LE KREMLIN
L'art russe, ainsi que nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage, est un mélange d'art byzantin et d'art hindou avec une prédominance marquée d'art byzantin. La civilisation et la religion byzantine ont été introduites en Russie au x° siècle et s'y sont maintenues presque intactes jusqu'au milieu du xvii" siècle malgré l'intrusion momentanée des bandes mongoles de la Horde d'Or qui dominèrent le pays de 1235 à 1481 . L'influence byzantine, toutefois, resta plutôt limitée à la religion, aux lois, aux arts, au cérémonial de la cour et aux dispositions intérieures des palais du souverain. Le peuple et les grands modifièrent peu leurs usages et continuèrent à vivre dans des maisons en bois, de style universel, et semblables aux chalets de l'Himalaya, de Scandinavie et de Suisse. Aussi l'architecture civile byzantine a-t-elle laissé peu de traces en Russie ;
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elle n'en eût même pas laissé du tout si, au xv" siècle, l'un des grands princes de Russie, Ivan III (1462-1505), n'avait épousé Sophie Paléologue, fille du dernier empereur de B3zance. Cette princesse, femme de grand esprit, introduisit à la cour un peu rude de Moscou Je cérémonial et les usages de B3rzance, si bien que son époux, Ivan III, prit le titre de Tsar, répondant à celui de Basileus que portaient les princes dont il se considérait
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Le Kremlin, au xvi= siècle (D'après Fabricius)
comme l'héritier. Mais la princesse Sophie, élevée en Italie, n'appela pas seulement des artistes grecs. Ce furent des Italiens qui construisirent les remparts et les premiers palais de briques et de pierre du Kremlin. Les débris de ces constructions, plus ou moins endommagées par les incendies et les guerres, enferment les seuls intérieurs princiers, distribués et décorés dans le goîit byzantin, qui nous soient connus aujourd'hui.
Le Kremlin date du xn" siècle, mais jusqu'au règne d'Ivan, il ne fut, en réalité, qu'une ville de bois entourée de palissades.
Les palais que nous étudierons sont au nombre de trois ; deux d'entre eux, le palais Anguleux et leTerem ou Belvédère, sont situés dans le Kremlin, le troisième, la maison des Romanov, est situé dans la ville même de Moscou. Ils sont d'époque différente, mais de même st5-le à l'intérieur.
Les architectes Pietro Antonio, Marco Ruffî et Alesio, de Milan, commencèrent leurs travaux en 1484. Ils construisirent l'enceinte de pierres du Kremlin, laquelle est pour ainsi dire intacte, puis le grand palais dont il ne
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subsiste que la partie appelée le palais vXnguleux. Le reste a été complètement remanié depuis.
La façade du palais Anguleux (Granovitaia palata), qui doit son nom aux pierres en bossage du rez-de-chaussée, a le caractère de la Renaissance italienne, mais l'intérieur est franchement byzantin.
Ce palais comprend un rez-de-chaussée, un étage et des combles en terrasse. Le premier étage ne forme qu'une seule salle avec deux rangées
Palais Anguleux du Kremlin (D'après Fabricius)
de fenêtres. Les murailles et les voûtes sont recouvertes de sentences et de peintures de style byzantin, représentant des scènes de l'Ancien Testament, les portraits des évangélistes, des grands ducs ou des tsars de Russie. Le pilier central est fort curieux. Des nervures en fer doré vont de ce pilier à la voûte ; il est entouré d'un dressoir où se trouve placée, les jours de grande cérémonie, la vaisselle d'argent offerte aux souverains de Russie par les monarques étrangers. Le trône occupe le coin gauche. Le sol est recouvert d'un tapis à grands ramages et non d'une mosaïque, comme on serait tenté de le croire à l'inspection du dessin que nous en donnons. A côté de la porte d'entrée, dans le haut, se trouve une fenêtre à encadrements dorés, fermée par un grillage et un rideau, d'où la tsarine et ses femmes, cachées dans une petite pièce, assistaient aux cérémonies de la cour. C'est dans la grande salle (200 mètres carrés sur 10 mètres de hau-
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leur) que les tsars recevaient autrefois les ambassadeurs et donnaient les dîners de gala. Elle était précédée du vestibule sacré dons nous donnons un dessin. Elle a été restaurée en 1882 dans le style de l'époque.
La Salle d'or. — Cette salle, enclavée dans un pâté d'édifices plus récents, faisait probablement partie des appartements de Sophie Paléologue. Certains auteurs l'attribuent, sans aucune preuve à l'appui, à la tsarine Irène, femme de Fédor Ivanovitch (1584). Les tsarines, d'après l'auteur d'une étude sur le Kremlin, où nous avons puisé la plupart de nos renseignements, y recevaient les visites de félicitations les jours de grande cérémonie et y donnaient audience aux patriarches et aux boj'ards ou boyarines de haut rang. Les voûtes sont basses et consolidées par de lourds arcs-boutants. Les peintures des voûtes et des murailles représentent, comme aux plus beaux temps du palais impérial de B3rzance, les faits et gestes de l'empereur Constantin et d'Hélène, de la tsarine Dinarie, de la grande duchesse Olga, les portraits des saintes tsarines Irène, Sophie, etc., enfin les conciles tenus contre l'empereur Théophile l'Iconoclaste. Cela rappelle le sujet des pompeuses mosaïques décrites par Constantin Porphyrogénète dans son fameux cérémonial de la cour de Byzance.
Palais du Terem ou Belvédère. — Ce palais fut construit en 1636 par des architectes russes par ordre du tsar Michel Féodorovitch. On utilisa à cet efïet une construction n'ayant qu'un rez-de-chaussée bâtie par Alevisio, au commencement du xvi" siècle, et on la surmonta de quatre étages en retrait les uns des autres.
Complètement abondonné sous Pierre I", qui transporta la capitale à Saint-Pétersbourg, le palais fut restauré, en 1796, par Paul I". L'affectation des différents étages est la suivante :
Rez-de-chaussée : logis des gens de service.
Premier étage : appartements de la suite de l'empereur.
Deuxième étage : salle de bain et chambre des enfants du tsar.
Troisième étage : appartements du tsar.
Quatrième étage : salle du conseil et belvédère.
L'appartement du tsar, le seul vraiment intéressant, comprend un vestibule, une salle à manger, un cabinet de travail, deux chambres à coucher et un oratoire. Au-dessus se trouve la salle du conseil où l'on parvient par deux escaliers dont l'un est en colimaçon. Les murs et les voûtes de toutes ces salles, ainsi que l'on peut en juger par les croquis que nous en donnons, sont couverts de peintures décoratives souvent
LES PALAIS BYZANTINS EN DEHORS DE LA GRECE
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entremêlées de motifs religieux. On remarque dans le cabinet de travail, sur les voûtes, l'image de Dieu le Père entouré de saints; ailleurs, ce sont des anges S5'mboliques, etc.. Les peintures de ce cabinet sont sur fond d'or.
Le mobilier, copié sur le mobilier de l'époque, est malheureusement de stj-le Louis XIII.
Ici, comme dans le palais impérial de B3'zance, toutes les pièces pourraient être transformées indifféremment en oratoire, grâce au caractère religieux des peintures murales. L'histoire, du reste, nous apprend que les destinations de ces pièces n'étaient pas absolument fixes et que certaines d'entre elles, suivant l'époque de l'année, étaient consacrées momentanément aux cérémonies religieuses accomplies par l'empereur.
Maison des Romanov. — Cette maison est le spécimen exact des maisons des bo}"ards russes au xvi= siècle. Elle a vu naître xAlichel Féodorovitch Romanov qui, une fois tsar, en fit présent au couvent de Znamovski. Elle a été restaurée sous Alexandre II (185 5- 1881). L'extérieur est du stvle de la Renaissance italienne, ainsi que le palais Anguleux. L'intérieur est bj'zantin.
Au rez-de-chaussée sont les caves et l'office. Au premier étage les cuisines et les chambres. Au deuxième étage, les chambres des bo3"ards, la salle de réception et l'oratoire. Au troisième étage est le Terem ou habitation des femmes et des enfants. Le mot '» Terem v est un mot d'origine tartare qui veut dire chambre haute, belvédère, et qui désigne aussi le harem tartare. Comme toujours, le mobilier rappelle le stj-le Louis XIII. Quant à l'escalier, il est extérieur, ainsi que le veut la tradition byzantine. La même observation peut être faite pour toutes les maisons du plan d'ensemble du Kremlin du xvf siècle.
En principe, dans les palais, qu'ils soient byzantins ou qu'ils soient russes, les escaliers qui conduisent au premier étage sont volontiers en colimaçon. La même particularité se rencontre, du reste, au moven âge, dans presque tous les châteaux ou palais de l'Europe.
La description que nous avons faite du palais de Constantinople et les reproductions que nous donnons de certaines photographies de Sainte- Sophie, de Ravenne et des principales pièces du Kremlin, permettront au lecteur de reconstituer dans des conditions acceptables un appartement du palais impérial de Byzance.