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L'héliochromie

Le 7 mai et le 2 juillet 1869, j'eus l'honneur de soumettre à la Société Française de Photographie les premiers spécimens d’un art qui avait pris naissance entre mes mains. Je veux parler de la Photographie des Couleurs , telle que je la comprenais et telle que la comprenait de son côté M. Charles Gros , dont les conceptions théoriques sur ce problème s’étaient rencontrées avec les miennes.

Au lieu de chercher, ainsi qu’on l’avait fait jusqu’alors , une surface unique et homogène , une surface-caméléon , susceptible de se colorer diversement suivant que l’objectif de la chambre noire lui envoie tel ou tel rayon,1 il m’avait semblé que le problème de l’Héliochromie pouvait être posé en des termes nouveaux :

« L’expérience des peintres, m’étais-je dit, proclame que trois couleurs, le rouge, le jaune et le bleu, mélangées en diverses proportions, produisent l’infinie variété des nuances connues ; 2 il suit de là que le tableau de la nature peut se décomposer par la pensée en trois tableaux , l’un rouge , l’autre jaune , le troisième bleu , dont la superposition ou l’incorporation reconstitue ce même tableau. Cette analyse et cette synthèse que la pensée accomplit si aisément, n’est-il

1 Le problème , ainsi défini , ne serait-il pas la pierre philosophale de la photographie? Je suis assez porté à le croire.

2 II me serait facile dè démontrer comment cette vérité , toute d’expérience , se concilie avec les données que la science possède sur la constitution du spectre solaire et sur la composition de la lumière transmise ou réfléchie par les corps diversement colorés,

pas au pouvoir de la Photographie de les produire en réalité ? Si elle a ce pouvoir, l’Héliochromie est trouvée. »

La Photographie avait en effet ce pouvoir, et l’Héliochromie était trouvée. Les prévisions du raisonnement se trouvèrent de tout point confirmées par les expériences que je parvins à réaliser ; et dès lors , PHéliochromie pouvait se définir : « L’art de décomposer en trois images , l’une rouge , l’autre jaune, l’autre bleue, à l’aide de trois milieux colorés différents , l’image reçue dans la chambre noire ; d’obtenir séparément de chacune de ces trois images une représentation photogénique qui en reproduise la couleur élémentaire , et enfin de confondre ces trois peintures monochromes en une seule peinture , qui sera conséquemment la représentation intégrale et polychrome du modèle. »

Les procédés opératoires par lesquels j’avais obtenu les premiers spécimens dont je fis hommage à la Société de Photographie, dans les deux séances ci-dessus rappelées, se trouvent décrits dans le mémoire annexé au brevet que je pris à la date du 23 novembre 1868 ; ils furent publiés en 1869 et 1870 dans deux brochures éditées par la maison Marion (16, Cité Bergère), et reproduits sous forme d’extraits soit par le Bulletin de la Société , soit parles divers journaux photographiques de la France et de l’étranger.

En somme, les moyens d’exécution que j’indiquais consistaient : 1° à obtenir à la chambre noire trois négatifs d’un même sujet, le premier par l’intermédiaire d’un verre vert, le second par l’intermédiaire d’un verre bleu violacé, le troisième par l’intermédiaire d’un verrè orangé ; 2° à obtenir, par les procédés de la photographie au charbon ou par des procédés similaires, tels que la chromolithographie , la photoglyptie (procédé Woodbury), etc., une image positive rouge en faisant usage du premier négatif , une image positive jaune en faisant usage du second négatif, et une image positive bleue en faisant usage du troisième négatif, ces trois images incorporées l’une à l’autre et constituant , par leur unification, l’image définitive ou représentation polychrome de la nature.

Que le système, tel que je le proposais, fût à la rigueur susceptible d’une mise en pratique immédiate, c’était hors de doute? puisque j’apportais des spécimens comme démon*

stration ; toutefois, je l'avoue, les moyens proposés laissaient grandement à désirer, et je suis peu surpris que la voie ouverte n’ait pas été suivie. Au nombre des difficultés qui devaient rebuter les opérateurs, il fallait compter, en premier lieu, l’excessive durée de pose nécessaire pour obtenir, à la chambre noire, avec les préparations que j’indiquais, l’image fournie par le verre orangé ou même par le verre vert ; en second lieu, la nécessité de recourir, pour la production des trois négatifs héliochromiques, à des opérations inusitées et défectueuses, telle qu’un renforçage à outrance du négatif donné par le verre orangé ; et enfin, les inconvénients du papier employé pour mes négatifs héliochromiques au lieu du verre, ou bien, si je me servais du verre, une grave augmentation de lenteur.

Tous ces inconvénients, grâce à Dieu, ont cessé d’exister. J’ai le bonheur, Monsieur le Président, de vous annoncer et d’annoncer à la Société de Photographie que de nouvelles recherches, poursuivies avec activité pendant les quatre années écoulées depuis mes dernières communications, m’ont mis en possession de moyens de réaliser* victorieusement l’héliochromie : réduction très considérable du temps de pose pour les négatifs fournis par la lumière rouge et par la lumière verte ; emploi, pour mes trois négatifs, d’un collodion presqu’usuel ; recours à des opérations familières à tous les photographes ; substitution du verre au papier pour les susdits négatifs ; constatations multiples, d’un haut intérêt scientifique ; tels sont les résultats qu’il m’a été donné d’atteindre et que tous les photographes vont pouvoir aisément contrôler.

Avant de décrire les opérations et d’indiquer les formules, j’ai hâte de signaler une erreur contenue dans mes publications de 1869 et 1870, erreur où il était bien facile de tomber, ainsi qu’on le verra plus loin. Elle consistait à dire que les rayons de couleurs antiphotogéniques ne pouvaient point fournir d 'images latentes, susceptibles de se révéler par les agents connus. Cette proposition se trouvait vraie pour certains cas, mais inexacte pour d’autres, qu’une expérimentation prolongée m’a -fait découvrir depuis :

Ainsi, une glace collodionnée, à l’iodure ou au bromure d’argent, exposée humide à la lumière rouge dans la chambre noire avec ou sans excès de nitrate d’argent, ne donnera

aucune image au développement, même après une pose de trois heures au grand soleil. Une glace de même nature, débarrassée par un lavage de son excès de nitrate d’argent et exposée sèche à la même lumière rouge, donnera au développement, après une pose de deux ou trois heures au soleil, une image intense. C’est, on le voit, tout le contraire de ce qui se passe à la lumière blanche, laquelle impressionne plus vite les sels d’argent à l’état humide qu’à l’état sec. Enfin une glace de la même nature, exposée à cette même lumière rouge, si l’on introduit dans le collodion certains corps, tels que de la résine, donnera des images aussi bien à l’état humide qu’à l’état sec ( aussi bien, avec le bromure d’argent, et mieux encore, avec l’iodure en présence d’un excès de nitrate.) Mais une condition essentielle à noter, c’est que la conservation de la glace à l’état humide dont je viens de parler n’ait pas été obtenue par l’addition d’une substance hygroscopique, telle que le mélange d’albumine et de glycérine ; si l’on recourait à ce moyen de maintenir l’humidité de la glace, il y aurait insensibilité à la lumière rouge; il faut, par suite, user d’un autre moyen, qui consiste à rapprocher dé la surface sensible le verre rouge, à une distance de deux millimètres environ de manière à emprisonner entre les deux verres un air saturé de l’humidité de la couche elle-même. Une seconde condition non moins indispensable que le rejet de l’albumine et de la glycérine, c’est de ne se servir que d’eau distillée pour les lavages, même pour le dernier lavage des glaces, la présence des moindres traces de sel calcaire étant suffisante pour anéantir la sensibilité de la glace à la lumière rouge, alors qu’elle ne suffirait pas pour modifier d’une manière appréciable la sensibilité de cette glace à la lumière blanche. Le simple énoncé des observations que je viens de consigner permet d’apprécier combien il était difficile d’éviter l’erreur plus haut relevée, et combien il m’a fallu de recherches pour démêler les conditions de succès ou d’insuccès.

J'avais enfin trouvé les secrets de ce labyrinthe et je tenais les formules d’nn collodion résineux permettant d’obtenir, dans un temps de pose déjà fort réduit, mes trois négatifs héliochromiques, lorsque je lus dans le Moniteur de la Photographie, n° du 1 vr janvier 1874, correspondance d’ Angle-

terre par le D * Phipson , uae nouvelle rapportée dans les termes suivants :

« En dissolvant la matière colorante rouge nommé coralline daus du collodion bromuré, M. Vogel a rendu ce collodion aussi sensible au rayon jaune du spectre qu’au rayon indigo. Il croit qu’en ajoutant différentes matières colorantes au collodion bromuré, on parviendrait à lui donner de la sensibilité pour telles couleurs que l’on voudrait. Dans l’expérience citée, la plaque était teinte en rouge, et fut sensible au bleu. »

Frappé de cette observation de M. Yogel, je fus curieux de savoir si le collodion bromuré à la coralline n’était point susceptible de fournir des images à la lumrère rouge et de les fournir en moins de temps que le collodion bromuré à /a résine, sur lequel j’avais expérimenté. Les recherches que je fis à cet effet me démontrèrent que le collodion bromuré à la coralline et employé soit à l’état sèc, soit à l’état humide, s’impressionnait à la lumière rouge en beaucoup moins de temps que l’autre collodion. L’idée m’est alors venue d’essayer l’action de cette même coralline introduite dans un collodion non plus bromuré, mais ioduré ; le résultat ( c’est ce résultat que je viens faire connaître en détail ) a été des plus heureux ; le collodion corallin ioduré est plus vite impressionné par les rayons rouges que le collodion corallin bromuré : il permet de produire à la lumière rouge, dans la chambre noire et avec un objectif double et de rapidité moyenne, l'image négative d’un paysage éclairé par le soleil, en 25 ou 30 minutes ; la meme préparation procure , dans les mêmes conditions, le négatif du même sujet à la lumière verte en deux ou trois minutes, et enfin, elle donne un négatif à la lumière bleue ou violette dans un temps qui varie de l’instantanéité à une ou deux secondes, suivant que le verre coloré est plus ou moins foncé.

J’ai constaté en outre que l’iodure d’argent donne, par le verre de couleur verte et par le verre violet, une traduction en noir des différentes couleurs qui est très conforme à la théorie héliochromique, et, sous ce rapport, il est supérieur au bromure d’argent. Ce dernier, employé seul, fournit, avec le verre vert, un négatif où les objets rouges ne sont pas assez faiblement représentés, et, avec le verre violet, un

négatif où les objets jaunes sont au contraire un peu trop accusés, quelque nuance et quelque intensité d’ailleurs que l’on donne au verre : cette apparente anomalie provient évidemment de ce que le bromure d’argent est trop sensible à certains rayons qui entrent dans la composition de la teinte du verre vert et du verre violet, et dont l’action sur l’organe de notre vue est dominée par l’action d’autres rayons du spectre. Quatre parties d’iodure et une partie de bromure dans le collodion réussissent fort bien, et telle est la proportion que je proposerai ci-après.1

En voilà assez sur l’historique et la théorie de cette nouvelle méthode. Je va\s décrire les opérations. Elles sont d’une pratique assez facile pour qu’un photographe puisse, dans les vingt-quatre heures, se convaincre que l’Héliochromie est bien une réalité.

Production des trois négatifs héliochromiques sur verre :

Opérations. — Pour chacun des trois négatifs j’emploie un collodion contenant quatre parties d’iodure sur une de bromure; dans 100 centimètres cubes de ce collodion j’ajoute 4 décigrammes de coralline rouge (soluble à l’alcool). Je sensibilise à la manière ordinaire chacune des trois glaces (ou

1 L’iodure d’argent l’emporte sur le bromure en ce que les trois négatifs qu’il fournit sont tous les trois irréprochables et qu’il y a unité dans les opérations qui servent à les obtenir. Voilà pourquoi dans les descriptions qui vont suivre, l’iodure eff^xclu si veinent employé. Mais il est certain, par contre, que le bromure l’emporte sur l’iodure en ce qu’il fournit, par le développement alcalin , des négatifs plus rapides que l’iodure, avec cette précision que le négatif du rouge est irréprochable. On pourrait, en conséquence, se servir d’un collodion au bromure seul pour le négatif du verre rouge, avec développement alcalin suivant la méthode décrite par M. Sutton, et la durée, de pose se réduirait probablement alors à quelques minutes pour ce négatif. Quant aux deux autres négatifs, il faudrait faire usage d’un collodion ‘ioduré. Comme le développement alcalin ne donne pas la même gamme de teintes que le développement à l’argent, force serait d’employer également le développement alcalin pour les deux clichés à l’iodure, sauf à poser pour ces deux clichés plus longuement qu’on ne ferait avec le développement à l’argent. On sera peut-être amené par la suite à faire usage pour les trois négatifs, d’un collodion contenant parties égales d’iodure et de bromure, à développer par le procédé alcalin et à renforcer par l’acide pyrogallique et le nitrate d’argent,

la glace unique, si je me sers d'une chambre noire à trois objectifs). De même que pour la photographie usuelle, il existe deux méthodes, la méthode humide et la méthode sèche :

Dans la méthode humide, je fais usage d’un bain d’argent neutre, je conserve à la glace son excès de nitrate, et, une fois qu’elle est bien égouttée, je la mets dans le châssis; ce châssis porte le verre coloré, placé entre la glace sensible et la planchette pliante ou rideau à une distance d’environ deux millimètres de la couche de collodion, et assez grand pour fermer exactement le cadre qui lui sert de support; par cette fermeture hermétique la glace sensible conserve son humidité. Dans les temps froids, une buée composée de gouttelettes pourrait se former sur le verre coloré et lui donner l’aspect dépoli, circonstance de nature à altérer la netteté de l’image; pour écarter cet inconvénient, je recouvre le verre coloré d’une couche de collodion normal, laquelle a pour effet de convertir la buée en une couche uniforme d’humidité qui ne trouble en rien l’image. J’ai dit que je conserve sur la glace l’excès de nitrate d’argent ; s’il était enlevé par un lavage, la glace, bien qu’humide, perdrait une partie de sa sensibilité, et le temps de pose serait plus long. Quant à l’emploi du préservateur hygroscopique composé du mélange d’albumine et de glycérine, on a vu plus haut qu’il n’y faut pas songer. D’autres préservateurs peuvent-ils être employés? C’est ce que je n’ai pas eu le loisir de rechercher jusqu’à présent. Il peut se faire que la glycérine additionnée de nitrate d’argent remplisse le but.

La durée de pose, pour chacun des trois négatifs, est connue par ce que j’ai dit précédemment.

Le développement se fait par les méthodes ordinaires au bain de fer ou à l’acide pyrogallique. Lorsqu’il s’est écoulé un assez long temps entre la sensibilisation et le développement, il est à propos de passer de nouveau la glace dans le bain d’argent avant de la développer. Une fois que l’épreuve est fixée et lavée, je la laisse sécher après l’avoir recouverte du liquide suivant, destiné à prévenir les déchirements auxquels ce collodion, par la présence de la coralline, paraît plus exposé qu’un autre, savoir : eau, 100 c. c. ; albumine, 25 c. c.; glycérine, 4 c. c.

La glace ayant séché clâils ces conditions, il reste à enlever la teinte rouge due à la coralline. A cet effet, j’y passe plusieurs fois de l’alcool à 36 degrés, contenu dans un verre à bec. Cet alcool rend le double service de dissoudre la coralline et de solidifier l’image en coagulant l’albumine. Lorsqu’il sera chargé de la matière rouge, on enlèvera les dernières traces de coralline avec de nouvel alcool destiné au dernier lavage des épreuves. Un vernis très-dur, tel que celui à la gomme laque, donnera finalement à l’image toute la solidité qu’elle doit avoir.

Pour opérer à la méthode sèche , on ajoutera de la résine colophane au collodion corallin, dans la proportion.de 2 ou 3 décigrammes pour 100 centim. cub., et on lavera à l’eau distillée au sortir du bain d’argent. Ici se place une observation importante : L’eau distillée est employée, dans la méthode sèche usuelle , pour expulser le nitrate d’argent, et l’eau ordinaire y est employée le plus souvent pour terminer ce lavage ; mais en héliochromie il est rigoureusement nécessaire de n’employer que l’eau distillée, même pour le dernier lavage, par la raison que la plus légère trace de sel calcaire suffit pour empêcher les rayons rouges de produire une image latente. Ayant employé pour les derniers lavages une eau pluviale recueillie sur des toits et donnant un très léger précipité avec le nitrate d’argent, je n’ai pu obtenir, à travers un verre rouge, que de faibles images sur ^lesquelles les objets bleus avaient formé leur empreinte, à l’exclusion des objets rouges, ceux précisément dont il s’agissait d’avoir l’empreinte : une imperceptible quantité des rayons les plus photogéniques, qui avait traversé le milieu rouge, avait seule agi sur la surface sensible. Ce rôle énergique des sels alcalins sur les^sels d’argenUsoumis à l’influence de la lumière rouge, rôle qui parait s’opposer à foute action réductrice de cette lumière, ne pourrait-il pas être utilisé pour l’obtention de clichés 'positifs rapides à la chambre noire en vue de [‘héliochromie ? L’idée m’en est venue ; je dirai plus bas à quels résultats très intéressants je suis arrivé.

Avant de procéder au développement des glaces sèches, on devra lés immerger dans un bain d’eau distillée contenu dans une cuvette verticale : si la cuvette était horizontale ,

la couche de collodion se couvrirait d’une infinité de bulles très persistantes dues à la présence de la coralline.

Comme préservateur des glaces sèches à la coralline, j’ai voulu employer le tannin au lieu de résine : l’effet de la coralline a été complètement détruit, et la sensibilité de la préparation à la lumière rouge a été ramenée à celle d’une glace sèche ordinaire. J’ai été moins heureux encore avec l’albumine diluée : la sensibilité à la lumière rouge a été nulle. Tel préservateur qui convient pour la lumière blanche peut donc, on le voit par ces deux exemples, ne rien valoir en héliochromie. C’est toute une recherche à faire ; jusqu’à nouvel ordre, j’ai adopté la résine.

Installation des verres de couleur dans la chambre noire ; nuances qu’ils doivent avoir. — Pour avoir trois négatifs d'une netteté parfaite et de même grandeur, chacun des trois verres colorés qui doit les fournir doit être placé tout près de la surface sensible. L’interposition du verre coloré ayant pour effet de changer légèrement le foyer, j’y remédie aisément en adaptant au châssis qui servira à la mise au point et sur le côté dépoli du verre , un verre incolore d’une épaisseur égale à celle du verre coloré qui est adapté au châssis portant l’épreuve. 11 va sans dire que les trois verres de couleur doivent eux-mêmes ne pas trop différer d’épaisseur.

Si l'on s’avisait de placer les verres de couleur dans l’intérieur de la chambre noire et tout près defl’objectif, les trois images se formeraient à des foyers différents et seraient par suite d’inégales grandeurs.

Pour ce qui est de visser des verres colorés, taillés en forme de disques, à la partie antérieure du tube des objectifs, cette méthode ne saurait être employée qu’avec des glaces colorées, parfaitement planes et d’une perfection absolue. Hors de ces conditions l’image serait trouble.

Quant aux couleurs des verres, quelques explications suffiront pour la gouverne des opérateurs :

La nuance du verre rouge s’obtient en étendant sur un verre incolore du collodion normal additionné de coralline rouge ; on trouve chez les vitriers nombre de verres d’un rouge analogue ou très-approchant dont on pourra faire usage et auxquels on donnera, au besoin, un supplément

d’intensité par l’addition du collodion coralliu dont il s’agit. On reconnaîtra expérimentalement que le verre rouge a acquis le degré d’intensité nécessaire, par l’examen minutieux de la faible empreinte que les objets bleus produiront sur le négatif, laquelle sera d’autant plus faible que le verre sera plus chargé de rouge ; il arrivera un moment où une nouvelle addition de coralline ne produira point un surcroît d’affaiblissement de cette empreinte, et c’est alors qu’il faudra s’arrêter : une coloration plus intense n’aurait d’autre résultat que de prolonger inutilement la durée de la pose.

Le collodion humide demande une intensité un peu plus grande du verre rouge que le collodion sec ; il suit de là que le verre dont on fera usage pour le collodion humide pourra être également employé pour le collodion sec, mais que la réciproque ne serait pas vraie.

La nuance du verre vert doit être telle que l’empreinte des objets jaunes et celle des objets bleus soient sensiblement égales. S’il est trop bleu, les objets jaunes ne feront pas leur empreinte ; s’il est trop jaune, les objets bleus ne feront pas la leur. Dans le cas où un opérateur n’aurait à sa disposition qu’un verre dont la couleur verte se rapprocherait trop du bleu, il est aisé d’y rémédier en étendant sur ce verre du collodion normal dans lequel on aura fqit dissoudre du jaune de curcuma. On déterminera, par un tâtonnement facile, la quantité de jaune à étendre. Le curcuma est d’un emploi commode ; mais il faut avoir soin de tenir dans l’ombre, quand on n’en fait pas usage à la chambre noire, un verre ainsi préparé, ce jaune étant peu solide et s’affaiblissant à la grande lumière.

Le collodion humide réclame un verre vert un peu plus jaune que le collodion sec ; on sera amené à avoir deux verres de cette couleur, suivant qu’on opérera par la méthode humide ou par la méthode sèche.

La nuance du verre violet ne donne lieu à aucune difficulté, en ce sens qu’un verre bleu fournira sensiblement la même empreinte qu’un verre violet sur l’iodure d’argent : l’expérience me l’a démontré. Dans la pratique, j’emploie de préférence un verre violet foncé ; il offre d’ailleurs cet avantage d’allonger le temps de pose, qui serait, au soleil, d’une rapidité gênante lorsqu’il faut opérer, comme pour les deux

autres clichés, avec un objectif double non diaphragmé ou peu diaphragmé.

Clichés positifs à la chambre noire pour l’héliochromie. —

On a vu comment j’ai été amené à tenter un essai dans ce sens. J’ai procédé de ^manière suivante :

Après avoir sensibilisé une glace au collodion corallin iodobromuré, je l’ai exposée une seconde à la lumière diffuse ; puis je l’ai rapportée dans le cabinet obscur et recouverte, après lavage, d’une solution de chlorure de sodium à 5 0/o- En cet état je l’ai exposée à la chambre noire, avec l’intermédiaire d’un verre rouge. Après 20 minutes de pose j’ai lavé, et j’ai développé à l’acide pyrogallique mélangé de nitrate d’argent. J’ai obtenu ainsi une forte image, positive par transparence, dans laquelle les objets rouges et les objets jaunes étaient maintenant traduits par du blanc, à la différence des objets bleus, dont l’empreinte était noire. Ce positif était venu un peu plus vite que n’aurait fait un négatif, d’où il suit qu’au moyen d’une contr’épreuve on aurait Indirectement un négatif qui offrirait, quant à la durée de pose, un avantage sur les négatifs directs. L’observation que je viens de consigner peut avoir une grande portée pratique. Il y a un vaste champ ouvert aux expériences : si l’on prépare successivement des glaces aux divers sels d’argent, iodure, bromure, chlorure, cyanure, sulfocyanure, etc. ; si on les recouvre, après exposition à la lumière, d’une solution plus ou moins concentrée des divers sels alcalins, et si enfin on les impressionne dans cet état à la chambre noire, avec interposition de verre rouge, tout porte à croire qu’on trouvera une formule plus rapide que celle que j’ai donnée.

Aux opérateurs qui voudront entreprendre de pareilles recherches ou toutes autres expériences à l’effet d’obtenir des clichés positifs ou négatifs à des lumières de différentes couleurs, je ferai une recommandation générale : — Ne point perdre de vue que la nuance ou l’intensité des verres de couleurs peut varier quelque peu suivant la nature de la surface sensible. J’ai indiqué ci-dessus, en parlant de chacun des trois verres colorés, par quel facile tâtonnement on détermine, étant donnée une préparation photogénique, la nuance ou l’intensité qu’ils doivent avoir.

Production et superposition des monochromes. — Depuis F époque où parurent mes publications, de grands progrès se sont accomplis dans les procédés de tirage qui permettent de produire et de superposer les monochromes constitutifs d’une héliochromie. Grâce aux méthodes perfectionnées de MM. Woodbury, Albert, Edwards, Geymet, etc.,' F Imprimerie devient l’auxiliaire de la Photographie des couleurs. Les émaux et les vitrifications héliochromiques occuperont, j’en ai F espoir, une place non moins distinguée dans les expositions à venir. Enfin , le mode de tirages polychromiques dont M. Léon Vidal a enrichi dans ces derniers temps la Photographie au charbon, arrive à point nommé pour utiliser brillamment mes trois négatifs héliochromiques. Dans le mémoire qui contient l’exposé de sa méthode , M. Léon Vidal , après avoir rappelé mes travaux en héliochromie et parlé de négatifs que j’avais produits et qui se trouvaient en sa possession, s’exprime en ces termes :

« On connaît la théorie des impressions à travers des verres de diverses couleurs, exposée par M. Ducos du Hauron ; il y a là une idée fort ingénieuse, susceptible d’applications utiles lef jour où l’on pourra rendre pratique cette idée. Ce jour-là, notre procédé d’impression polvchromique compléterait avec succès les recherches et les perfectionnements apportés à l’œuvre encore théorique de M. du Hauron.

« Les clichés que nous possédions furent essayés et produisirent” une image polychrome, actuellement à Vienne (Moniteur de la Photographie, Pr août 1873J. »

La communication que je viens d’avoir l’honneur de vous faire, Monsieur le Président, vous laissera convaincu, j’ose le croire, et la Société partagera votre conviction, qu’à l’heure présente la mise en pratique de ma théorie des impressions par le tamisage de la lumière à travers des milieux colorés peut être facilement réalisée. Sauf les choses en mouvement, tous les sujets peuvent désormais être photographiés en couleur.

Le jour auquel M. Léon Vidal faisait allusion est venin

Veuillez agréer, etc.

Post-Scriptum. — J’ai retardé de quelques jours l’envoi dé cette lettre, parce que, aq moment de la clore, i’aj îu da'nô

le dernier numéro du journal Les Mondes (2 avril courant une note sur les travaux les plus récents de M. Vogel, où il est dit que l’addition du vert d’aniline au collodion bromuré le rend sensible aux rayons rouges. J’ai voulu immédiatement savoir à quoi m’en tenir sur cette sensibilité : je l’ai trouvée au moins égale à celle de la coralline. Je n’oserais néanmoins, dans l’état actuel de mes recherches, en conseiller l’emploi ; le vert d’aniline offre des difficultés spéciales ; j’ignore d’ailleurs comment cette substance se comporterait à l’égard des deux autres négatifs. Pour ceux qui seraient bien aises d’en faire l’essai, j’avertis que les iodures et bromures de cadmium et de potassium précipitent la presque totalité du vert d’aniline, et qu’il m’a fallu composer un collodion ne contenant que des sels d’ammonium.

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