II. — Expériences de Séguin en
Le lundi 23 mars 1833, M. Arago, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, lut à la docte compagnie, présidée par M. de Jussieu, la note suivante :
PHYSIQUE. — Expériences relatives à la faculté attribuée aux êtres animés de développer daiis des corps inertes une électricité d^une nature particulière par M. Séguin aîné, correspondant de V Académie.
« Les nouveaux faits qui, depuis quelque temps, ont été signalés de toutes parts, relatifs à la faculté que posséderaient les corps animés de développer dans des corps inertes une électricité d'une nature particulière, m'ont paru au premier abord si extraordinaires et si inconcevables, que je n'ai pas hésité à les repousser ;, mais ayant été forcé de me laisser convaincre par l'évidence, j'ai cru devoir vous faire part des expériences que j'ai faites à plusieurs reprises, et de celles dont j'ai été le témoin, persuadé qu'il était nécessaire, pour fixer l'opinion de l'Académie sur une aussi grave question, que tous ceux qui avaient des résultats positifs à lui soumettre et surtout, comme moi, lorsqu'ils avaient l'honneur de lui appartenir, devaient se faire un devoir de lui en faire part avec la plus grande exactitude.
« Le premier essai que j'ai vu tenter et auquel j'ai pris une part active a complètement échoué, et m'avait grandement confirmé dans mes idées qu'il y avait une espèce d'hallucination et peut-être un peu de charlatanisme chez les personnes qui me disaient avoir été té-
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moins de ces élranges faits. Nous sommes restés soixante et dix minutes autour d'une table, à la vérité assez lourde, en variant de toutes les manières les manœuvres qui nous étaient indiquées, sans obtenir le plus léger résultat !
« Dégoûté de ces essais fatigants, je regardai la question comme résolue négativement, et consentis cependant, par déférence pour les assistants qui euxmêmes étaient convaincus, de faire l'essai sur un cbapeau. A mou extrême étonnement, je le vis se soulever du cùté qui lui était indiqué et tourner sur luimême, lorsque les intentions réunies de ceux qui avaient les mains posées au-dessus de ses bords, pendant que le fond reposait sur une table, étaient exprimées à haute voix et d'une manière très ferme et très forte. Mais je ne tardai pas à revenir de ce premier mouvement de crédulité, que j'attribuai à une espèce d'hallucination, et il ne me resta que le désir de renouveler l'expérience dans de meilleures conditions ; ce qui fut exécuté le soir même, dimanclie passé.
« Nous choisîmes une petite table en noyer très ancienne, de 40 à 50 centimètres de long, 30 de large, 70 de hauteur, pouvant peser 2 à 3 kilogrammes. Nous étions douze à quinze personnes. M. Eugène de Montgolf ier. âgé de trente-cinq à quarante ans, et moi f vîmes les principaux acteurs des expériences ; nous formâmes une chaîne animale avec nos mains, en superposant chacun de nos petits doigts de la main droite sur celui de la main gauche de nos voisins, et au bout de dix minutes environ la table commença à se soulever du cùté qui lui était indiqué à haute voix, tourna sur elle-
même, se tranporta d'un bout de l'appartement à l'autre sur un plancher inégal et raboteux, qui à chaque instant l'arrêtait dans son mouvement et occasionnait des soubresauts que nous aurions eu de la peine à obtenir en employant nos forces ; et cependant nous ne faisions que la toucher légèrement du bout du doigt. Ces mouvements s'exécutaient au bout de deux heures d'exercice avec tant de facilité, que nous fîmes retirer les deux autres personnes qui étaient avec nous, et restâmes seuls avec M. de Montgolfier, sans toucher nos mains ; la table exécuta alors ses mouvements avec autant de force et de promptitude qu'auparavant ; et l'ayant abandonnée à M. de Montgolfier seul, il put la diriger également ; mais tous les essais que je fis, ainsi que les autres personnes de la compagnie, furent inutiles, et à lui seul put appartenir cette faculté. Dans la plus grande violence de son mouvement j'essayai de retenir l'un de ses pieds, soit avec le bout du pied, soit avec sa main en essayant de le faire briser ; il plia fortement, mais pas assez pour déterminer sa fracture et cependant M. de Montgolfier la touchait seulement légèrement du bout des doigts. Enfin, battre la mesure au son du piano, indiquer l'âge, le nombre des personnes et des choses que connaissaient la personne ou les personnes qui étaient en communication avec elle, furent des expériences répétées de mille manières et toujours avec le même succès. Pour mettre le fait dans sa plus grande évidence, nous voulûmes essayer de soustraire un chapeau à l'empire de la gravite, en cherchant à le détacher d'une table sur laquelle il était placé ; mais nous ne pûmes y parvenir malgré que nous eussions attaché au chapeau, soit un ruban de laine, soit un mouchoir de
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poche pour le mettre en communication avec le sol ; le chapeau s'est quelquefois soulevé tout autour et jusqu'à ce que (juclqucs poils de la partie convexe de la calotte fussent ses seuls soutiens : on voyait, en plaçant une bougie en face, une ligue éclairée et continue entre la table et le chapeau, mais le détachement n'a jamais été ni tranché ni complet.
« Le lendemain, nous avons renouvelé les expériences chez moi avec la même table et obtenu les mêmes résultats. La table, soutenue sur deux de ses pieds, les deux autres étant en porte-à-faux, a fait le tour d'une autre table de marbre ronde, près de laquelle elle était placée ; elle a fait la même chose sur un seul pied, s'est abaissée jusqu'à terre ; ensuite, au commandement qui lui en a été fait, elle s'est relevée de manière à reprendre sa position première : toutes choses qui m'ont convaincu que les lois de la gravitation se trouvaient, dans cette circonstance, complètement interverties et dominées par une cause, qui leur était momentanément supérieure.
« On me mande de Fontenay que des expériences analogues y ont été faites et que l'on y a obtenu les mêmes résultats, qui sont exactement les mêmes que ceux que nous avons expérimentés, et l'un de mes enfants me dit à ce sujet :
« Nous avons tous senti un effet bien marqué de froid « aux extrémités des mains et une chaleur aux deux 4 doigts extrêmes de la main qui sont en communica • « tion avec celle des voisins ; tu pourras nous expliquer, « mon bon père, ce qu'il peut y avoir de vrai et d'exagéré « dans tous ces faits : on peut, il me semljle, dans le « domaine de la science, difficilement prononcer qu'une
« chose est totalement absurde ou impossible, mais il « est permis de croire que, le i^lus souvent, l'esprit de « l'homme exagère ou dénature la vérité. Un fait qu'un « observateur aura constaté d'une manière fortuite pa- « raîtra impossible, parce que l'esprit se trouve trans- « porté d'un seul bond dans des régions inexplorées qui, « jusque-là, lui étaient restées inconnues ; mais plus « tard, et lorsqu'il y aura été amené par degrés et en « suivant, pour ainsi dire, le chemin de la science « d'étapes en étapes, la chose lui paraîtra rationnelle et « conséquente avec les faits précédents... »
Cette communication provoqua naturellement des protestations, dont on retrouve la trace dans les comptes rendus.
La note de M. Séguin y est en effet suivie de Remarques de M. Arago qui attribuent les phénomènes observés aux impulsions infiniment petites imprimées à la table par les mouvements inconscients de l'opérateur et citent comme exemple analogue la mise eUs mouvement d'un pendule au repos par un pendule voisin suspendu à la même tringle et marchant.
Arago fait observer, en commençant que « son devoir était de communiquer la note de M. Séguin » ; c'est son excuse pour avoir osé porter cette question devant l'Académie ; et il conclut « qu'il existait déjà dans la science des exemples de communication de mouvements analogues à ceux que la table a présentés récemment et l' explication 7iexige aucune des influences mystérieuses auxquelles on a eu recours pour en rendre compte.
D'autres observateurs émirent, dès le début, l'hypo-
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thî'sc (encore défendue aujourd'hui ([uoique indéfendable devant la multiplicilc des témoignages) d'une hallucination collective.
Voici, entr'autres un passage que j'emprunte textuellement aux Etudes plnlosophiques (]ue le Général Noizet n'a ose publier qu'en 1864 lorsqu'il eut pris sa retraite comme général do division du Génie, mais qui étaient basées sur des expériences poursuivies pendant plus de cinquante ans avec l'esprit minutieux qui l'a rendu célèbre comme fortificateur. (Il raconte, dans un de ses ouvrages, qu'il avait commencé les études qu'on appelle aujourd'hui psychiques, en 1808, à l'Ecole polytechnique et il envoya, en 1820, un mémoire à l'Académie de Berlin, qui avait ouvert un concours sur Ta question du Magnétisme).
« Je tiens ce fait d'un jeune médecin étranger, auteur lui-même dans la scène que je vais rapporter, et qui osait à peine m'en faire la confidence.
« Il se trouvait dans un salon avec le magicien et deux autres personnes seulement. Après avoir vu diverses expériences dans lesquelles les lois de la pesanteur paraissaient être violées, on proposa à l'esprit de soulever une lourde table ; et, pour qu'elle fut plus pesante, les trois assistants montèrent dessus. L'opérateur se tenait dans un coin éloigné. A peine furent-ils installés sur le meuble ({ue celui-ci, s'ébranlant, monta lentement avec sa charge jusqu'à ce que les trois têtes vinssent à toucher le plafond et fussent obligées de s'incliner pour éviter un choc ou une pression ; puis la table, par un mouvement aussi lent, redescendit jusqu'à son assiette ordinaire.
« Après avoir entendu ce récit, je me bornai à cette
question : « Croyez-vous à la réalité de ce fait'? — Non, me répondit sans hésiter le jeune docteur ; je l'ai vu, je l'ai éprouvé, mais je n'y crois pas. — Eh bien, lui disje à mon tour nous sommes parfaitement d'accord, ce n'est là que l'effet d'une hallucination collective. » (Tome I. p. 477).