‹ L'habitude et l'instinct: études de psychologie comparéeChapitre 33 sur 51 · LES SENTIMENTS · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS

est un caractère essentiellement contraire à l'instinct.

On dit bien que la passion est aveugle, qu'elle ne raisonne pas, ce qui la rapproche de l'instinct. D'abord, ce n'est que lorsqu'elle atteint son paroxysme, que Ton peut dire sans trop d'exagération que la passion aveugle celui qui en est la proie, et cet état violent n'est pas le train ordinaire des choses. Ensuite il est incontestable que certaines passions aiguisent la vue, loin de l'obscurcir, que d'autres s'accommodent fort bien du calcul et de la ruse. Il serait plus exact de dire que, en général, la passion voit et raisonne mal. L'espérance et l'ambition se trompent dans leurs calculs ; malgré leurs illusions, quels calculateurs pourtant que le courtisan qui veut parvenir et le moribond qui ne veut pas mourir! L'amour et la haine défigurent leur objet, le parent ou l'enlaidissent de toutes les qualités ou de tous les défauts; ils le voient autre qu'il n'est; mais ils ne cessent de le voir.

La passion est si loin d'exclure, comme l'instinct, la pensée de son objet, qu'au contraire elle l'implique. Les plus profonds psychologues s'accordent à reconnaître que le fond commun de toutes les passions, c'est le désir. Or le désir sait où il tend ; le poète a raison : ignoti nulla cupido; et quant à l'attrait de l'inconnu, qui a, dit-on, tant de puissance, c'est parce qu'il est à moitfé connu qu'il agit sur nous, et il ne pique notre curiosité qu'en s' appuyant sur notre expérience. Dans l'instinct, nous sommes poussés aveuglément vers un objet inconnu; dans le désir, nous sommes attirés par l'objet désirable que notre esprit aperçoit. La route est la même, et le dernier résultat est identique; mais il n'est pas indifférent que l'idée de ce résultat accompagne ou non la tendance qui y conduit.

3* Les vrais instincts, qui ont pour objet les nécessités de la vie, sont en petit nombre ; ils s'entr' aident, ils se coordonnent, ils conspirent vers un résultat commun. Les passions sont en nombre infiiii; elles se contrarient, elles se combattent; il n'en est pas une qui n'ait son contraire, et les plus opposées se disputent à la fois Tempire de notre âme. Quel contraste entre les instincts

18t l'habitude et l'instinct

de la bête et les passions humaines 1 et quelle inconséquence dans le plan de la nature^ si la passion était l'instinct de rhomme ! L'instinct, le a guide invisible » de Th. Reid, conduit l'animal à son bien; il semble au contraire que la passion est faite pour nous écarter an, nôtre. C'est que, si, en fait, nos passions nous mènent, en principe c'est à nous de les diriger. Il est bon, il est nécessaire d'obéir à l'instinct, dans les limites de son domaine légitime ; il faut résister à la pasi^on sur son terrain. L'instinct n'a rien à voir avec la vie morale; ici, le seul guide est la raison ; or la vie morale commence aussitôt que la raison s'éveille, et, quand cette ère de la moralité est ouverte, le règne de l'animalité cesse insensiblement ; le peu d'instincts dont l'homme était doué s'efface presque entièrement, selon le vœu même de la nature; l'habitude les remplace en grande partie, pour les grossières nécessités de la vie matérielle, et la moralité pénètre et rehausse l'animalité elle-même.

Que l'on compare la raison humaine à un instinct, rien de mieux, à la condition de ne pas oublier plus tard que Ton n'a fait qu'une comparaison. La raison ressemble à un instinct, parce que , comme un instinct, elle se rencontre dans tous les hommes, si bien, dit Descartes, que a ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. » Elle ressemble à un instinct, parce que les vérités qu'elle nous fait connaître sont précises et immuables, les mêmes en tous temps et en tous lieux, parce qu'étant, comme l'ont appelée quelques philosophes, impersonnelle, elle paraît être la raison de l'espèce et non la raison de l'individu. Si la raison était un instinct, l'instinct de l'absolu, elle serait même sous le triple rapport de l'universalité, de la précision, de l'invariabilité, le type de l'instinct. Et elle est bien telle en effet

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