle s'était arrêtée quelques jours en revenant de Cambridge où avaient eu lieu des expériences. Elle n'avait avec elle aucun compagnon autre que le D' Dariex, membre de la Commission, qui s'était chargé de la conduire de Paris à l'Agnélas. Elle n'amenait donc avec elle aucune personne que l'on put soupçonner de lui servir de compère.

La première séance eut lieu, le 22 septembre, en présence seulement de MM. de Rochas, Dariex et de Watteville. La seconde eut lieu, le 23 septembre, en présence des trois observateurs précédents auxquels s'étaient ajoutés M, le professeur Sabatier et M. ]Maxwell arrivés dans la journée.

Ces deux séances, qui donnèrent des résultats très intéressants et déjà fort encourageants, ne furent point fixées dans des procès-verbaux, attendu que la Commission n'était pas complète. Néanmoins, elles eurent leur

utilité pour le règlement du mode de procéder et de contrôler.

La planche YI donne la reproduction de deux photographies prises au magnésium pendant la seconde de ces séances préliminaires. Elle montre Eusapia en transe et indique comment le contrôle fût, le plus souvent organisé, quand Eusapia était assise. Le premier contrôleur lui tenait la main droite ; le deuxième, la main gauche ; le troisième, assis sur un petit tabouret, serrait entre ses jambes, les jambes d'Eusapia, lui tenant les pieds déchaussés avec sa main gauche, et contrôlait les mouvements du buste.

Dans le dessin du haut, le 4" expérimentateur qui fermait la chaîne, s'est retiré pour laisser voir le médium ; dans le dessin du bas, la table elle-même a été enlevée pour permettre de voir comment était fait le contrôle des pieds.

Le 25, la Commission s'étant complétée par l'arrivée du comte de Gramont, les expériences furent reprises et donnèrent les résultats dont suit l'exposé.

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