‹ L'habitude et l'instinct: études de psychologie comparéeChapitre 11 sur 51 · DÉFINITION DE L'INSTINCT · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE L'INSTINCT

entreprise de faire rentrer les faits intellectuels dans les phénomènes vitaux et ceux de la vie dans ceux de la physique ou de la chimie; mais la science a fait de grandes découvertes eh ramenant au principe générai du mouvement les phénomènes naguère attribués à de véritables causes occultes^ le calorique, la lumière, Télectricité. La philosophie, et la psychologie en particulier, doivent suivre celte sage et belle méthode. L'instinct est une véritable inconnue qu'il faut s'efforcer de réduire; et, si elle résiste à toutes les ressources de l'analyse, si elle est absolument irréductible, il faut encore essayer de limiter sans cesse le champ de cet instinct occulte, au lieu de Tagrandir et d'en respecter le mystère.

On déclare que la plupart des actes de l'animal, et un bon nombre même des actions humaines, sont accomplis instinctivement; mais peut-on être bien sûr que, malgré la diversité des faits, l'instinct ne fait pas double emploi avec l'intelligence, par exemple, ou avec l'habitude, tant qu'on n'a pas essayé sérieusement de ramener aux faits d'habitude ou aux faits d'intelligence ceux que l'on attribue à Tinstinct ? Et si, malgré les plus ingénieuses tentatives, cette réduction est impossible, l'existence de rinstinct, comme principe propre de certaines actions humaines ou animales, ne sera-t-elle pas plus assurée que si, au nom d'une évidence douteuse, on l'a tout d'abord affirmée sans preuves?

D'autre part, quand on se contente de déclarer ainsi gratuitement Tinnéité de Tinstinct, on est tenté d'en affirmer encore bien d'autres choses, et Ton glisse rapide» ment sur cette pente facile. Ainsi, sous le prétexte que c'est la nature seule, nécessité ou providence, qui agit dans l'instinct, on affirme qu'il n'est susceptible ni de progrès, ni de déchéance, ni de modification, soit pendant la durée de l'espèce, soit durant la vie des individus, qu'il est à la fois imperfectible et indestructible, •c Les effets du raisonnement, dit Pascal, augmentent «ans cesse, au lieu que Tinstinct demeure toujours dans un état égal. Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune

d'elles forme cet bexagoae aussi exactement la ip/mmèf» Ims que ia dernière... La nature, n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfectioa bornée, elle leur inspire cette science néeesmire to^jovus: ^;ale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissemexit,. et ne permet pas qu'ils j ajoutent, de pear qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites i. »

Un autre danger que l'on évite encore difficilement quand on proclame ainsi l'innéité de l'instinct, avant de i^être assez sérieusement efforcé de ram^ener à d'autres principes les faits qu'on lui attribue, c'est la multiplication dès différents instincts, soit chez les animaux, soit cbez l'homme. On abuse et on mésuse du nom d'iusttact; «m s'en sert même si fréquemment comme d'une métaj^ore, que les actes ou les puissances que, pour quelque ressemblance générale ou lointaine, on a comparés à des nistincts finissent souvent par en garder le nom et par ètfe considérés comme des instincts véritables dans les Bomenclatures de certains psychologues ou naturalistes. A tes en croire, l'homme, qu'ils prétendent cependant distinguer des bêtes parce qu'il a la raison et la volonté, facultés supérieures à l'instinct et qui les suppléent avec avantage, l'homme serait en même temps doué d'instincts phis nombreux que les animaux les mieux pourvus. Il en aurait pour toutes choses et pour tout âge, pour chaque manifestation possible de son activité, pour toutes les circonstances de la vie, si bien que cette raison et cette volonté, prétendus privilèges de l'homme, qui devaient suffire à tout, ne sont plus utiles à rien et se trouvent aa ooBtraire remplacées par des instincts. L'homme se sert de la parole pour communiquer avec ses semblables : on lui donne un instinct du langage, et même deux in* sdncts, un instinct pour l'expression, un autre pour l'interprétation des signes. Il vit en famille, en société : on lui donne un instinct domestique, un instinct politique. Qui pourrait s'étonner alors de voir un philosophe ou un savant nous octroyer, selon son drapeau, l'instinct mo<*^

X. D« VatUoriié m maHère de phiîoiophiey t. II, p. ^70, éd. Hareft..

DÉFINmON DE L INSTINCT 83

lUirctiique OU Tinstinct républicain? L'homme est artiste, peintre, musicien^ poëte : on expliqaeita tout cela par un instinct du beau, que Ton. dédoublera, que Ton multipliera, que Ton décomposera en autant de menus instincts qu'il sera besoin. Il cherche la vérité, il a inventé las sciences : c*est qu'il a l'instinct du vrai, aussi facile à diviser etàréiiaire en fragments que celui du beau. Il esit égoïste, charitable, vertueux, vicieux : c'est qu'il a rjsistinct.du bien-être, celui de la conservation, celui du bien, celui du mai, ceux du dévouement, de la bienfai-sance, du vol, du meurtre, de la guerre, de la paix, de la. domination, de l'esclavage. Il croit en Dieu et l'adore : c'est qu'il a l'instinct religieux, voire même, suivant les race&, l'instinct monothéiste ou polythéiste. A ce compte, pourquoi la raison elle-même ne serait-elle pas un instinct, et la volonté un autre?

Même après avoir prouvé que l'instinct est bien im priiDoipe d'action que l'on ne peut ramener à aucun autre, il n'en faudra pas moins rendre cette justice à ceux qui ont tenté une telle réduction, que, si leurs théories, sont en définitive erronées, elles renferment une certaine part de vérité, et que, s'ils ont péché par excès, leur témérité est pourtant plus profitable à la science que la timidité de ceux qui, étendant indéfiniment Tobscur domaine de l'instinct, en arrivent à interdire toute explication des actions humaines ou animales, et condamnent la psychologie à n'être plus qu'un catalogue de faits mystérieux.

Quand on se refuse à reconnaître tout d'abord dans l'instinct un principe d'action spécial et primitif, il n'y a que deux façons possibles d'expliquer les actes qui lui seraient çi tort, mais généralement, attribués :

P Ou bien l'instinct n'est rien, ni chez Thomme, ni chez la bête. Ce n'est pas même un principe d'action secondaire et dérivé; ce n'est qu'un mot. Les actes que nous appelons instinctifs sont de tous points semblables à beaucoup d'autres que nous n'attribuons pas à un instinct imaginaire, mais que nous rapportons à une cause réelle et bien connue. C'est l'intelligence, c'est la raison

qui produit, même chez les bêtes, les actes appelés instinctifs; ainsi parle Montaigne. Ou tout au contraire, ils ne sont, même chez les hommes, que les efiets d*un mécanisme aveugle; c'est l'opinion qu'a soutenue Descartes.

2^ Ou bien l'instinct s'acquiert; de quelque façon qu'il se forme, c'est un résultat de la vie, qu'il soit le fruit de l'expérience ou l'œuvre du hasard; c'est une habitude contractée par l'individu, ou c'est un héritage des générations successives. Ainsi l'ont entendu Condillac, Lamarck, M. Ch. Darwin.

Si l'on réussit à se convaincre qu'il est impossible d'expliquer tous les faits communément appelés instinctifs par la raison, la mécanique, l'expérience, l'habitude ou l'hérédité, séparées ou réunies, il faudra bien reconnaître que l'instinct est quelque chose de spécial et de primitif; dût-on restreindre considérablement l'étendue de son domaine, et même admettre sa variabilité. C'est seulement après avoir établi qu'il est, qu'on pourra chercher ce qu'il est.

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