‹ L'habitant de QuébecChapitre 1 sur 2 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le "Canada" a le plaisir d'offrir à ses lecteurs le texte des deux discours remarquables jyrononcés à Toronto, le 27 avril dernier, par l'hon. M. Taschereau^ premier-ministre de la province de QvAhec.

Dans le premier, prononcé devant V'Empire Club", l'hon. M. Taschereau a parlé de l'habitant et de ce qu'il appelle la "noblesse cantidienne-française". Il en a décrit le caractère, les aspirations: son attachement au sol natal, son opiniâtreté au travail, son respect des traditions, son teTïipérament fier et paisible. Il a signalé comment notre race a résolu le problème de l'immigration par une natalité abondante et saine. Il a combattu les préjugés encore courants sur la prétendue "dom,ination cléricale" et les méthodes de culture de nos gens. En plein centre torontonien, il a avec tact et force convaincante prôné les qualités séculaires de l'habitant canadien- français.

C'est un peu le même thème, sous une autre forme et avec une nouvelle richesse d'arguments, qu'il a repris devant le public féminin qwi a entendu la deuxième conférence.

On fera bien, non seulement de les lire avec attention, mais encore de conserver ces deux documents consacrés à exalter avec une respectueuse modération notre bonne vieille province, qui n'a pas à être défendue mais qu'il faut faire connaître à tous les esprits de bonne foi.

Ces deux discours de l'hon. M. Taschereau sont parmi les meilleurs, les plus courageux et les plus utiles, qu'il ait prononcés. Et l'on a pu souvent louper notre premier-ministre de son franc-parler, de la clarté concise de son verbe.

Rappelons que ces deux discours ont été prononcés en anglais, langue qu^ l'hon. M. Taschereau parle avec autant d'élégance que de facilité. C'est une leçon de bilinguisme qui s'est ajoutée délicatement aux arguments de l'orateur. Le texte que nous publions maintenant n'est qu'une traduction aussi fidèle que possible.

Nous 1/ avons joint quelques opinions de confrères qui complètent cette brochure et témoignent de l'heureuse impression produite par ces discours.

Uhabitant de Québec

Au cours de l'an dernier, j'ai signé un billet qui se lisait comme suit: "A trois mois de cette date, contre valeur non reçue, je promets de porter la parole devant l'Empire Club, à^ Toronto." Je n'avais pas d'endosseur. Si j'en eusse eu un, il lui aurait fallu à l'échéance remplir mes obligations. Mais je ne saurais me plaindre: on m'a renouvelé mon billet à trois reprises. J'ai senti que si je demandais un autre renouvellement, mon crédit en serait irrémédiablement ruiné. Mon seul espoir est que l'on n'aille pas me dire, après m'avoir entendu, que l'on m'eût volontiers accordé un autre renouvellement.

J'ai dit que mon billet ne comportait pas de valeur reçu<?. Je m'attends cependant à quelque chose en retour. C'est que l'objet que j'ai en vue trouve un écho dans l'esprit essentiellement canadien qui vous anime, et que vous soyez par suite portés à pratiquer la bienveillance envers le fils d'une province soeur, qui a du sang français dans les veines et dont la langue maternelle n'est pas la vôtre, mais qui durant tout le cours de sa vie pubHque s'est fait l'avocat de la bonne entente et de la bonne volonté, de la tolérance et du respect mutuel entre tous les Canadiens.

L'immensité imposante de notre pays, nos hautes montagnes, nos grands lacs et nos puissantes rivières, tout nous rappelle que l'union canadienne ne saurait exister sans des rapports étroits et cordiaux entre les diverses provinces et les différentes races, et que c'est pour nous un devoir de nous mieux connaître et de nous rapprocher.

Voilà la pensée qui m'a porté à choisir comme sujet du court entretien qu'il m'est donné d'avoir avec vous ce que je considère être un des plus précieux éléments dans l'actif

du Canada, je veux dire le paysan canadien-français ou l'habitant, tel qu'on l'appelle communément.

Je vous parlerai de son merveilleux développement, de sa vie honnête, frugale et laborieuse, de son respect pour la loi, la religion et l'autorité, de son amour pour la patrie canadienne. Je m'efforcerai de dissiper quelques fausses conceptions qui ont pu se glisser en votre esprit. Si j'y réussis, je serai pleinement récompensé d'avoir imprudemment signé un billet.

Laissez-moi incidemment vous avouer que je pourrais nulle part me sentir mieux à l'aise pour parler des paysans de Québec que dans la province d'Ontario, favorisés que vous y êtes d'un gouvernement de fermiers.

Une description du paysan canadien-français

Nous devons à l'un des vôtres la meilleure description qui ait jamais été faite de notre province et de l'habitant.

"Québec", dit-il, "est le dernier refuge sur le continent des vieilles libertés du peuple. Il est borné au sud par les Etats ténébreux, à l'est par un printemps tardif, à l'ouest, par un régime méthodiste, et au nord par les entrailles de la terre.

"Les gens de Québec ont pour principal emploi de s'occuper de leurs affaires, ce qui a pour effet de provoquer le ressentiment du reste du continent, ou parfois de le mettre en gaieté. Cette attitude leur vaut de jouer un rôle si marquant !

"Le simple particulier à Québec s'appelle l'habitant, un être sans prétention qui a une foi invincible et naïve en Dieu, et que pour cette raison l'on considère dans le reste de l'hémisphère comme pratiquement sans ressources. Il ne croit pas que son âane puisse être sauvée par un acte de la législature, et met une foi révérencieuse et priante en la puissante Eglise à laquelle il appartient.

"Il donne naissance aux plus grands orateurs, aux meilleurs poètes, aux hommes politiques les plus avisés et aux

hommes d'état les plus subtils du continent. Il se rend à la messe le matin, et l'après-midi va à la pêche, en dépit du commandement: "Tu sanctifieras le jour du sabbat".

"Il est enclin à aimer les familles nombreuses, une autre eccentricité que bien des gens ne peuvent lui pardonner. Il se marie jeune, et se fie au Seigneur pour lui assurer le nécessaire. Il se marie avec une imprévoyance qui jette dans l'étonnement et l'émerveillement le reste de l'univers. Mais il aiTive que tout finit bien ... Si Québec ne se trouvait pas en position de nous regarder de si haut, nous l'en aimerions tous mieux. Québec est à bout de patience de nous voir toujours lui envoyer des missionnaires. Le Québécois s'objecte à ce que nous le mettions dans la même catégorie que le chinois païen, l'anthropophage des Iles Cannibales et le chasseur de têtes humaines de Bornéo . . , Voilà d'où vient le mal: nous ne savons pas comprendre Québec."

Je vous ai servi comme entrée ce mets délicat préparé de la^main d'un Torontonien. Vous me permettrez maintenant de prendre soin moi-même du reste du menu.

Lorsque le traité de Paris a cédé, en 1763, le Canada à l'Angleterre, 60,000 Canadiens français, en grande partie des paysans passèrent sous la couronne anglaise et restèrent au pays.

L'attachement au sol qu'ils avaient cultivé et l'attrait qu'exerçaient sur eux nos grandes ri\aères et nos forêts vierges, l'emportèrent sur les liens qui les unissaient à la vieille France. Les premiers à porter le nom de Canadiens, ils voulurent le garder pour toujours. Québec constituait toute leur patrie. Il en est peut-être parmi vous qui disent qu'ils vont dans leur pays lorsqu'ils font un voyage en Angleterre. L'habitant ne connaît pas d'autre patrie que la terre canadienne où il est né, où il a élevé ses enfants, où les \àeilles gens dorment de leur dernier sommeil à l'ombre de la petite église du village. Il fut le premier Canadien et sera le dernier, veuillez m'en croire, parce que plus que tout autre de ses compatriotes il s'emploiera à combattre un de nos plus

grands périls nationaux: la pénétration des Etats-Unis et l'emprise américaine.

Et voyez son merveilleux développement.

Comment se résout le problème de Timmigration

Quand la France nous quitta, nous étions 60,000. La population de la France, pour lors de 20,000,000 d'habitants, n'a pas tout à fait doublé en 150 ans. Mais, grâce au paysan, la population française du continent américain est maintenant de trois millions et plus. Elle s'est multipliée par cinquante.

Bien que l'habitant ne soit pas un mormon, sa famille est aussi nombreuse que celles qui font la gloire de l'Utah.

On m'assure qu'un de mes ancêtres a eu 36 enfants. Des familles de 12 à 20 ne sont pas rares dans Québec.

Je ne sais pas ce que le recensement actuel nous réserve. Mais vous n'ignorez pas, je suppose, que l'Ontario, avec un demi-million d'habitants de plus que Québec, avait, en 1911, 32,000 de moins pour ce qui est du nombre d'enfants au-dessous de cinq ans.

Il y a quelques années, M. Mercier, alors premier ministre à Québec, fit voter une loi concédant 100 acres de terre à chaque père de famille comptant 12 enfants vivants. Peu après, cette largesse cfut être supprimée, parce que toutes les terres publiques menaçaient de passer aux mains de ces pères entreprenants.

Dans mon propre comté de Montmorency, j'ofetins pour un bon habitant la concession de cent acres. L'année suivante, il revint à la charge et, comme je lui rappelais qu'il avait déjà reçu son octroi, il me remit tranquillement le certificat de baptême de son 24e enfant. Il soutenait qu'il lui était dû, ou du moins à sa vaillante femme, une deuxième concession.

Ces grosses familles constituent l'une des meilleures ressources de notre province. De 6 à 14 ans, les enfants vont à l'école, et ensuite travaillent avec leur père sur sa ferme.

Quelques économistes prétendent que la restriction des naissances et les petites familles, sont le signe d'une civilisation avancée. Je ne veux pas rompre une lance avec eux, mais j'estime que les familles nombreuses indiquent autre chose. Elles sont la récompense donnée par Dieu au peuple robuste, content et heureux, qui voit dans chaque nouveau venu un colon de plus pour défricher la forêt, labourer la terre et venir en aide aux vieux quand le dur travail et les misères de la vie auront incliné leur tête et brisé leurs forces.

Les filles se marient jeunes et n'ont pas peur de la maternité. Beaucoup de garçons, trop peut-être, s'en vont à la ville, mais un grand nombre restent fidèles à la terre. Le père et la mère choisissent d'ordinaire, parmi leurs garçons, celui qui héritera de la terre paternelle avec tout son "roulant".

C'est l'une des coutumes les plus attachantes de notre vie rurale. Le "bien" paternel n'est jamais aliéné, et il reste, des siècles durant, la propriété d'une même famille. En se donnant à rente, les vieux se réservent une chambre, le lait d'une vache, du linge de maison et un peu de confort. Le donataire s'engage à prendre bien soin de ses parents, à les nourrir à sa table, à les conduire à l'église et à les inhumer en faisant réciter beaucoup de prières pour le repos de leurs âmes, de sorte que, comme dans les contes de fée, ils vivent heureux jusqu'à ce que la grande faucheuse vienne les moissonner. Mais la mort n'a rien de terrifiant pour ces bonnes gens. On leur a enseigné depuis leur enfance, et ils croient que la mort n'est pas une fin, mais le commencement de leurs jours.

La vie de l'habitant est une vie dure. Il ne connaît pas la journée de 8 heures. Il travaille fort, et les premières années d'un colon sont particulièrement difficiles. L'instinct, plus fort que la volonté, lui dit que sa mission est de défricher de nouvelles teiTes et de s'enfoncer toujours plus avant dans la forêt. Plus d'un jeune homme, avec sa femme, sa hache et presque rien autre chose, quitte la maison paternelle, achète un lot du gouvernement, s'y construit une cabane,

vit plusieurs années durant de la vente du bois qu'il coupe, et finit par se trouver propriétaire d'une terre bien défrichée, bien bâtie, produisant de belles récoltes, avec en outre un beau troupeau d'animaux. Vous avez là le secret de la fondation miraculeuse de la plupart de nos paroisses de colonisation.

L'habitant met à plaider l'ardeur qu'on met à un sport. Une mauvaise clôture, une borne contestée, une servitude, tout prétexte lui est bon pour "aller en Cour". L'excitation du procès fait ses délices. C'est son passe-temps favori.

La domination cléricale

On nous dit parfois: "Vos paysans sont ignorants; leurs méthodes de culture sont primitives, surannées; ils n'ont plus la valeur guerrière de leurs ancêtres et — suprême reproche ! — ils sont dominés par leurs prêtres." Quelques-uns d'entre vous ont peut-être cru tout cela.

Au nom des paysans de ma province, je repousse ces accusations, et je vais essayer de dissiper les préjugés que vous pourriez avoir à leur sujet.

Je commencerai par le dernier. "Poor priest-ridden Québec", telle est la fréquente exclamation, accompagnée d'un haussement d'épaules, de plus d'un de nos bons amis. Si par "priest-ridden", on entend l'intérêt plein de sympathie qu'un clergé vertueux et instruit porte au bien-être de son peuple, Québec est sûrement "priest-ridden".

Parkman, dont personne ne mettra en doute l'impartialité, a écrit là-dessus ce qui suit: "Un grand fait éclate dans toute l'histoire canadienne: l'Eglise de Rome. Plus même que la puissance royale, elle influa sur le caractère et la destinée de la colonie. Eille fut sa nourrice ot presque sa mère. La confusion, si ce n'est l'anarchie, eût régné sans les curés qui, auréolés d'une double paternité, mispirituelle et mi-temporelle, se firent plus que jamais les gardiens de l'ordre d'un bout à l'autre du Canada."

La preuve en a été faite en 1776 et 1812, alors que le Canada fut conservé à l'Angleterre, grâce au clergé.

"Priest-ridden" ? Mais la prédication des vertus chrétiennes et de l'obéissance aux lois par ceux qui ont mission d'instruire le peuple mérite-t-elle une appellation qui sonne comme un reproche?

Voyons quels résultats ils obtiennent. Je reconnais dans l'Ontario une province religieuse, paisible et morale. Mais où en est-elle si on la compare avec le Québec clérical ? Il y a là-dessus d'éloquentes statistiques.

La population de l'Ontario l'emporte de 20 p.c. sur celle du Québec. En 1919, les poursuites au criminel dans le Québec étaient de 4,823, et dans l'Ontario de 10,647. La même année, on comptait dans le Québec 34,801 condamnations pour divers délits, et 53,215 en Ontario. Dois-je ajouter que de nos 1,400 municipalités, 1,200 n'ont pas même un agent de la paix ? Et cependant l'ordre y règne mieux qu'ailleurs.

N'est-il pas vrai que, dans le Québec clérical, la situation ouvrière est telle, sous le rapport du bon sens, du respect pour la loi et la propriété, qu'on nous cite en exemple tous les jours bien au-delà de nos frontières?

N'importe quel observateur vous dira que le premier facteur dans la colonisation de notre province est le curé. Il groupe les colons, vit avec eux, partage leurs labeurs, les encourage et les aide à bâtir leurs écoles.

Et j'ajouterai que nulle part sur ce continent trouvera-t-on un plus grand respect mutuel, un plus vif sentiment d'entr'aide, de bonne entente et de réelle amitié entre hommes de races et de croyances différentes que dans le Québec.

Si tout cela vient de ce que nous sommes "priest- ridden", nous plaidons volontiers coupables. Et je n'ai besoin que d'ajouter une chose touchant la vie de nos gens: c'est une vie d'indépendance parfaite et de vraie liberté, exempte de toute influence pouvant porter atteinte à notre dignité d'hommes.

L'esprit combatif n'est pas éteint

Je passe à l'accusation suivante. On prétend que nous avons perdu la valeur et l'esprit combatif de nos ancêtres.

Je ne parlerai pas des incidents se rapportant à la dernière guerre. Il ne faut pas écrire l'histoire trop tôt. Le récit de cette époque se fera lorsque les passions seront éteintes. Je suis persuadé qu'on y lira les faits d'armes du glorieux 22e, dont les rangs durent être remplis une dizaine de fois. Mais remontons plus loin dans le passé.

Qui a arrêté avec succès et repoussé l'invasion américaine en 1776 et 1812 ? Quels sont les hommes qui se sont battus en 1837 pour obtenir au Canada la constitution anglaise qui fait aujourd'hui son orgueil? Certaines pages de l'histoire sont parfois très instructives.

L'an dernier, j'ai fait un pèlerinage au petit village de St-Eustache, où se livra un des principaux combats de 1837.

L'église, où les patriotes commandés par Chénier avaient pris refuge, pour lutter jusqu'à la mort, porte encore les blessures que lui infligèrent les boulets de canons et les balles tirées par les troupes. Il y a 85 ans de cela, et les habitants du village vous montrent encore ces marques qu'ils vénèrent comme des reliques précieuses.

C'est par une froide journée d'hiver que la bataille eut lieu. J'ai eu l'avantage d'en lire une description par un habitant .qui y prit part. Il la raconte à sa manière. Je n'ai pas l'intention d'excuser une rébellion, mais ce récit est si simple, si touchant, il dépeint si bien la mentalité des hommes de 1837 que je ne puis résister à la tentation de vous le lire.

"Avant l'arrivée des troupes au village, une soixantaine de patriotes s'étaient cachés dans les aulnages, sur la terre de M. Ferré.

"Je me rendis à l'église avec deux autres de mes frères. On se mit dans le clocher. Les escaliers furent coupés, pour que personne ne pût retraiter. Un bon nombre n'avaient pas

de fusils. Chénier, Guitard et Deslauriers les encourageaient.

"Chénier était le plus bel homme du Canada, et si brave !

"Ceux qui n'avaient pas de fusils avaient des faulx ou des sabres faits avec des faulx, et des poignards faits avec des lisses. J'avais un de ces poignards-là passé dans ma ceinture . Avant la bataille, on nous donna un coup de boisson ; après cela, nous n'avons jusqu'à la nuit, ou plutôt , jusqu'au lendemain, ni bu même une goutte d'eau, ni mangé une bouchée.

"Il était neuf heures du matin quand nous nous sommes enfermés dans l'église. Nous tirions à travers les carreaux des châssis ; d'autres chargeaient les fusils. Le mien devint si chaud que j'avais de la peine à le tenir dans ma main.

"Sur le soir, les Anglais se sont mis à tirer des boulets rouges; alors le feu a pris à l'église. Quand le feu a trop chauffé, il a fallu sortir; les flammes sortaient au-dessus de nous. Chénier nous dit:

"Mes amis, je vous ai toujours dit que plutôt que de me " sauver, je me ferais tuer; je vais tenir ma parole. Il nous " faut partir d'ici ,voilà l'église en feu. Que ceux qui veu- " lent se sauver se sauvent sur la rivière. Pour moi, je ne " me sauverai pas, je me ferai tuer dehors." Alors Deslaurier a crié : "Moi aussi !" Après lui Guitard a crié : "Et mci "aussi!"

"Nous descendîmes des jubés et du clocher avec beaucoup de difficulté, et nous sortîmes de l'église. Je sautai pai* une fenêtre dans le cimetière. Chénier, Deslauriers et Guitard aussi.

"Le soleil était couché; mais l'église en feu nous éclairait.

"Chénier, Guitard et Deslauriers, leurs fusils chargés à la main, ont grimpé sur le mur du cimetière et ont tiré. Les troupes tirèrent sur eux ; Guitard eut le cou traversé par une balle. Chénier et Deslauriers avaient été atteints en même temps que Guitard, et s'étaient rejetés dans le cimetière ; i!s

rechargèrent pourtant leurs armes et montèrent trois fois sur le mur pour les décharger; la troisième fois, ils tombèrent blessés mortellement du côté des Anglais, qui les achevèrent, Chénier à coups de crosse de fusil, et Deslauriers d'un grand coup de sabre sur la tête.

"Je me sauvai par la rivière sur la glace; je passai une partie de la nuit dehors; il faisait bien froid. Nous étions découragés, nous nous dîmes: "Tâchons de retourner à nos maisons au risque d'être pris." J'arrivai chez moi à minuit; il y avait une dizaine de femmes qui pleuraient. Le lendemain nous fûmes arrêtés. En passant dans le village, je vis le corps de Chénier : sa poitrine était fendue, et le coeur pendait en dehors. Des volontaires étaient là en grand nombre. Quand un patriote arrivait ou passait là, ils lui criaient :

"Viens donc voir ton Chénier, comme il avait le coeur pourri . . . !"

"Je subis un interrogatoire. On me dit :

— Quel est votre capitaine ?

— Je n'en ai pas. Je suis venu me battre pour défendre mon pays. Ce n'était pas contre la reine ; mais la reine est trop loin pour nous protéger. Pour lors, je me suis cru obligé de marcher contre ceux qui venaient nous attaquer.

. — Avez- vous tiré sur les troupes?

— Tant que j'ai pu, mon fusil en était tout chaud.

— Avez- vous tué quelqu'un?

— J'ai vu souvent tomber des soldats, mais comme nous tirions en grand nombre à la fois, je ne puis dire si j'en ai tué.

— Si la reine avait besoin de tes services, la servirais-tu? — Sans doute.

— La-dessous ils m'ont donné une passe. "Retournez-vousen chez vous", me dit un des officiers. C'est ce que j'ai fait."

Cet homme a parlé comme un vieux légionnaire romain, et laissez-moi vous dire que sa race n'est pas éteinte dans notre province.

Voulez-vous me permettre, à ce propos, de vous parler un peu des annales de ma propre famille?

En 1810, Jean-Thomas Taschereau, l'un des rédacteurs du "Canadien", journal publié à Québec, était arrêté par ordre de sir James Craig. Les soldats pénétrèrent dans les bureaux du "Canadien" et démolirent la presse. M. Taschereau fut envoyé en prison pour "actes de trahison". Après trois mois de réclusion, on le remit en liberté sans procès. Peu après, sir George Prévost remplaçait sir James Craig. Jean-Thomas Taschereau fut alors nommé commandant du bataillon "La Nouvelle Beauce", et ce traître, à la tête de son bataillon, formés d'habitants de Beauce, combattait, sous de Salaberry, l'invasion américaine, à l'immortelle bataille de Châteauguay, en 1812.

Quelques années plus tard, il était nommé juge de la cour du banc du roi.

Le petit-fils de ce bon Canadien est heureux de rappeler cet incident à un auditoire de Toronto.

Mais laissons les champs de bataille et revenons au travail paisible de nos habitants.

Une comparaison instructive

Leur éducation et leurs méthodes de culture sont-elles désuètes et peu recommandables ?

Tous les hommes d'état français qui ont visité notre province ont été frappés du confort des habitations et des bâtiments de fermes, du nombre d'instruments aratoires modernes, et de la vie heureuse dont jouissent nos habitants en comparaison de celle du paysan français.

Je vous demande encore pardon de vous citer quelques chiffres ; ils démontreront le progrès accompli par l'habitant de Québec depuis quelques années.

Nous n'avons pas encore les données du dernier recensement fédéral, mais notre bureau provincial des statistiques y suppléera.

En 1911, dans la province de Québec, les récoltes étaient évaluées à $76,325,000 ; en 1920, elles atteignaient la valeur de $330,217,000.

• Au cours de la même période, la valeur de nos animaux de ferme a augmenté de $94,926,000 à $206,814,000; la valeur de nos beurres et fromages, l'une de nos principales industries, s'est accrue de $15,650,000 à $37,000,000.

Ces merveilleux résultats ne sont pas dus à des méthodes défectueuses de culture.

Si l'agriculture était en décroissance, il est clair que la population rurale s'en ressentirait et diminuerait en nombre ; or, c'est le contraire qui se produit dans nos campagnes. Vous admettrez bien que, sous ce rapport, nous sommes mieux partagés que vous.

En 1901, notre population rurale était de 992,667 et la vôtre de 1,246,969 âmes. En 1911, la même population dans la province de Québec était de 1,032,618, et la vôtre tombait à 1,193,785. En 1921, d'après les statistiques municipales des deux provinces, nos cultivateurs aug'mentaient en nombre au chiffre de 1,181,156, pendant que vous aviez une diminution; vous vous mainteniez au chiffre de 999,919 — chiffre de la population rurale de la province de Québec il y a vingt ans.

Je ne cite pas ces chiffres pour prouver que nos habitants sont meilleurs fermiers que les vôtres. Je ne le crois pas. Mais je veux vous prouver que la vie rurale, dans ma province, est attrayante et profitable, ce qui serait impossible, à cette époque d'ardente concurrence, si l'habitant n'était progressif et moderne dans ses méthodes de culture.

La part faite à Renseignement

Je ne vous parlerai pas de nos institutions de haute culture. Laissez-moi seulement vous dire que les collèges classiques de la province de Québec, au nombre de 21, n'ont pas de supérieurs sur le continent, et qu'ils ont toujours été fréquentés par des fils d'habitants.

Dans ces collèges, fondés il y a un grand nombre d'années, on enseignait le français et l'anglais, le latin et le grec longtemps avant que Toronto ne devint une ville.

L'enseignement est donné par des prêtres dévoués, qui reçoivent en retour une indemnité de $100 par année. Jamais ils ne se mettent en grève pour obtenir des augmentations de traitement ou une réduction d'heures de travail.

L'instruction a pénétré partout. Tous les enfants des campagnes fréquentent les é:oles, et les résultats sont des plus satisfaisants.

Nous avons aujourd'hui, dans la province de Québec, 7,706 écoles, 19,11S instituteurs et institutrices, et 553,381 élèves.

Le pourcentage d'inscriptions des enfants qui fréquentent les écoles dans tout le Canada est de 67.83 ; dans notre province il est de 75.00, soit près de 8 p. c. au-dessus de la moyenne.

C'est là sûrement une preuve que nos habitants comprennent l'importance de l'instruction.

Il y a dix ans, les dépenses totales pour l'instruction dans Québec s'élevaient à $6,210,000.

L'année dernière, les dépenses pour le même objet ont atteint $19,201,405, soit une augmentation de plus de 200 p.c. en dix ans.

Je prierais ceux qui sont portés à verser une larme sur le sort de notre pauvre habitant ignorant, de faire une comparaison entre cette somme et les sommes versées pour l'instruction par les provinces soeurs.

Il y a une chose que nous comprenons dans notre vieille province de Québec: c'est la nécessité de l'éducation, et son importance au point de vue national.

Nous savons que nous ne pouvons conserver notre nationalité, jouer un rôle dans ce Dominion et contribuer au développement du Canada que par le développement intellectuel de la génération qui pousse.

Nous savons, que l'on partage ou non notre manière de voir, qu'au Canada, les deux nationalités, différentes quant à la langue, aux traditions et aux coutumes ethniques, mais réunies dans leurs aspirations et leur loyalisme, sont essentielles à la vie canadienne. L'union des deux plus grandes nations du monde dans un commun effort, sur une base généreuse et large de respect mutuel et d'entente sympathique, ne peut engendrer une nation faible et dégénérée. »

Nous savons, de plus, que l'habitant est le rempart de notre nationalité, parce qu'il a conservé toutes les vertus ancestrales, parce que les vents malsains du malaise social, de la pénétration étrangère, du luxe moderne, du bolchevisme, passent loin de lui, et que les nombreux enfants dont il peuple sa paisible habitation marcheront sur ses traces.

Je surprendrai peut-être, plusieurs d'entre vous, mais il faut que je vous dise que i'habitant canadien-français désire conserver autant que quiconque d'entre vous les liens qui l'attachent à la mère patrie. Vous êtes britanniques par naissance, par ambiance et par sentiment ; il l'est par raison et par intérêt. Dans notre âge matérialiste, la raison et l'intérêt sont souvent plus forts que le sentiment.

"L'habitant sait bien que le status futur du Canada doit être le régime actuel, l'indépendance ou l'annexion aux Etats-Unis. Il redoute l'annexion, sachant que la Louisiane française a tout perdu ce qu'elle voulait conserver quand elle tomba dans l'agglomération américaine. Il craint l'indépendance, bien averti que la main secourante de l'Angleterre ne protégerait plus ses lois et d'autres choses qu'il aime. Le régime actuel lui a enseigné que sous l'empire britannique il a trouvé la hberté et un progrès sans entraves. Ce lien, il le gardera pour bien des années à venir."

Un précieux actif

Il se peut que je sois optimiste, et que mon éloge de l'habitant dépasse la mesure, mais je ne puis me défendre d'admirer cet honnête fils du sol, sain, vigoureux et content.

Plus vous venez en contact avec lui, plus vous l'observez à l'oeuvre, et mieux vous appréciez le précieux actif qu'il constitue dans notre patrimoine national.

La Providence voit plus loin dans l'avenir que nous. Si elle a permis, il y a trois siècles, que de braves Français traversent l'Océan pour venir explorer nos majestueuses rivières et ouvrir nos plaines fertiles à la civilisation; si, sous cette mystérieuse inspiration, ces hommes sont devenus les pionniers du Canada dont nous sommes aujourd'hui si fiers; s'ils ont jeté en terre cette riche semence dont nous sommes à récolter les fruits ; s'ils ont été la source de vie d'où ont surgi trois millions de hardis Canadiens qui ont gardé leur foi, leur langue et leurs traditions, c'est sûrement que ia Providence l'a voulu et qu'elle avait de mystérieux desseins.

Une telle race est faite pour survivre. Notre siècle, qui s'honore de bonne volonté, d'instruction et de tolérance, ne saurait détruire ce que des siècles de difficultés et de persé- . cutions n'ont pu réussir à ébranler.

L'habitant est un aussi bon Canadien qu'aucun de nous. n constitue un apport précieux pour notre pays. Le Canada est sa patrie. Il admire votre province, votre richesse, votre esprit d'entreprise. C'est pour vous un ami.

Soyez de ses amis. Donnez-lui en retour le fairplay britannique. Pardessus la ligne imaginaire qui sépare nos deux provinces, tendez-lui une main amie qu'il sera heureux de saisir. Car il sait que les institutions britanniques comportent l'exercice de la liberté, l'harmonie des races et le respect des minorités.

Vous êtes la grande province anglaise du Canada, et vous voulez vous constituer sur ce continent les dépositaires des véritables institutions anglaises. Nous attendons en conséquence de vous que vous en soyez les représentants et les apôtres, pour les faire connaître et mettre en pratique dans le Nouveau-Monde. Il vous incombe de les faire aimer ici comme elles le sont partout où flotte le drapeau britannique.

La

Noblesse canadienne-française

Un journal de Toronto — si ce n'était le "Telegram", ce pourrait être le "Globe"! — en apprenant que j'allais avoir le privilège de vous adresser la parole, a demandé avec un brin de malice, qu'une femme aurait su mieux cacher, si je vous parlerais de cet esprit latin dont j'ai récemment eu l'occasion de noter l'emprise et la portée dans la province de Québec.

On prend ses idées où on les trouve. Cet entrefilet de votre grand quotidien m'a donné l'idée de vous parler, en effet, de l'esprit latin, d^ vous en parler en un sens qui ne doit pas être sans vous intéresser, puisqu'il concerne les origines mêmes de votre pays et qu'un point de notre histoire légèrement obscurci peut s'en trouver incidemment mieux éclairé.

D'aucuns pourraient nier mes titres à parler d'histoire. Un homme politique a la réputation de ne connaître que l'histoire compromettante de ses adversaires. Je me défendrai en disant que l'histoire de mon pays m'a toujours profondément intéressé, qu'il y fût question d'Anglais ou de Français.

Si je remonte plusieurs années en arrière, vous songerez que je ne suis, en cela, que fidèle à l'esprit du vieux Québec qui vit dans le cercle de ses traditions, et qui met tout son espoir d'avenir dans son assiduité à communier avec l'âme et l'esprit de ses ancêtres.

Mais la noble fierté qui vient des souvenirs du passé n'est-elle pas le premier élément du patriotisme? Le présent n'a-t-il pas ses racines dans le passé, et ne sont-ce pas les exemples de nos aïeux qui doivent influer sur nos vies et former le caractère de notre génération et des générations futures ?

J'avoue sans détour que nous avons dans Québec plaisir à nous ressouvenir, que nous aimons à relire l'histoire de notre province et à nous en pénétrer.

Mais l'histoire, telle qu'on l'écrit, n'est pas toujours le flambeau de la vérité. De Maistre disait que les myopes ne doivent pas lire l'histoire. Ils devraient encore moins l'écrire.

Il s'est fonné plus d'une légende sur le compte de la vieille province de Québec.

Il en est une qui, m'a-t-on dit, a encore cours chez vous. Cette légende voudrait que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre, les membres de la noblesse, les gens instruits et les hauts commerçants eussent quitté le pays pour retourner en France.

On a amplement prouvé depuis que tel n'est pas le cas. L'armée de Montcalm était composée des troupes régulières et des troupes du détachement de la marine. Une dizaine d'officiers canadiens tout au plus servaient dans les troupes régulières. Les troupes du détachement de la marine étaient presque entièrement composées d'officiers et de soldats canadiens. Lors de la conquête, les troupes régulières, officiers et soldats, retournèrent en France. Elles n'étaient ici que pour la guerre. La guerre finie, elles rentrèrent chez elles. Mais les officiers et soldats des troupes de la marine, presque tous canadiens, restèrent ici. Ils étaient chez eux. Une cinquantaine tout au plus de fils de famille, officiers, passèrent en France pour continuer le métier des armes.

Il est donc faux de dire que la noblesse canadienne abandonna le pays à la conquête. Elle avait vécu avec le peuple en servant dans l'armée. Elle cessa de servir dans l'armée, mais la plupart des anciens officiers vécurent dans leurs seigneuries en les développant et en se livrant à la culture de la terre, que les dix ou quinze années de guerre qu'ils venaient de traverser leur avaient fait négliger. Des quarante ou cinquante jeunes officiers canadiens partis pour la France, une bonne moitié revint ici. Tout ceci est prouvé par les archives copiées en France depuis trente ans.

Pour vous en convaincre à demeure, permettez-moi de vous signaler l'étude impartiale et approfondie de ce point intéressant de notre histoire qu'a faite le juge Baby, une autorité en matière d'archives et d'histoire.

Le juge Baby a démontré combien il était faux de dire que la plupart des notables, des chefs de la société, partirent avec les troupes françaises.

L'"Histoire des Ursulines de Québec", publiée en 1863, porta le premier coup à cette légende en faisant voir que toutes les principales familles se trouvaient encore en Canada, et qu'un nombre relativement très peu élevé de nobles avaient abandonné le pays.

Quelques années plus tard, un prêtre distingué de Saint-Sulpice, l'abbé Daniel, rétablissait définitivement les faits en publiant son "Histoire des grandes familles du Canada." On y constate que, exception naturellement faite de ceux qui restèrent sur les champs de bataille et des quinze gentilshommes qui périrent dans le naufrage de r"Auguste", parmi lesquels se trouvait malheureusement le fondateur de votre ville, le chevaher de Portneuf, les nobles qui étaient rentrés en France revinrent presque aussitôt au Canada.

L'explication n'est pas difficile à trouver. En répudiant la "monnaie de carte" et les "ordonnances", le gouvernement français jetait dans une ruine à peu près complète nos classes aisées. Que faire dans ces conditions, sinon revenir au pays oii elles avaient des propriétés ?

La preuve que ces nobles français ne devaient plus être que des Canadiens, nous l'avons dans la liste de ceux qui revinrent se fixer pour toujours au pays. Cette liste est beaucoup trop longue pour que je puisse vous l'énumérer, mais notez-en quelques noms: le chevalier de Niverville, Sabrevois, Lachevrotière, Godfroi de Linctot, de Montizambert, de Bleury, Baby de Ranville, de Lanaudière, Duchesnay, de Lotbinière, de LaMorandière, Hertel de Chambly, Desauniers-Beaubien, et maints autres.

Qui mieux est, nous voyons les parents qui étaient res-

ces ici rappeler de France les jeunes officiers qui avaient été attachés à l'armée régulière française. Il me faudrait vous citer encore une longue liste de noms, parmi lesquels vous remarqueriez Juchereau-Duchesnay, Hertel de Rouville, Margane de LaValtrie, deRocheblave, et le brillant Boucher de Boucherville,

En voilà autant qui sont revenus. Recherchons maintenant combien sont restés. Ici encore, le juge Baby nous a devancés, et il a dressé une liste considérable de nobles, de gentilshommes, de bourgeois, de négociants et d'hommes de loi qui n'ont pas songé un instant à quitter le sol canadien, dont ils avaient fait leur patrie. Les données du juge Baby sont d'autant moins discutables qu'elles s'appuient sur un examen long et patient de nos archives des registres paroissiaux, des études de notaires, et sur une fouille minutieuse dans les actes authentiques et les pièces de famille mises à sa disposition. Ces recherches mettent le juge Baby en état d'affirmer, comme il dit, d'une façon mathématique, qu'une infime minorité seulement des classes élevées et instruites s'est éloignée du Canada à la cession. ,

Il énumère tout d'abord les noms de cent trente-et-un seigneurs qui ont opté pour le Canada sans hésitation. Celles d'entre vous qui ont fréquenté Québec reconnaîtront les noms suivants qui s'y retrouvent encore aujourd'hui : Chartier de Lotbinière, LeMoyne de Longueuil, Boucher de Montarville, De Grosbois, DeLaBruère, DeVarennes, DeContrecoeur, Hertel de Rouville, d'Esmard de Lusignan, Joiiet d'Anticosti, Fleury d'Eschambault, St-Ours, Deschaillons, d'Argenteuil, DeSalaberry, LeMoyne de Martigny, Aubert de Gaspé, Chaussegros de Léry, Taschereau de Linières.

A cette nomenclature de seigneurs il faut ajouter" plus de cent noms de gentilshommes qui n'ont pas cru devoir abandonner leurs terres et qui ont fait souche. Vous trouverez également ces noms de nos jours à Québec et à Montréal: d'Estimauville, LaCoste, Vemeuil de Lorimier, Duclos deCelles, DeCourval, St-Onge de Bellerive, D'Auteuil, De Bellefeuille, de Montigny, Bécancour de Portneuf, et tant d'autres.

Bien que sous le régime français la profession d'avocat fût inconnue, un bon nombre de jurisconsultes éclairés étaient venus au Canada, et la plupart y restèrent. Le juge Baby en nomme vingt-deux, parmi lesquels je ne puis m'empêcher d'être fier de remarquer un de mes ancêtres et un ancêtre du sénateur Belcourt, ,

Adjoignant à ces seigneurs, gentilshommes, jurisconsultes et hommes de loi, cent vingt-cinq négociants marquants, une trentaine de médecins-chirurgiens, autant de notaires, il reste clairement acquis que le Canada français est resté à la conquête avec plus de quatre cents familles nobles et cultivées ,issues des meilleures lignées de France, prêtes à répondre aux besoins intellectuels de la population relativement peu nombreuse des villes et des campagnes, qui n'était pas d'ailleurs sans vertus morales et sans qualités intellectuelles comme nous le verrons tout à l'heure.

Mais je veux auparavant, pour vous prouver irréfutablement que ces hommes de haute naissance et de choix sont bien restés à la tête de notre peuple, vous les montrer au travail et à l'honneur dans la suite de notre histoire.

Quinze ans après la conquête, lorsque les Bostonnais se ruent à l'improviste sur le Canada, qui voyons-nous se porter à leur rencontre et se jeter intrépidement dans le Fort St-Jean pour défendre le drapeau britannique? Ces mêmes membres de notre ancienne noblesse que je viens de nommer: De Longueuil, De Lotbinière, de Rouville, DeBoucherville, de LaBruère, De St-Ours, de Montigny, De Rigaudville, De Salaberry, De Tonnancour et Duchesnay, bref toute une phalange de ces seigneurs et gentilshommes qui sont supposés être retournés en France, et dont il n'est pas un qui ne compte encore aujourd'hui de nombreux descendants dans notre province.

Des journalistes anglo-canadiens mal informés — je ne dirai pas malintentionnés, bien que notre race ait en votre bonne ville de Toronto quelques adversaires apparemment irréconciliables ! — ont écrit que les nombreuses familles, sous le régime français, se voyaient surtout ou presque uniquement chez le peuple. Rien de plus faux. Nos familles nobles

ou seigneuriales ont fait leur devoir sur ce point comme les familles du peuple. Après le recensement de 1681, il est venu très peu d'immigrants de France. Quelques centaines au plus par année. Or, alors que la population était de 9,710 à ce recensement, nous étions en 1760 plus de 60,000. Cette augmentation était due presque uniquement à l'accroissement naturel de la population. Voilà une solution au problème de l'immigration que nous pourrions suggérer à nos provinces soeurs de l'Ouest.

On n'a qu'à consulter le Dictionnaire généalogique de Mgi' Tanguay pour constater que les familles nombreuses n'étaient pas rares dans la noblesse. S'il m'est permis de vous l'avouer, dans ma propre famille, on peut compter d'une génération à l'autre, à chaque foyer, douze ou quatorze enfants. Le premier Taschereau qui est venu au Canada eut quatorze enfants. Son fils, Gabriel-Elzéar, en eut onze, et son petit-fils, Thomas-Jean, dix. Le père du cardinal Taschereau en eut aussi dix, et mon propre père en a eu douze. Vous avez là un petit problème de multiplication qui peut vous intéresser, et surtout vous édifier en vous démontrant comment nous entendons être fidèles à la mission que nous ont léguée nos ancêtres de peupler ce pays avec nos fils et nos filles, et non pas avec les émigrants du sud de l'Europe qui créent dans nos grandes villes un problème de chômage si difficile à résoudre.

Si vous doutez du patriotisme et de la valeur des familles qui se multiplient ainsi, voyez-les quarante-deux ans après la conquête. En 1812, losque le Canada subit une dangereuse attaque de son ennemi séculaire, quels sont ceux qui conduisent nos bataillons sur les champs d'honneur? Jetez un coup d'oeil sur les cadres de la milice de la province de Québec enrôlée pour la défense du pays, et vous n'y verrez pas moins de cent noms de seigneurs et gentilshommes, fils des prétendus émigrés de 1760.

Si maintenant nous observons les autres classes de la population canadienne, dans les villes comme dans les campagnes, à l'époque de la cession, nous voyons qu'elles ne manquaient ni d'intelligence ni de formation, et qu'elles étaient

loin de se trouver dans un état d'infériorité sociale comme l'ont prétendu des ennemis de notre race.

En justice pour le juge Baby, je me dois de le citer une dernière fois. Ce chercheur infatigable a rencontré dans les livres de comptés des négociants de ce temps un très grand nombre de tailleurs, de charpentiers, d'horlogers, d'arquebusiers, de menuisiers et de maçons, c'est-à-dire autant de gens du peuple qui pouvaient intelligemment gagner leur vie. Mais ils faisaient mieux que cela. Ils excellaient dans leur métier. Je n'en veux d'autre preuve que ces admirables vieux meubles de noyer noir ou d'acajou, et ces historiques pendules, qu'ils fabriquaient et façonnaient à la mode de France sans se rendre compte de la valeur de leur travail, et que les Anglais et les Américains, se sont arrachés depuis à prix d'argent. On en a emporté de pleins convois de la Beauce. Pour rendre un juste hommage aux travaux de maçonnerie et de construction qui s'exécutaient alors, puisje faire mieux que de m'en tenir à la remarquable étude que vient de publier un professeur de McGill sur nos vieilles maisons canadiennes?

Devant l'^Empire Club", j'ai dit ce qu'étaient les cinquante mille paysans qui formaient la masse du peuple canadien au moment de la conquête. Ils étaient, pour me résumer en quelques mots, les fils les plus hardis et les plus vaillants des plus anciennes familles de la Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, de la Picardie et de la Normandie, c'està-dire que coulait dans leurs veines le meilleur sang de ces vieilles provinces qui ont été pendant des siècles l'âme et le soutien de la France, les éléments les plus sains et les plus stables de la grande nation française.

Telles sont, dans leur ensemble, les origines du peuple canadien-français d'aujourd'hui: des centaines de familles de nobles seigneurs et gentilshommes, braves et cultivés, qui, de concert avec un clergé instruit et dévoué dont je devrai tantôt vous faire brièvement l'éloge, ont travaillé dès la première heure à faire accepter le nouveau régime et à le rendre acceptable; des centaines d'hommes de profession et de hauts fonctionnaires ; des milliers d'artisans habi-

les et formés à bonne école ; des dizaines de milliers de paysans de la meilleure souche, — tous étroitement unis les uns aux autres dans un sentiment mutuel de respect, d'estime et de loyauté.

S'ils ont pu mériter l'hostilité des bureaucrates qui s'étaient abattus sur le Canada comme sur une proie, c'est qu'ils possédaient quelque noblesse, quelque vertu et trop d'intelligence.

Vous souffrirez à cet égard que j'invoque un témoignage qui a été plus d'une fois cité, mais qui possède d'autant plus de valeur qu'il vient d'un haut fonctionnaire anglais qui était ici au moment où les Canadiens passaient sous le nouveau régime, et qui, plus tard, après avoir succédé à Amherst comme gouverneur, fut pendant plusieurs années en état de connaître à fond chacun des éléments de la population canadienne-française.

Le général Murray a écrit, le 19 février 1803, une appréciation de nos ancêtres que vous serez peut-être portés à considérer moins partiale que la mienne, mais qui est aussi élogieuse qu'eussent pu m'en inspirer mon coeur, mes convictions et ma lecture de notre histoire.

"Les Canadiens sont une race frugale, industrieuse et "morale. Ils comptent parmi eux un grand nombre de "nobles, qui tirent beaucoup de fierté de l'ancienneté de "leurs familles, de leurs faits d'armes et de ceux de leurs "ancêtres. Ces nobles sont les seigneurs de tout le pays et, "bien qu'ils ne soient pas riches, se trouvent en état, dans "cette contrée où règne l'abondance, oii l'argent est rare et "le luxe encore inconnu, de faire honneur à leur situation. "Leurs tenanciers, qui forment le gros de la population, ne "leur paient qu'une redevance annuelle d'environ un dollar "pour cent acres. Ils vivent à l'aise et confortablement. Ils "ont acquis l'habitude de respecter les nobles et de leur "obéir. Leurs tenures étant militaires, d'après le système "féodal, ils ont partagé avec leurs seigneurs les dangers des "champs de bataille, et l'affection née entre eux s'est accrue "en proportion des calamités qu'ils ont subies les uns et les "autres depuis la conquête du pays."

Mun-ay ajoute: "On détestait les nobles canadiens parce "que leur naissance et leur conduite commandait le respect, "et l'on exécrait les paysans parce qu'ils avaient échappé à "l'oppression dont on les avait menacés."

Si ce témoignage vous paraît entaché de trop d'amitié, laissez-moi le confirmer par quelques faits qui vous intéressent particulièrement.

Dès avant la conquête, les jeunes filles canadiennes recevaient, au couvent des Ursulines, une éducation et une instruction qui n'étaient nullement inférieures à celles que les couvents de France donnaient alors. L'instruction, surtout chez les femmes, était généralement répandue. Lisez, vous toutes qui savez le français, les deux relations de Madeleine de Verchères, et vous verrez qu'elles n'étaient pas mal tournées. L'Histoire de l'Hôtel-Dieu, écrite par une religieuse canadienne, est supérieure à bien des ouvrages français du même genre. Mais il y a un fait beaucoup plus typique.

La marquise de Vaudreuil, née au Canada, élevée et instruite au couvent des Ursulines de Québec, n'était jamais passée en France. Le marquis et la marquise de Denonville la trouvèrent si cultivée qu'ils la recommandèrent à Louis XIV pour élever les enfants de France. Appelée aussitôt en France, la marquise de Vaudreuil laissa sa famille et se rendit à la Cour, où elle passa plus de quinze ans, avant de revenir au Canada. Peut-on avoir une meilleure preuve que nos Canadiennes recevaient ici une excellente éducation et qu'elles étaient fort distinguées? Je pourrais citer le cas d'une autre Canadienne, madame de Beaujeu, qui vécut aussi plusieurs années à la Cour. ,

Certains voyageurs éminents, La Potherie, Charlevoix, Kalm vantent à qui mieux mieux la société canadienne. Kalm, entre autres, qui arrivait de la Nouvelle-Angleterre, fait une comparaison tout à l'avantage des Canadiens.

Celles d'entre vous qui ont lu les romans de William Kirby— "The Golden Dog", et de Sir Gilbert Parker— "Seats of the Mighty", peuvent être restées sous l'impres-

sion que la société canadienne lors de la conquête ou un peu avant, était franchement dissolue. Le séjour des garnisons à Montréal, à Québec et un peu partout, avait peut-être amené un peu de dissipation. Mais la classe dirigeante, la noblesse, était aussi bonne et morale que le peuple.

L'histoire du château Bigot, qui fait le fond principal du "Golden Dog", n'est rien autre chose qu'une légende. Angélique de Méloizes — madame Péan — qui joue un rôle si triste et si abject dans le roman de Kirby, a été noircie par des mémorialistes anonymes du régime français. Mais la vérité se fait petit à petit sur son compte. Des documents récents prouvent qu'elle mourut à Blois, à un âge avancé, vénérée de toute la contrée pour sa charité et ses bonnes oeuvres.

Il en est de même des romans de Parker. Ce sont simplement des fictions. Parker fait du fameux otage Stobo un homme tour à tour amoureux d'une demoiselle Taschereau et d'une demoiselle Duchesnay. D'après lui, Stobo aurait été reçu en conquérant dans tous les salons de la société de Québec. A l'époque où Stobo passa à Québec, il n'y avait qu'une demoiselle Taschereau, et elle était religieuse. Malgré une sympathie marquée pour les Canadiens, les romans de Parker ne donnent pas une idée juste de la société du temps.

Le verdict du général Murray étant accepté comme rendant simplement justice aux Canadiens de cette époque, il en est peut-être parmi vous qui sont maintenant tentées de me demander si cette race canadienne-française composée de nobles, de gens de profession et d'artisans, mais surtout de paysans, n'a pas dégénéré depuis, si elle n'est pas devenue routinière, ignorante, indifférente, au point de mériter quelques-unes des dénonciations dont elle a été l'objet en ces dernières années.

Avez-vous songé que si une telle dégénérescence se fût produite, ce serait peu au crédit de la Couronne et des institutions britanniques, dont la première et suprême ambition est de pouvoir prétendre à un rôle bienfaisant et éminemment civilisateur?

Mais observons le peuple canadien à l'oeuvre, et lisons l'histoire. "Vingt-cinq ans après la conquête", je cite les paroles mêmes d'un historien ,"l' Angleterre se voit devant une phalange d'hommes forts, sages et instruits, qui se tiennent debout devant elle, fermes et attentifs, ne lui demandant pas de les délier d'un serment juré et de détruire la lettre d'un traité loyalement signé, mais exigeant que toutes les spécifications soient rigoureusement remplies. Ces Canadiens sont des hommes dans toute la noble acception du mot: généreux et désintéressés dans la lutte, puissants à la tribune, habiles au gouvernement comme à la charrue, honnêtes en tout, aimables au logis."

Si ce jugement vous paraît sujet à caution parce qu'il est d'un écrivain de notre race, je puis vous citer le témoignage d'étrangers venus au milieu de nos familles canadiennes à cette époque, et qui ne cachent pas leur admiration pour leur distinction, leur aménité, leur bienveillance de langage, de manières et de procédés. "C'est un peuple de gentilshommes", écrit un touriste américain en rentrant chez lui.

Vous donnerai-je le secret de cette conservation du foyer canadien dans toute la simplicité et la beauté de son caractère? Il est dans la femme. La tradition des admirables femmes qui veillèrent sur le berceau de la Nouvelle- France s'est continuée après la cession. Mères généreuses et maîtresses de maisons supérieures, elles inculquaient à leurs fils tous les préceptes d'une forte éducation chrétienne et toutes les traditions d'une société d'élite. Comme on l'a dit d'elles, "elles faisaient de la création d'une famille une oeuvre de devoir et d'orgueil."

Nous avons à cet égard un fait historique que je suis tenté de citer, parce qu'il est révélateur en lui-même de cette éducation de famille, et qu'il est d'un demi-siècle après la conquête, ce qui montre que le caractère de la race se maintient. Louis-Joseph Papineau avait été envoyé au séminaire de Québec pour y faire ses études, A peine entré, le futur tribun, qui avait un esprit difficile à discipliner, s'était regimbé sous le frein d'une règle trop rigoureuse, et il avait

mandé à sa mère que, si on ne se hâtait de le rappeler, il mourrait à Québec. — "Si tu meurs à Québec", lui répondit tout simplement madame Papineau, "il y a là ce qu'il faut pour t'enterrer: sois tranquille!"

Un siècle, et un siècle et demi après la conquête, vous trouverez les mêmes mères canadiennes qui voient à ce que leurs fils soient à la hauteur de la tâche qui leur est dévolue.

C'est grâce aux femmes que nos fils de grandes familles ont conservé les traditions de Ifeurs ancêtres.

Si vous doutez de la survivance des familles nobles que je vous ai montrées à la conquête, je vous les ferai voir continuellement mêlées aux événements marquants de notre vie nationale jusqu'en ces dernières années, et toujours au premier rang en dépit de la poussée qu'ont faite les nouveaux riches en notre pays comme dans les vieilles contrées d'Europe.

Sous le régime français, nous avons eu deux procureurs-généraux du nom de Ruette d'Auteuil. Un de leurs descendants est actuellement juge de la Cour supérieure de Québec.

Si on relève nos listes d'officiers, on y voit des Panet depuis le milieu du régime français jusqu'à nos jours. Pendant la Grande Guerre, cinq frères Panet ont été colonels ou généraux. L'un d'eux est actuellement commandant militaire de Toronto.

Dès le début du régime français, on voit des Taché dans l'armée et parmi nos hommes de loi. Sous le régime anglais, des Taché se sont illustrés dans l'Eglise, la politique, l'armée, le droit, le commerce et les arts.

Pendant près de trois siè2les les Duchesnay se sont distingués dans l'armée. Le colonel Duchesnay est décédé, il y a quelques années, commandant du district de Québec. Pendant la Grande Guerre, un Duchesnay faisait partie de l'héroïque 22ème. Il a été si grièvement blessé que ce n'est qu'à l'habileté des chirurgiens qu'il doit d'être encore en vie.

On compte des De Salaberry dans l'armée, du régime français à nos jours.

Les de Gaspé ont commencé à se distinguer en 1670,. et ils n'ont pas encore cessé de tenir un rang enviable dans plusieurs sphères à la fois.

Un des premiers officiers tués pendant la Grande Guerre fut un descendant de nos de Blainville.

Un de Tonnancour commandait le 65ème bataillon de Montréal jusqu'en ces dernières années, et prolongeait ainsi une race de guerriers rendue célèbre par Godfroy de Tonnancour.

Les de Lanaudière ont combattu en 1750, en 1775, en 1812, en 1870 et en 1916.

Je pourrais allonger indéfiniment cette citation de vieilles familles nobles qui perpétuent honorablement leur nom en notre province.

Lorsque la première frégate française à revenir au Canada depuis la cession, la "Capricieuse", vint en 1855 mouiller dans les eaux de Québec, son commandant, M. de Belvèze, trouva dans cette vieille ville française, que la France avait cédée à l'Angleterre, une si parfaite représentante de toutes les plus belles traditions de la noblesse de France qu'il ne put se défendre de le proclamer. C'était «Mlle de. Lanaudière qui, sur le déclin de l'âge, conservait ces grandes manières et cette distinction qui lui avaient mérité les hommages de tous les hauts personnages passant à Québec, et tout particulièrement de lord Elgin, qui la considérait le type achevé de la société française des grands siècles.

Sans doute, depuis que la vieille Europe elle-même ne donne plus l'exemple d'aussi belles coutumes, bien des causes extérieures sont venues s'attaquer aux qualités exquises qui donnaient une si haute distinction aux foyers canadiens. Mais, en dépit de toutes ces influences insidieuses, notre race n'a pas cessé de refléter les vertus d'autrefois.

Nos paysans ont, de leur côté, conscience d'appartenir à une classe qui a de hautes traditions dans notre histoire. Pendant longtemps on a considéré dans nos campagnes qu'une fille de cultivateur propriétaire se mésalliait quand

elle épousait un menuisier ou un ouvrier quelconque, fût-il plus riche qu'elle.

Laissez-moi ajouter que si nous n'avons pas dans notre province de problème agraire, c'est que les chefs de nos familles dirigeantes ne sont pas seulement restés fidèles au sang, mais qu'ils sont demeurés constamment en contact avec les hommes courageux et vaillants qui cultivent la terre. Au manoir de Beauport, dans ceux de la Beauce et de Montréal, la terre n'a jamais cessé d'être pour les seigneurs "la grande amie". Nous avons ce fait significatif du seigneur Juchereau-Duchesnay qui prend tellem^ent d'intérêt à la vie de ses censitaires que, le moment venu de faire son testament, il inscrit une remise considérable en leur faveur des rentes et des redevances qu'ils doivent.

Ce qu'ont fait les aînés, leurs descendants, les continuateurs de la race, le pratiquent tout naturellement, comme par penchant et d'instinct, ce qui fait que les agriculteurs sentent que ce n'est pas une bienveillance intéressée. Nousaimons nos paysans, et nous sommes fiers d'eux. Ils nous rendent cette affection en la reportant du père au fils.

C'est dans cette union des coeurs et des esprits, entre la classe dirigeante, la classe paysanne et la classe ouvrière que continue de s'élaborer dans la vieille province de Québec l'avenir de notre race.

Dans cette instabilité d'après-guerre au milieu de laquelle se débattent tous les peuples, nous avons la prétention de croire que la race canadienne-française, la première à évangéliser et à défricher ce pays et la dernière à vouloir s'en séparer et l'exposer à l'emprise du voisin, constitue avec toutes ses vertus de stabilité et de travail un précieux apport pour le Canada.

En retour de la visite que je vous fais dans la belle capitale de votre province, je vous invite à venir voir de vos yeux le berceau de la colonisation et de l'agriculture au Canada, tout en face du fier rocher de Québec, sur la merveilleuse côte de Beauport. dans le vieux comté de Montmorency que j'ai l'honneur de représenter depuis vingtdeux ans.

C'est là, dans un panorama unique, qui se compare aux plus beaux de l'Italie et de la France, que vous pourrez vous reporter au temps où la forêt primitive fut entamée par la hache vaillante des colons venus du Perche et de la Beauce, et oii les plus éclatantes pages de notre histoire furent écrites par de nobles guerriers.

Arrêtez-vous à parcourir cette historique région, et prolongez un peu votre séjour dans notre capitale. Vous me direz ensuite si nous n'avons pas quelques raisons de soutenir que notre population des villes et des campagnes constitue un des éléments qui symbolisent le mieux le caractère de la nation canadienne, et que le peuple canadien-français a des titres indiscutables à cette estime et à cette confiance que je me fais un devoir de vous inviter à reposer en lui.

Quelques commentaires de la presse anglaise et française

La "Tribune'' de Sherbrooke, 29 avril 1922

Nous ne savons pas de plus beau geste que celui que vient de faire Thon. L.-A. Taschereau envers la classe des paysans, c'est-à-dire des "habitants" de la province de Québec. L'hon. premier ministre est allé défendre au centre même de l'élément anglais de ce pays, en Ontario, les artisans du sol québécois, et faire un très éloquent plaidoyer en leur faveur.

On sait que les habitants de la province voisine sont imbus de préjudices fous et ridicules contre ceux qui dans le Québec cultivent le sol. Or, l'hon. Taschereau, patriote et canadien avant tout, est allé à Toronto, et là, devant les membres de l'^'Empire Club", a fait avec fierté l'apologie de la classe paysanne, vanté ses moeurs, chanté son ardent patriotisme et son amour du sol-

C'est toute une oeuvre d'éducation que le premier ministre vient de faire là, et nous croyons vraiment qu'elle devra avoir une bonne répercussion sur l'esprit de certains francophobes d'Ontario qui ne manquent jamais l'occasion de jeter du discrédit sur ceux qui composent notre population rurale.

Aussi, c'est au nom de cette classe de paysans, de tous ces travailleurs de la terre, que nous remercions bien sincèrement M. Taschereau de l'éloquent plaidoyer qu'il a prononcé en leur faveur en attendant que ces derniers aient de nouveau l'occasion de lui témoigner leur admiration et leur dévouement.

Le "Nouvelliste" des Trois-Rivières, 1er mars 1922

Le premier ministre Taschereau vient de faire une véritable apothéose de l'habitant de Québec. Dans un discours qu'il vient de prononcer à Toronto, il a voulu dire aux citoyens de la province voisine ce que nous étions (car l'habitant du Québec, c'est nous tous), quelles étaient nos coutumes, notre goût de la liberté individuelle, notre respect de toutes les opinions et de toutes les croyances, notre tolération et notre hospitalité, notre condescendance et notre amour du sol.

Il n'est jamais oiseux de laisser voir aux autres ce que nous pouvons être et il était même bon que celui qui est le premier de notre province fasse savoir aux gens des autres provinces quelle conception ils doivent avoir de nous.

M. Taschereau était tellement attendu et ses paroles devaient avoir une portée tellement grave que tous les journalistes de la Ville Reine l'assiégèrent de questions et M. Taschereau de leur répondre que nous aimions la liberté et que nous avions la haine de l'hypocrisie et des malentendus. L'habitant du Québec aime à s'entendre avec tout le monde et son hospitalité en a toujours fait foi.

Le premier ministre de la province de Québec a donc faitlà oeuvre d'éducation. On ne nous connaît jamais assez tôt et on gagne tout à nous connaître. C'est peut-être pour cela que. notre province est envahie chaque été par de nombreux touristes qui viennent nous rendre visite pour des raisons assez. . . diverses, mais qui ne valent pas moins la peine d'être approfondies.

Un confrère disait à ce sujet :

Le paysan de Québec, et l'orateur l'a proclamé bien haut, est celui qui, le premier, s'est cramponné au sol canadien et sera le dernier à le quitter, y étant rivé en quelque sorte par ses traditions, son passé, son amour. Sa patrie, — c'est le Canada, son berceau, — la province, sa seule raison de vivre, — le sol.

C'est le paysan de Québec qui, à plusieurs reprises, a

défendu ce sol contre l'envahisseur américain; c'est encore lui qui, en 1837, luttait pour notre liberté et obtenait le gouvernement responsable qui fait aujourd'hui notre orgueil.

Ce sera encore lui, le paysan de Québec, qui défendra sans cesse, avec la dernière énergie, le sol canadien qui est son patrimoine; il ne permettra jamais qu'on en touche la moindre parcelle pour nous l'enlever.

Le "Soleil", 29 avril 1922

Deux qualités maîtresses caractérisent l'honorable M. Taschereau : la sincérité et la bravoure.

Cette sincérité a déconcerté plus d'un de ceux qui vivent d'un parti avant que de le servir. Et il n'est pas besoin de rappeler comment le premier ministre a défié la meute des gros intérêts lorsqu'il s'est agi de résoudre le problème des alcools.

Il restait à Toronto d'apprendre à connaître M. Taschereau.

Déjà il s'y était affirmé dans un discours remarquable, lorsque l'université de Toronto lui avait conféré le titre de docteur en droit.

Cette fois, c'était l"*Empire Club" qui l'invitait, une institution qui vit en fonction d'un idéal parfois assez différent du nôtre, et où les préventions contre notre race sont loin d'être éteintes.

M. Taschereau n'a pas feint d'ignorer l'existence de ces préjugés.

Tout au contraire, face à ses hôtes dont plus d'un se trouvaient nettement pris à parti, il leur a dit: "Vous prétendez que nos paysans sont ignorants, que leurs méthodes de culture sont surannées, que nous n'avons plus la valeur de nos ancêtres et, — suprême reproche! — que nous sommes dominés par les prêtres. Eh bien, je vais vous répondre sur chacun de ces points et, si vous voulez, nous allons comparer là-dessus nos deux provinces."

Et crânement, le premier ministre commence par renverser le dernier préjugé, en dépeignant nos bons amis de Toronto qui s'exclament avec un haussement d'épaules : "Poor priest-ridden, Québec !"

"Si vous entendez par là", dit-il, "l'intérêt plein de sympathie que porte au bien-être de notre peuple un clergé vertueux et instruit", nous ne protestons pas.

Reprenant nos glorieuses pages d'histoires de 1775 et de 1812, il rive dans l'esprit de ses auditeurs cette vérité écrasante que sans notre clergé le Canada ne serait peut-être plus sous la couronne britannique.

Puis il les invite à observer aujourd'hui les résultats, en commençant par la statistique criminelle.

"Vous avez la prétention d'être une province religieuse, paisible et morale", commente-t-il -avec un brin de mahce, "voyons donc comment le Québec se compare à l'Ontario".

Les Ontariens ont dû peu goûter la saveur des chiffres que M. Taschereau a cités.

Même procédé de réfutation au sujet des préjugés qui ont cours sur le compte de notre classe paysanne.

Le premier ministre évite les grandes phrases: il aime ]e:S faits et les chiffres.

Le rôle qu'a joué dans notre histoire et que continue à y tenir 1' "habitant", n'a jamais été mieux et plus complètement exposé. Son attachement à la religion et au sol, l'intérêt qu'il porte au progrès et à l'instruction, les motifs qui lui font aimer les institutions britanniques et craindre l'annexion aux Etats-Unis, toutes ces caractéristiques du paysan canadienfrançais sont mis en lumière dans une revue rapide et concluante des données de l'histoire et de la statistique scolaire et agricole.

Mais où M. Taschereau révèle le besoin instinctif qu'il éprouve de dire bravement toute sa pensée en face d'hommes qui cachent peut-être une partie de la leur, c'est dans la

réplique cinglante qu'il fait à ceux qui insinuent que nous avons perdu la vaillance de nos ancêtres.

Le premier ministre cite tout simplement les exploits du 22ème et le récit de la bataille de St-Eustache !

Il est des membres de l'^Empire Club" qui ont dû se dire qu'il vaut mieux ne pas avoir maille à partir avec le premier ministre de la province de Québec.

En vue de compléter la leçon d'histoire qu'il donna devant r"Empire Club" de Toronto, M. Taschereau a profité d'une conférence devant le "Women's Canadian Club" pour réfuter la légende qui veut que nous ayons été abandonnés par la noblesse et les classes dirigeantes lors de la cession.

Sa démonstration s'appuie sur l'étude du juge Baby, et sur une documentation supplémentaire qui montre que M. Taschereau s'intéresse aussi vivement aux questions de rhistoire qu'à celles de la politique.

Il vient de prouver à l'évidence que si nous n'avons pas de problème agraire dans Québec, c'est tout simplement dû t. l'intérêt profond que les hommes de ses origines et de sa trempe ont toujours sincèrement porté à nos braves paysans et aux vaillants défricheurs du sol.

La "Presse", 28 avril 1922

C'est véritablement une oeuvre d'éducation, opportune et efficace, que l'hon. M. Taschereau, premier ministre de notre province, accomplit, en saisissant toutes les occasions qui lui sont offertes d'aller parler du Québec ancien et présent devant des auditoires représentatifs et influents des provinces voisines. Il y a là un exemple que d'autres parmi nos hommes publics, aux occupations beaucoup moins absorbantes, pourraient fort bien imiter. Le nombre ne sera jamais trop grand des apôtres de la bonne entente qui iront plaider la cause du Québec auprès de nos concitoyens de langue anglaise.

Lors de sa dernière visite à Toronto, l'hon. M. Taschereau a parlé successivement devant les membres de r"Empire Club" et devant le "Women's Canadian Club". Le conférencier a évoqué la période de notre histoire qui a suivi 1? cession du Canada à l'Angleterre, montrant que la noblesse française, et, d'une manière générale, tous les citoyens jouissant de quelque influence, n'avaient pas quitté le pays pour retourner dans leur mère patrie, selon que l'ont prétendu certains historiens anglais, mais que, au contraire, ils étaient, pour la très grande majorité, restés à leurs postes, apportant à la culture du sol et à leurs occupations professionnelles le même courajge et la même ténacité qu'à la lutte livrée jadis contre l'envahisseur. Le premier ministre québécois cite des noms et des dates pour appuyer ses dires, démontrant que ses multiples devoirs parlementaires ne l'ont pas empêché de trouver le temps de se familiariser avec nos annales nationales.

Quel intérêt avons-nous, demanderont peut-être quelques-uns, à prouver que les seigneurs et les gentilshommes de descendance française, établis en Canada, n'ont pas abandonné leur pays d'adoption après que celui-ci fût devenu possession britannique? La chose s'explique facilement, si on se rappelle que l'une des tactiques de nos adversaires est de répandre l'impression que, les chefs et les dirigeants dit groupe canadien-français étant retournés en France au lendemain de la capitulation, il ne restait plus, pour représenter les anciens colons, qu'une poignée de paysans ignares éparpillés aux quatre coins de la province, ancêtres des Canadiens-français d'aujourd'hui. L'hon. M. Taschereau a rétabli les faits, montrant que ces paysans, alors qu'ils eussent été les seuls à rester au pays, étaient des hommes qu'on avait raison d'être fier de posséder comme ancêtres, puisque dans leurs veines coulait "le meilleur sang des vieilles provinces qui ont été pendant des siècles l'âme et le soutien de la France, les éléments les plus sains et les plus stables de la grande nation française."

Des conférences du genre de celles que vient de faire l'hon. M. Taschereau sont destinées à exercer une influence

dont il est impossible de mesurer l'étendue, mais qui ne saurait être que considérable et heureuse, surtout à cause de l'autorité qui s'attache à la parole de notre premier ministre, à l'accent de franchise que respirent ses discours, sans parler de la science historique qui, par des arguments décisifs, détruits maints préjugés et éclaircit une foule de points obscurs.

La "Semaine Religieuse" de Montréal, 4. mai 1922

L'honorable Louis-Alexandre Taschereau, notre premier ministre de la province de Québec, a donné, à Toronto, le mercredi 26 avril, deux conférences qui ont été, paraît-il. fort remarquées par nos concitoyens de la province-soeur d'Ontario et qui ont produit chez nous, avec raison, une profonde impression.

A l'^Empire Club", devant un auditoire d'hommes de premier plan, il a parlé de l"*habitant" du Québec, et, au * Women's Canadian Club", deux heures plus tard, devant un groupe de femmes distinguées, il a évoqué le souvenir de la "vieille noblesse" de notre race. Dans l'un et l'autre discours, il a superbement montré que notre "habitant canadien", attaché au sol de ses ancêtres et intelligemment soumis à ses prêtres, n'est pas l'être arriéré et rétrograde que d'aucuns prétendent, et il a exposé avec clarté que "nos nobles d'autrefois" n'ont pas tous regagné la France, tant s'en faut, au lendemain de la cession.

Ces deux discours de notre Premier, en pleine ville de Toronto, constituent l'un des beaux gestes de notre histoire contemporaine. Ce n'est pas tous les jours que nous sommes f» pareille fête !

Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que ce geste, de si haute portée, et qui traduit une pensée si juste et si droite, fera date dans les pages de notre histoire, A cent ans de distance, il rejoint celui de Lafontaine défendant en français son droit de parler :français!

Sans doute, M. Taschereali a parlé anglais à Toronto, ce qu'il peut faire d'ailleurs comme tous nos hommes instruits avec une parfaite aisance. Il le fallait bien pour être compris par nos voisins de la prétendue race supérieure, qui ont au moins cette infériorité qu'ils s'obstinent pour la plupart à ne parler qu'une langue. Mais, latin dans l'âme et cultivé à la française, l'honorable premier ministre a dit à ses auditeurs et à ses auditrices, en excellent anglais, des choses très françaises et tout à l'honneur de nos chers habitants et de notre belle race dont les veines charrient sa large part de noble sang.

Nous n'avons pas coutume de chanter dans nos pages les mérites et la gloire de nos politiciens, si dignes soient-ils. Nous croyons en toute sincérité que nous sommes justifiables de faire, pour cette fois, une exception.

L'honorable M. Taschereau a parlé, en particulier, de l'influence du prêtre canadien-français sur ses compatriotes en des termes absolument justes, qui nous ont touché au coeur. Avec tact et mesure, autant qu'avec courage et dignité, il a fait de nos curés de paroisse un portrait des plus "«'•ivants et des mieux au point. Au nom de nos confrères, autant que nous pouvons y être modestement autorisé, nous tenons à lui offrir, avec nos très vives félicitations, nos plus sincères remerciements.

Dans une prochaine livraison de la "Revue canadienne", r.ous nous proposons d'analyser les deux importants discours de M. le premier ministre. Mais, dès maintenant, nous avons pensé qu'il nous convenait de les signaler ici à l'attention et à la gratitude de nos nombreux lecteurs du clergé et des communautés.

L*abbé Elle J. Auclair.

Le "Moi-ning Chronicle" de Halifax, 2 mai 1922

Le premier ministre Taschereau, de Québec, a rendu un service appréciable à la cause de l'unité nationale et de la bonne entente entre les deux grandes races du Canada, lors-

que, parlant la semaine dernière à l'Empire Club, de Toronto, il a cherché à donner aux citoyens de cette ville une idée plus exacte du véritable Québec, c'est à savoir: le Québec ave: ses habitants sages et raisonnables, et non ie Québec représenté par les extrémistes d'ici ou d'ailleurs.

M. Taschereau s'est élevé au premier plan des hommes publics du Canada. Il a une grande intelligence des moyens d'édifier une nation, il a le courage de ses convictions et possède le don de l'expression éloquente, caractéristique de ses compatriotes. Peut-être n'y avait-il pas d'endroit mieux choisi pour le discours de M. Taschereau que la ville de Toronto où la mésentente provoquée à l'égard de la provincesoeur a commencé en grande partie, où des influences perverses, le fait sans doute d'une petite minorité, mues par la politique ou autrement, ont eu l'effet d'accentuer le désaccord et de perpétuer des querelles de race et de religion qui ont travaillé à rencontre du bien-être national.

Le discours de M. Taschereau ne renferme pas d'excuses pour le Québec. M. Taschereau peint la province de Québec et ses habitants, comme le 'Toronto Globe" dit, en "couleurs éclatantes", montrant surtout les habitants ou cultivateurs canadiens-français qui composent la plus grande partie de la population de la province de Québec. Il a rappelé que l'habitant a été le premier Canadien, qu'il est le descendant des hommes qui ont les premiers colonisé la province et qui à la fin du régime français sont le Québec, coupant tous les liens avec la Mère-Patrie. Il a montré comment il est enraciné au sol, loué la beauté de sa vie au foyer, son culte pour sa religion et pour sa langue, et son profond respect des traditions de sa race. M. Taschereau a parlé avec sentiment et intelligence, parce qu'il appartient lui-même à une famille qui compte de nombreuses générations dans la vie du Québec. Il a insisté sur la prospérité qui y règne, sur l'amour de l'économie et du travail du peuple, sur le progrès accompli dans l'instruction, sur l'efficacité des écoles, sur l'influence salutaire que le curé exerce en soutenant et encourageant la population dans toutes les sphères de son activité. A raccu-

sation faite fréquemment par des personnes ignorantes ou mal averties que le peuple est asservi par le prêtre, M. Taschereau y a fait la réponse suivante en disant: si par l'asservissement clérical on entend l'intérêt sympathique que porte au bien-être du peuple un clergé vertueux et instruit qui a sauvé le Canada à l'Angleterre en 1776 et en 1812, alors le Québec est asservi par le prêtre (priest-iidden) ,

Pour l'attachement des Canadiens-français à la citoyenneté britannique, M. Taschereau a fait une déclaration qui n'est pas nouvelle, qui est néanmoins aussi frappante que bienvenue. Il a déclaré que l'habitant canadien-français désire maintenir l'union à la Grande-Bretagne aussi fortement que ses concitoyens anglophones. "Vous êtes britanniques par naissance, par ambiance et par sentiment", a dit le premier ministre du Québec. "L'habitant est britannique par raison et par intérêt, et dans notre âge matérialiste la raison et l'intérêt sont souvent plus forts que le sentiment". M. Tas2hereau a ajouté:

"L'habitant sait bien que le status futur du Canada doit être le régime actuel, l'indépendance ou l'annexion aux Etats- Unis. Il redoute l'annexion, sachant que la Louisiane française a tout perdu ce qu'elle voulait conserver quand elle tomba dans l'agglomération américaine. Il craint l'indépendance, bien averti que la main secourante de l'Angleterre ne protégerait plus ses lois et d'autres choses qu'il aime. Le régime actuel lui a enseigné que sous l'empire britannique il a trouvé la liberté et un progrès sans entraves. Ce hen, il le gardera pour bien des années à venir."

Le premier ministre de Québec a dû dissiper beaucoup de malentendus et de mésintelligence dans l'esprit de ses auditeurs en leur disant le progrès que les habitants ont fait dans l'agriculture. Au lieu d'employer des instruments rudimentaires, ils sont bien fournis du matériel moderne et attestent un progrès constant dans plusieurs genres de culture agricole. M. Taschereau a été ainsi à même de dire et de prouver que l'habitant est un gi'and facteur de prospérité pour le Canada, un Canadien dévoué depuis de nombreuses

générations à la fidélité britannique et résolu à maintenir le status actuel. Ces hommages rendus à l'honnête, vaillant, vigoureux et bienheureux fils du sol de Québec devrait dissiper le malentendu existant en Ontario et à travers tout le pays, et promouvoir l'esprit de tolérance et la bonne volonté essentiels à l'unité nationale et non moins au progrès du Canada. Le discours de M. Taschereau mérite d'être répandu dans le pays et médité.

Le "Citizen" d'Ottawa, 2 mai 1922

Longeant le grand fleuve Saint-Laurent, s'étendant de Percé à Pontiac et du lac Champlain au lac Saint-Jean, se trouve un pays habité par une race aussi distincte par ses caractéristiques qu'aucune autre que l'on pourrait trouver sur ce continent. Ce pays, c'est Québec ; et cette race, les Canadiens-français. Patients, frugaux, laborieux et simples dans leurs manières, ils constituent l'un des plus intéressants phénomènes pour ceux qui étudient la psychologie nationale. Comme race, pour la culture, la langue et le tempérament, ils diffèrent du reste de ceux qui occupent ce commonwealth britannique en plusieurs façons. Ils sont de Québec, et leurs natures et coutumes sont profondément enracinées dans ce sol.

Dans les nombreuses tentatives faites pour nous expliquer ou nous interpréter les Canadiens-français, et dans presque toutes les discussions et controverses du dehors concernant la population de Québec, le fait vital que l'on perd de vue c'est que Québec est, sous certaines caractéristiques, moins une partie du Canada que l'Ontario une partie des Etats-Unis. C'est un autre monde, car bon nombre des habitants de Québec n'ont pas essentiellement changé durant des centaines d'années. Cela ne veut pas dire qu'ils mènent une vie primitive, non plus qu'ils ne jouissent pas des nombreux avantages dont jouissent des pays plus modernes. Mais dans leur mentalité, dans leurs coutumes sociales, dans leur compréhension de la vie, dans leurs manifestations de

foi, dans leurs caractéristiques essentielles, ils sont virtuellement les mêmes que ceux qui sont venus ici les premiers s'établir dans la Nouvelle-France d'il y a trois cents ans.

Ils sont des exceptions, mais tendent à confirmer la règle. Dans la terre de Québec, une vieille civilisation se rattache avec ténacité à la population et à ses institutions. Et dans toute considération sur les Canadiens-français il ne faut pas l'oublier. Es sont, cependant, avant tout et pardessus tout Canadiens, aimant leur pays et son histoire, chérissant ses idéals et ses traditions. Ils sont larges de coeur et industrieux. Ils sont conservateurs et opposés à toute innovation et changement. Mais ils aiment mieux être ainsi, préférant faire eux-mêmes leur propre destinée, vivant d'eux-mêmes come ils ont toujours fait. Et c'est de ce point de vue que l'on doit les considérer, dans cette atmosphère que l'on doit les approcher si l'on veut établir l'amitié et l'entente.

Jamais, peut-être, l'esprit de Québec n'a été révélé avec plus d'illumination et de vérité que par Louis Hémon, dans son livre "Maria Chapdelaine". Maria, si l'on se rappelle, était partagée entre l'amour de son fiancé et l'amour de son pays ; l'amour de son pays l'emporta. La voix du Québec lui disait :

Il y a trois cents ans, nous sommes venus et nous sommes restés . . . Ceux qui nous ont conduits ici pourraient revenir sans honte et sans tristesse, car s'il est vrai que nous avons peu appris, il est aussi sûr que nous n'avons rien oublié. Nous avons apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons, elles sont toujours les mêmes. Nous avions en nous le caractère de nos pères, aussi prompts à la pitié qu'au rire, humains entre les humains ; ce caractère n'a pas changé non plus.

Nous avons tracé les limites d'un nouveau continent, de Gaspé à Saint-Jean d'Iberville, de Montréal à l'Ungava, et nous nous sommes dit : Dans ces limites, tout ce que nous avons apporté avec nous, notre foi, notre langue, nos vertus, nos faiblesses mêmes, sont dès maintenant des choses sa-

crées que nulle main ne pourra toucher et qui devront durer à jamais."

Et lorsque, à Toronto, la semaine dernière, le premier ministre Taschereau a réclamé justice pour l'^habitant", c'est probablement ce à quoi il faisait allusion quand il a parlé de la vie frugale et laborieuse du Canadien-français, de son respect des lois et de la religion et de son profond amour du pays. L"amitié entre Canadiens-Anglais et Français sera beaucoup plus réalisable lorsque Québec sera mieux compris dans son histoire et sa culture intellectuelle.

Le "Canada", 28 avril 192^.

L'"habitant" de Québec a fourni à l'honorable L.-A. Taschereau le sujet d'un éloquent et énergique discours prononcé devant les membres de l'Empire Club, de Toronto.

Tous savent quel profond canadianisme professe le premier ministre, quel attachement sincère et quel amour ardent il a pour sa race ; il n'y a donc rien de surprenant au fait qu'il aille en chanter au dehors les qualités et les vertus.

Le discours plein de vérité et de sympathie qu'il est allé prononcer à Toronto a créé une vive impression sur l'esprit de ses auditeurs et nous ne doutons pas que les paroles de l'honorable M. Taschereau ne dissipent les quelques préjugés que des francophobes se sont plu à répandre sur le compte de notre artisan du sol, dans la province voisine.

D'aucuns se demanderont s'il était bien nécessaire d'aller réfuter ces préjugés en terrain étranger, s'il ne valait pas mieux laisser dire et laisser faire, nous contentant de poursuivre paisiblement notre marche ascendante vers le progrès et la prospérité.

Nous ne le croyons pas ; il n'est pas mauvais que le chef de notre province, homme cultivé, maniant parfaitement la langue de ceux qui ne nous comprennent pas, patriote convaincu et pratiquant, aille exposer, au coeur même de To-

ronto, les nombreuses qualités qui font du paysan de Québec le meilleur citoyen du pays.

Le premier ministre a fait là oeuvre d'éducation. Il est allé courageusement démontrer dans la province voisine que Je paysan de Québec n'a rien des défauts qu'on lui attribue, n'est pas l'habitant arriéré que l'on pourrait i)enser faute de le connaître.

L'honorable M. Taschereau a réfuté victorieusement tous les préjugés répandus, il a réduit à néant les calomnies malicieuses des francophobes, et son discours, en plus d'être un enseignement utile, constitue le plus bel éloge qui ait été fait de notre population agricole.

Le paysan de Québec, et l'orateur l'a proclamé bien haut, est celui qui, le premier, s'est cramponné au sol canadien et sera le dernier à le quitter y étant rivé en quelque sorte par ses traditions, son passé, son amour, — sa patrie, c'est le Canada; son berceau, la province; sa seule raison de vivre, le sol.

C'est le paysan de Québec qui, à plusieurs reprises, à défendu ce sol contre l'envahisseur américain; c'est encore lui qui, en 1837, luttait pour notre liberté et obtenait le gouvernement responsable qui fait aujourd'hui notre orgueil.

Ce sera encore lui, le paysan de Québec, qui défendra sans cesse, avec la dernière énergie, le sol canadien qui est son patrimoine; il ne permettra jamais qu'on en touche la. moindre parcelle pour nous l'enlever.

Voilà en quelques mots ce qu'est allé dire, à Toronto, l'honorable M. Taschereau; et tous seront unanimes à le féliciter avec enthousiasme du zèle patriotique, de l'ardeur sincère et de la franchise éloquente qu'il a déployés dans ce discours remarquable qui est appelé à porter ses fruits.

oo

Le "Bulletin", Montréal, 30 avril 1922.

On a tout laissé de côté, la semaine dernière, pour s'entretenir des deux discours qu'a prononcés l'honorable M. Taschereau, premier ministre de Québec, devant l'élite de la population d'Ontario.

Ces discours seraient suffisants pour classer leur auteur parmi nos gloires canadiennes, si déjà celui-ci ne s'était acquis ce beau titre par de nombreux actes politiques qui ont fait de notre province la plus heureuse, la plus prospère du Dominion, à tous les points de vue.

Jamais aucun Canadien-français n'avait jusqu'à ce jour parlé dans la grande province anglaise avec autant de courage, de fierté et de franchise. Il a retracé avec orgueil notre passé. Il a mis en lumière notre ardent patriotisme, notre amour du travail, notre dévouement à la cause nationale, notre inlassable coopération à l'union sincère et forte des deux races qui composent principalement notre population, et à faire du Canada un pays grand, riche et heureux.

L'honorable M. Taschereau, qui n'était pas à sa première visite chez nos voisins, a cette fois particulièrement produit une profonde impression dans l'esprit de ses auditeurs. Il a parlé le langage du représentant autorisé d'une race qui n'a rien à se reprocher et qui n'a cessé de prendre une part active dans le développement du domaine national.

Toute la population du Québec, Anglais comme Canadiens-français, et à quelque parti politique qu'ils appartiennent, a applaudi les fières paroles de l'honorable M. Taschereau. Elles ont fait battre les coeurs dans tous les foyers. Chacun de nous en gardera longtemps le plus agréable souvenir.

Nous espérons que ces deux pièces d'histoire et d'éloquence seront bientôt mises en brochure et distribuées à profusion dans les deux provinces. Elles ne manqueront pas de produire les meilleurs résultats au point de vue de la bonne entente que nous désirons tous et qui est indispensable pour l'avenir de la nation.

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